Aux confins (Journal du mois du corona 2)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(mercredi 18 mars 2020)

Eh bien, que de retours de la part des lecteurs (la famille, les amis, les collègues, …) sur les quelques lignes écrites hier ! Elles ont donc leur petite utilité. Ces retours m’imposent en outre la quasi-obligation de continuer. Soit.

Oui, j’ai pu tondre.

Carmela m’a soufflé l’idée (qu’elle avait déjà mise en œuvre avant que je ne me réveillasse) : d’utiliser le vélo elliptique que ma mère m’a prêté, qui gît depuis plus de 6 mois dans la véranda. Pauvre pantin, pauvre exosquelette désœuvré, abandonné au sommeil rouillé de l’entrepôt. Le voilà réveillé, le pantin, ramené à la vie !

J’ai tenu 10 bonnes minutes à pédaler comme on pédale sur ces engins, c’est-à-dire verticalement, ce qui, pour ma part, me paraît manquer de logique. Mais soit. Torse nu, vêtu de mon seul pantalon de pyjama trop grand, et montant, descendant, remontant, redescendant, j’ai assisté, à travers les vantaux délicatement poussés de la fenêtre de cuisine, à la classe donnée par Carmela à Eleonora et Tonio, après qu’eut retenti la sonnerie d’école téléchargée sur le téléphone de ma compagne. Les élèves étaient attentifs. Tonio nommait sagement les images tendues par sa nouvelle maîtresse : « le cochon », et devinait la prononciation de la première lettre : kh (c’est ce que j’entendais). « Le c ! » (nom de la lettre cette fois-ci).

Au bout des dix minutes, et assez fier de moi, j’ai grimpé à l’étage pour me vêtir sommairement et j’ai redégringolé l’escalier pour foncer dans le jardin – et tondre.

Ciel d’un bleu napolitain, soleil dur et pesant, à 11h la nature explosait au-dessus de la ville déserte et dans ses jardins remuants. Les enfants des voisins jouaient au badminton.

À 12h04, je me tenais sur le pas de la porte, puis descendais, hardi, sur le trottoir. Les deux pieds bien ancrés dans le goudron. Personne ne m’a arrêté, ni réclamé d’attestation. Une jeune femme promenait son chien en téléphonant. Une voiture minuscule, cabossée, est passée, avec à son bord un occupant à son image. Curieux.

Depuis mon réveil, je pense à Philippe Lejeune, le plus grand spécialiste du journal intime et de l’autobiographie. Je l’ai rencontré il y a presque vingt ans à l’occasion d’un numéro de Tausend Augen sur le sujet. J’étais un des rédacteurs de cette revue dont je reste fier, qui fut de celles qui introduisirent en France les gender et autres cultural studies, … comme grilles de lecture du cinéma et de l’image plus généralement, à rebours de la critique dite « formaliste », laquelle ne daigne s’embarrasser à déchiffrer le « sous-texte » des films, sous-texte culturel, social, politique, mais en demeure à une appréciation neutrement esthétique. Comme si, avec un film, il s’agissait d’un bibelot d’inanité sonore. Ou simplement d’un bibelot muet, confit dans sa cire imaginale. Je m’agaçais à l’époque de l’utilisation exclusive, intransigeante, que faisaient mes amis de ces nouvelles grilles interprétatives, aujourd’hui passées dans les mœurs académiques françaises ou à peu près, mais j’ai toujours reconnu leur valeur heuristique. À doses mesurées en ce qui me concerne.

Philippe Lejeune m’avait donc reçu chez lui à Fontenay-aux-Roses, et, durant un très bel après-midi, m’avait entretenu des subtilités du journal intime, de l’autobiographie. Merveilleux moment, je le redis, dispensé par un homme d’une extrême gentillesse, d’une érudition sans faille sur le domaine. Les blogs commençaient de pousser dans un internet encore en friche, et Philippe Lejeune avait déjà publié un bel ouvrage à leur propos[1]. Avec lui j’ai compris que le journal intime désigne une idée métaphysique : le diariste, comme on l’appelle, bascule toujours, malgré ses efforts, dans l’autobiographie ; autrement dit, nous ne pouvons restituer notre vécu dans son authenticité, dans sa crudité non littéraire, inconstruite, palpitante, non, il faut se résigner – nos souvenirs sont toujours reconstruits, récrits, interprétés, dévitalisés, mal dupliqués, ce à partir d’un original qui a toujours déjà reculé, fui dans le passé. Nous ne sommes capables que d’autobiographie malgré d’admirables réussites diaristiques, tel Le Temps immobile de Claude Mauriac[2] (le fils de), rédigé et recomposé dans sa structure pendant plus de 60 ans.

Philippe Lejeune avait en outre attiré mon attention sur la maladie du diariste, son syndrome : tenir son journal trop scrupuleusement, et surtout trop longtemps, nous expose à une forme de « nécrose psychique », c’était son mot. Le diariste ne vit plus que dans la perspective de (se) raconter, il ne vit plus mais s’écrit vivant, le moindre incident, la moindre appogiature existentielle, toujours déjà commués dans la récriture du soir. Plus d’immédiateté de soi à l’autre, et surtout de soi à soi. Fini.

Eh bien, c’est ce dont je me suis aperçu que je le vivais, tudieu ! (pour le dire dans une syntaxe coulée). Dès l’éveil, j’étais attentif, notant psychiquement ce qui devrait l’être scripturairement au soir. Épuisé, avant d’avoir commencé à vivre cette journée. L’ai-je vécue, d’ailleurs ?

Ce soir, à table, Tonio m’a affirmé doctement que Hulk est plus fort que les dinosaures. Ce à quoi, bon connaisseur de comics américains, je n’ai pu que souscrire. Mais il a paru découvrir, malgré son excellente connaissance de la taxinomie jurassique, que le T-Rex et le Tyrannosaure forment une et une seule masse hurlante.

Flaubert voulait écrire une « œuvre sur rien » qui tînt par les « seules vertus du style ». De mémoire.

Demain, j’essaierai de vivre. Accessoirement de dire.

Non, ce n'est pas ma tondeuse Non, ce n'est pas ma tondeuse

 

[1] Philippe Lejeune, Cher Écran, Seuil, 2000.

[2] Cf. http://www.claudemauriac.org/letempsimmobile.html  Site d’une laideur exemplaire.

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