Aux confins (Journal du mois du corona 33)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 18 avril 2020)

Voilà ! Plus d’un mois de Confinement s’est écoulé. Le Journal a proposé sa première page le mardi 17 mars dernier. Selon les mots du Président de la République, nous allions entrer en guerre, et je décidai de commencer ces billets quotidiens, inspiré par le Journal de la Peste de Daniel Defoe, que je n’ai pas encore achevé, que je lis de loin en loin, en m’étonnant encore et toujours des similitudes entre les deux Moments vécus ; inspiré d’abord par le caractère unique, dans l’histoire, d’un pareil « renfermement » comme le disait Foucault à propos des fous chassés de la sphère sociale (et de la rationalité désormais conçue comme fondement anhypothétique du bon sens) et parqués dans les anciennes léproseries. C’était au XVIIème siècle.

Aujourd’hui ce n’est pas une minorité que l’on chasse du soleil pour la parquer dans une sale pénombre, c’est la majorité qui se tapit derrière ses murs javellisés, qui sort sous le ciel avec une relative inquiétude, occupée à fuir le gourmand virus.

La minorité ne connaît pas le luxe de posséder de pareils murs protecteurs.

Renfermée dehors.

Plus de 3 milliards de personnes ! Plus de la moitié de l’Humanité se compte pour Une à cette date. Le genre humain s’éprouve pour la première fois peut-être (cf. Journal 1). Il s’éprouvera de façon plus aiguë encore, quand la planète lui sera devenue irrespirable (le culte de la Croissance ayant libéré toutes ses toxines), ou, pourquoi pas ?, quand les extraterrestres se seront décidés à nous envahir : on imagine bien, alors, dans un remake d’Independance Day (plus que de La Guerre des Mondes, trop arty), Trump, dans le cockpit de son F quelque chose, la mèche orange jaculant hors du casque, aller, vociférant dans le micro, à l’attaque du vaisseau-mère des méchants aliens à face de pieuvre.

Encore faudrait-il qu’il réussisse à y rentrer, dans le cockpit…

Donc, la « guerre » au virus, les « soignants » uniformés en poilus, tuniqués en « héros », manière de les fétichiser, de les fictionaliser, pour éviter toute rationalité politique, toute discussion sensée – sur la manière dont les gouvernements successifs, depuis un demi-siècle, ont tenté de saborder la Sécurité Sociale, l’Hôpital Public (gestes communistes, gestes du commun), … pour les livrer aux groupes privés. Encore aujourd’hui, « on » (la Caisse des Dépôts et Consignations, par exemple) prône le recours aux « Startup Medtech » pour « rentabiliser » l’Hôpital, le rendre « plus efficient », dans un fructueux « partenariat Public-Privé ». Ces partenariats se révélant peu fructueux pour le Public, c’est le moins qu’on puisse dire, selon la Cour des Comptes… Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que le Privé, s’il remporte, comme souvent, les « arbitrages » gouvernementaux, n’incitera pas à l’embauche ni ne recommandera que l’infirmière française reçoive les mêmes émoluments que sa collègue danoise – rétribuée en moyenne 3200 euros mensuels. Pour cette fois, on oubliera discrètement les exemplaires Pays Nordiques.

Mémoire sélective.

En ce moment, nous déambulons sur le « Plateau » de l’épidémie, avec un peu moins de 19000 décès liés au virus, un plateau qui, apparemment, va (lentement) vers la déclivité, s’affaisse, et nous laisse entrevoir un lendemain vallonné. Chaque soir, les chiffres nous sont dictés par le directeur général de la Santé, sans aucune grille de lecture, sans comparaison avec d’autres chiffres. Chiffres autoréférentiels, valeurs absolues proférées dans un espace vacant, une nef médiatique, où ils résonnent et ne font écho qu’à eux-mêmes. Récitatif qui ne peut qu’angoisser les fidèles ne cherchant pas plus loin que la parole consacrée. Ces chiffres gagneraient en lisibilité, ils perdraient de leur caractère paniquant, monumentaux (dirait Nietzsche), s’ils étaient étalonnés, par exemple, à côté des chiffres du cancer : en 2018, un peu moins de 160000 personnes sont décédées des suites de cette maladie.

Ces chiffres nous donneraient en outre une vraie leçon s’ils étaient référés à la matrice de l’événement, à la source de l’épidémie : la destruction de l’habitat d’une chauve-souris par le « capitalisme » universel, grand défricheur, grand spoliateur, de terrains, sans égard pour les habitants (humains ou animaux). Cette chauve-souris a communiqué un virus, bénin pour son organisme, à une race de civette, un petit carnivore, elle-même consommée sur les marchés chinois. Et de là…

Une pandémie n’est jamais qu’un symptôme, fût-il le destructeur de l’Homme. Le symptôme mérite sa généalogie, ce qu’on appelle étiologie en médecine. Laquelle manifeste en l’occurrence, et paradoxalement, que la maladie ne ressortit pas en première instance à la médecine mais à la politique.

