Aux confins (Journal du mois du corona 32)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 17 avril 2020)

J’ai été réveillé par un texto ce matin. De ma sœur. Christophe est mort, m’informait-elle. Christophe ? J’ai cru qu’elle parlait d’un de nos cousins de la banlieue parisienne, un colosse au cœur tendre, mon cœur à moi a explosé, j’ai essayé précipitamment, dans la pénombre, de la rappeler. Puis je me suis souvenu… Comment avais-je pu oublier ? Je pensais, hier encore, à lui.

Un texto d’Éric a achevé de clouer le cercueil.

Un mail de Bruno comme inhumation …

Il est donc mort, le dernier des Bevilacqua ! Le vrai « taulier » de la chanson française, depuis le décès de Bashung. Un emphysème pulmonaire a eu raison du petit homme à santiags roses.

Et je criais… criais hé…

Qui nous reste-t-il, de cette génération ? Manset, oui. Mais m’a-t-il accompagné comme Christophe, Manset que j’ai pourtant beaucoup plus écouté, que j’écoute encore, dont je dois posséder une bonne quinzaine d’albums ?

Christophe avait un je ne sais quoi, comme Bashung, de terriblement attachant, de poignant, que j’identifie, en y réfléchissant, à la grâce enfantine. Tous deux avaient la parole difficile, balbutiante, alors que Manset montre (dans les rares entretiens qu’il a accordés) l’assurance de l’adulte revenu de tout, c’est un Cioran qui parle acéré, cible, touche, fait mal (il faut l’écouter dégoiser sur Gainsbourg, et il n’a pas tort : il n’y a pas 10% de la discographie de Gainsbourg à sauver, que d’albums où ne tiennent en place qu’une ou deux chansons ! Le reste comme un mauvais mortier grumelant entre deux pierres de taille, et Gainsbourg le sait bien, qui empile dans les interstices, bouche les failles béantes de jeux de mots foireux ; lucide, mauvais joueur suicidaire).

Tous deux, Christophe, Bashung, folâtraient en toute innocence, éberlués, sur un fil de funambule – entre le sublime et le grotesque. Deux vieux enfants égarés. Jouant dans leur coin.

On entend Christophe qui joue aux cartes avec Alan Vega, avant Tangerine. Je ne sais plus où (je crois savoir, mais je n’ai pas la force de replonger maintenant dans les albums du regretté).

Le passé, le mien, semble s’effriter, les murs, le plafond, se craquellent, se fendillent, les lézardes se creusent, s’approfondissent, les bas-reliefs arasés, les bases ne se soutiendront plus longtemps elles-mêmes… mes aînés s’éloignent à pas de loup du temple qui ne sera bientôt plus, lui-même, qu’un frissonnant monceau de gravats.

Un halo brisé, s’estompant, puis cristallin.

La lentille du souvenir, la vie ayant reflué là-haut, sur la montagne, derrière la forêt.

Crépuscule des dieux, ou des idoles.

Je suis, à mon tour, en train de devenir un Aîné. Pas facile, la mue. Pour l’enfant égaré que je suis, de même. Dans une époque infantile, mais point enfantine. Bête sans être naïve. D’une barbarie sophistiquée, comme l’avait prophétisé Hannah Arendt.

À la fin du merveilleux roman de Louis Pergaud, La Guerre des boutons, l’un des petits guerriers – et Dieu sait qu’ils ont rivalisé de férocité, de ruse, de lucidité polémologique, économique, architecturale, psychologique, musicale, etc. – observe la première neige de la saison, la neige dont il pressent qu’elle marque l’âge de la cessation des batailles (les adultes ayant compris que les jeux enfantins sont lestés d’un sérieux dont ils sont quant à eux incapables, et ayant décidé, pleins de leur rancœur habituelle, d’y mettre fin), et il « laisse tomber ces mots : Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux ! ».

Pas de progression, encore moins de progrès, entre les mondes enfantin et adulte. Une nette, une franche, rupture. Comme, si l’on rétrécit la focale, entre le monde adolescent, monde faussement intermédiaire, ou médian, et le monde adulte. Cette rupture me frappe dans la série des Doinel de Truffaut : l’irressemblance entre Marie-France Pisier adolescente (dans L’Amour à 20 ans) et l’adulte qu’elle devient, non : qu’elle est devenue, dès Baisers volés. Magnifique dans les deux cas. Mais, la plus sensible des différences, ici : entre Les 400 coups et Baisers volés : en 9 ans, l’enfant Antoine, viril, tenace, dur, agressif, à la voix plutôt grave, se métamorphose en Antoine l'adulte : efféminé, tout contourné, en spirale, en sophistication, à la voix flûtée. Et la transformation sociale accompagne le passage de la nymphe à l’imago comme on dit en biologie, si je ne m’abuse : l’enfant Antoine est un gavroche à béret, l’adulte, un petit-bourgeois qui traîne en robe de chambre avec un épais volume de la Collection Blanche de Gallimard sous le bras.

Changement de siècle, et même : de régime.

L’acteur Léaud, enfant : extraordinaire de justesse, incisif, toujours sur le vif ; l’adulte : singulièrement maniéré, enveloppé, maladroit comme Thelonious Monk est maladroit au piano. Un autre type de justesse. Extraterrestre.

Saut quantique. Discrétion, comme on dit en physique (et en musique). Qui montre que de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte, pour scander grossièrement quelques moments de l’existence humaine, il n’y eut pas de développement, de progression comme je l’ai déjà dit, d’avancée, etc. mais bien création : du neuf n’a cessé de jaillir, qui ne pouvait pas plus être anticipé que le prochain coup de pinceau de l’artiste, qui ne pourra être récapitulé que tardivement, à bonne distance temporelle, quand le neuf se sera comme durci, dépotentialisé. Quand il aura séché sur la toile. Que le temps aura posé le glacis.

Comme à Alain-Fournier et tant d’autres, la Grande Guerre n’offrit pas à Louis Pergaud le temps de vieillir. Il faut le lire, en ayant écarté au préalable toutes les (mauvaises) adaptations cinématographiques faisant écran à son livre placé sous l’augure de Rabelais, et comme Rabelais configurant une Abbaye, un espace clos, immanent et d’autant plus sacré, sans contiguïté avec le triste monde profane.

Dans une langue tendue, sifflante, précise, sans cesse rejouée, comme la fronde du guetteur (Camus ou Velrans) dans son arbre.

Ces romans de l’enfance me font mal. Heureusement pour moi, il y en a peu, et peu de romans, de récits, qui se prétendent de l’enfance[1] sont « réussis » – ce n’est évidemment pas le bon mot ; quelque chose de bien plus essentiel que la réussite a parachevé sa course dans ces quelques morceaux d’écriture foudroyés. Comme dans la littérature érotique. L’autre pôle. Entre ces deux pôles, la littérature adulte s’engouffre et fait comme si de rien n’était. Pire, dans le cas du récit de l’enfance, elle jette le regard condescendant de l’adulte qui a vécu, elle pose la patte à chevalière sur la tête du petit nenfant.

Qui a vécu quoi ?

Je pense que cette question nous était posée dans le regard parfois hébété de Christophe. Un regard d’ailleurs.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus.

 

C'est l'heure du goûter, les enfants ! C'est l'heure du goûter, les enfants !

 

[1] Il y a par ailleurs des romans « adultes » qui sont d’authentiques romans de l’enfance. Martin Eden de Jack London par exemple.

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