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Billet de blog 19 mars 2020

Aux confins (Journal du mois du corona 3)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

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(Jeudi 19 mars 2020)

Je m’étais dit, hier, que j’allais essayer de vivre, « tenter de vivre » pour citer Paul Valéry, puis d’écrire. M’y voilà. J’ai vécu. Et maintenant j’écris.

Ce matin fut moins fébrile que celui d’hier où le Journal avait commencé à s’écrire sous mes paupières dès que la conscience, la mienne, se fût mise à clignoter (sous un soleil déjà bien haut, je le concède, mais je dors heureusement dans le noir, comme on dit). Je me suis, sans le savoir (et il fallait bien un coup de semonce de l’inconscient pour y parvenir), dédiarisé si j’ose le néologisme, désécrit, pour le dire presque aussi lourdement. Bénéfiquement auto-amputé.

Vivre les êtres et les choses sans le filtre de la récriture du soir, sans le filtre de l’égotisation. Ouf. Le retour, la surrection, de la chair et de la surprise qui lui colle à la peau. Chair des êtres, chair des choses, chair de l’autre : l’étoffe même du réel, pour parler comme Merleau-Ponty.

 Résultat : je ne sais trop quoi dire ce soir.

Sur le pas de la porte, à 13h07, je n’ai aperçu qu’une voiture, une Mercedes blanche de je ne sais quelle « classe » (A, B, C, …), filant à belle allure. Un médecin ? La rue était vide, et même les jardins des voisins d’en face, qu’on devine assez bien derrière les maisons de lotissement où les espaces verts communiquent les uns avec les autres à travers de légers grillages aux mailles distendues, même les jardins avaient avalé les enfants et leurs parents. Les sables mouvants de Marcq-en-Barœul, bien connus. Légendaires. Affamés. Entourés de treillis de lauriers.

Quel silence !

Bon.

Eleonora a passé la journée dans le jardin à fignoler une baraque à escargots aux multiples ouvertures, habilement tassée de gazon et de boutons d’or pour la pitance des mollusques – en l’espèce : trois coquilles vides, un coquillage ramassé sur la plage de Wissant mais identifié à l’animal baveux, un escargot mort, un autre vivant que je plaignis aussitôt et pour la relaxe duquel je plaidai auprès de ma fille. En vain. Il était libre de sortir, me déclara-t-elle sûre de son fait, mais il n’en aurait nul besoin avec toute cette bonne nourriture accumulée pour lui.

Ma fille a l’intelligence de sa mère. Je me suis donc tu. Dépité.

J’ai pensé aux stocks que nous avions nous-mêmes accumulés, aux multiples ouvertures de la maison…

Un de mes collègues et amis m’a envoyé par texto des liens vers trois penseurs qui nous sont chers : Giorgio Agamben, Peter Sloterdijk, Slavoj Zizek. Les trois s’exprimant dans les journaux officiels et proposant leur interprétation du confinement universel. Pour Agamben, et je l’avais pressenti, nous étions entrés dans un « état d’exception », celui-là même que le grand penseur italien élucide dans toute son œuvre, depuis tant d’années, et qu’il repère aussi bien dans le camp de concentration que dans l’interzone des grands aéroports (où les frontières nationales et donc juridiques s’indécident) ; pour Sloterdijk, l'Allemand, nous allions expérimenter, sous la feinte douceur de la démocratie occidentale, le même et rude totalitarisme que celui qu’endure la Chine à ciel ouvert ; pour Zizek, le Slovène, plus clair et cohérent que d’habitude, et en opposition déclarée à Agamben, quoique un brin frileux, nous devions nous faire à l’idée du changement : désormais, c’est la fragilité qui formerait la tonalité de nos existences…

Ces trois pensées ont leur pertinence à mon humble avis. Elles congruent en outre, comme on dit à Hazebroucq.

Oui, nous sommes entrés, et explicitement, surexplicitement, dans un état d’exception où « tout est possible », comme l’écrivait Agamben dans son très beau livre sur les camps[1], tout est possible, le neuf est possible, ce qui ne s’est jamais vu, n’a jamais été juridiquement imaginé, encore moins ratifié – c’est possible. Le pire est donc possible. Le totalitarisme pourquoi pas, sous une forme non frontale, non répressive, gazeuse, sous celle du contrôle[2] par exemple, de soi par soi en premier lieu, dans un régime de l’affect plus que de la raison évidemment, de la peur en somme, plus ou moins assumé politiquement, plus ou moins conscient subjectivement. De la peur quémandant la sécurité, le conformisme – à proportion de tous ces gens qui se croient, se vivent, singuliers, uniques, ceux que j'appelle les "rebelles mainstream".  Que nous nous effritions alors, telles des poupées de porcelaine hypersensibilisées, n’aurait, ou n'a rien, d’étonnant.

How fragile we are...

Oui, je sens bien, nous sentons bien tous, que tout est possible. Le corps du monde, sa chair vive, vibrante, se retrempe aujourd’hui dans une soupe primitive, un plasma matriciel, qui peut aussi bien se révéler un magma qui mijote avant l’éruption. La bourse a dévissé comme jamais, la finance chancelle, les riches parisiens déferlent sur les côtes normandes, dévalisant les magasins pour se barricader dans leur luxueuse résidence secondaire, ou, aveuglés par un champignon atomique mental, avancent désœuvrés, éblouis, extasiés, sur les plages blanches, face à l’océan qui n’en a cure et se répète.

Pendant que les caissières...

Une fenêtre de tir, oui, j’aime bien l’expression.

Mais qui tire ? Qui va tirer ?

[1] G. Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Rivages, 2003.

[2] Il faut lire et relire Deleuze (sur Foucault) là-dessus : http://1libertaire.free.fr/DeleuzePostScriptum.html

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