Les aléas actuels de la recherche effrénée du vaccin, les portraits de Didier Raoult en Jésus-guitariste d’Iron Maiden, la frénésie sporique des réseaux sociaux sur le sujet, me font penser aux passages du Journal de Defoe, où sont racontés par l’écrivain perplexe la multiplication des plaques d’infaillibles magiciens, guérisseuses, herboristes, etc. au fronton des maisons, l’attroupement de gens, malgré la peste ravageuse, sous une (invisible) apparition céleste, ou derrière la grille d’un cimetière, apparition déclarée, ratifiée, par un seul qui communique sa non-vision aux autres, lesquels renchérissent alors de minutie dans la description de ladite (inexistante) apparition.

Le virus n’est pas ici la maladie la plus contagieuse.

Je ne doute pas, pour ma part, que cette pandémie n’est qu’un faible signal précurseur. Les malades sont certainement beaucoup plus nombreux que ceux qui ont été repérés, dépistés, et le virus ne tuera en fin de compte qu’1 ou 2 % de la population infectée – ce qui fait beaucoup de monde, victime, parfois, de séquelles persistantes.  La peste a, quant à elle, tué entre un tiers et la moitié de la population européenne, au XIVème siècle, en moins de 4 ans.

Le Système-Monde est bloqué, mis en faillite, en danger, par « si peu ». Comment se comportera-t-il à la prochaine agression naturelle ? À la prochaine véritable agression ? Car celle-ci ne manquera pas de survenir, je me répète. Les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Ce Confinement circonscrit pour moi – et d’autres, heureusement – une heure, dilatée, d’entraînement. Nous avons été jetés par le mauvais temps dans la salle de gymnastique, il s’agit maintenant de faire bon usage du matériel disponible, pendant qu’au-dehors il pleut des trombes de grêle, l’orage tonne, et quelques branchettes dégringolent sur le toit du gymnase. Nous serions bêtes de ne pas en profiter. De ne pas réparer, et pourquoi pas, développer, nos forces. Le beau temps ne reviendra pas de sitôt.

Survivalisme en chambre, me direz-vous.

Peu importe les mots en ce cas précis.

Le survivaliste se trompe d’armes, comme de terrain. Et d’époque.

Si ce n’est de régime.

J’aime beaucoup les pages du jeune Marx en 1844, où il rêve à « l’homme total ». Il sera facile aux habituels détracteurs de tout ce qui ne s’apparente pas au régime actuel, aux partisans de la stase libérale, de rapporter cet homme total à « l’homme nouveau » de Pol Pot, aux « totalitarismes communistes » et consorts. Passons sur cette non-pensée et l’évidence que, comme l’anarchisme, le communisme n’a jamais existé sauf dans quelques tribus, ou avant le Néolithique.

L’homme total n’est personne d’autre que celui qui, ayant délaissé l’obsession de la propriété privée, de l’égoïsme antisocial, du « ceci est à moi » (Rousseau), jouit enfin du corps, des sens, incombant à qui vit dans un monde lui-même socialisé, affranchi des frontières et prisons érigées par une minorité qui veut tout l’espace pour elle.

Modernisons la chose : qu’écouterions-nous comme musique, que mangerions-nous, que humerions, que verrions, nous, si la planète n’était plus déchirée, rétrécie, enlaidie, par les barbelés plantés par les macro-industries coalisées de la musique, de l’agro-alimentaire, du bâtiment, de l’armement, de l’éducation, etc. lesquels barbelés se présentent à nous comme les limites naturelles, les couleurs chatoyantes, du monde ? Supporterions-nous l’étroitesse du camp, son haleine confinée, si nous n’étions biberonnés à la dope mass-médiatique – un violent hallucinogène s’il en est – depuis l’enfance ?

L’homme total n’est pas un projet – auquel cas nous aurions tout à craindre d’une politique qui se voudrait une morale, à l’instar des pires dictatures –, il n’est que la conséquence, inimaginable dans sa réalisation concrète, de la capacité de l’homme de renouer avec la volonté. Sa volonté.

De sortir de la stase, du coma, de l’hallucination. De rouvrir, d’ouvrir, les yeux.

J’ai l’impression, quand je croise des voisins dans la rue, quand nous discutons, quand ils me confient la difficulté de tenir la longueur, mais aussi quand ils m’avouent en souriant avoir commencé à apprendre le piano, s’être remis à la guitare, avoir commencé un cycle de films, se replonger dans la lecture, ou simplement renouer avec leurs enfants, j’ai l’impression que s’opère insensiblement la destitution dont j’ai longuement parlé.

Un décrassage, une respiration plus ample, une accalmie. La vraie fuite, pas seulement celle de la désertion loin du travail intoxicant (et du modèle social qui constelle autour de lui), mais du tuyau crevé, de la cafetière napolitaine gouttant par tous ses joints.

Quelque chose se libère.

Nous verrons si le mois qui commence confirmera ces gestes ébauchés, si, dans le gymnase, nous aurons retrouvé, développé, la puissance dont nous sommes capables.

Si, dehors, les beaux jours se lèveront.

Ça rigole pas dans le gymnase ! Ça rigole pas dans le gymnase !

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.