Aux confins (Journal du mois du corona 34)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 19 avril 2020)

J’ai décidé que, jusqu’à la fin de ce Journal, je pratiquerai la pause dominicale. Écrire me fatigue beaucoup même si j’en conçois aussi de vrais plaisirs, si l’exercice de l’écriture quotidienne prend part au Geste global dont j’essaie de dessiner l’allure et la portée dans ces pages.

Qui plus est, Carmela fêtera demain ses 40 ans, et, avec les enfants, j’ai confectionné pour l’événement un tiramisu qui m’a demandé un temps de préparation (les courses) et de réalisation important – j’aime cuisiner, mais pas la pâtisserie, où je me sens égaré voire désœuvré. La pâtisserie c’est de la chimie, de l’équation faite pâte ; je préfère le négligé des sauces et du mijotage.

Le dimanche verra sa page occupée par un poème.

La poésie est si peu, si mal, lue, aujourd’hui, au profit du roman boursouflé, souvent indigent. Ou du théâtre où l’on peut se presser en famille, avec la classe, etc. Je ne parle même pas du cinéma. L’art obèse par excellence. Digne accompagnement du popcorn. Point désagréable s’entend.

Pour moi on apprend à lire, à écrire, par le biais du poème – langue quintessenciée, ramenée à son trait. Le reste a la tournure, le bruit, du bavardage, même si j’en apprends et y trouve aussi beaucoup de joie (d’émotion).

Quelque chose de l’époque se dit dans la façon qu’elle a d’occulter la poésie, y compris et surtout chez les professeurs de français ou de « littérature ». Qui croient savoir ce qu’est la poésie après avoir étudié quelques poèmes de Jaccottet – de vieux vers bucoliques que le carbone 14 daterait du début du XIXème siècle ; prébaudelairiens. Ou joué aux jeux séniles de l'Oulipo.

Incultes en la matière comme le reste de la population.

Ce n’est pas l’ancêtre d’Angot, pourtant, que les déportés se récitaient dans les Camps. Akhmatova, plutôt. Ce n’est pas un roman que j’ai offert à un ami mourant.

Quant au rapport Poésie-Révolution…Une évidence vérifiée historiquement.

Quel étonnant déficit de sensibilité, quand même… ! Quel assèchement. En France en tout cas.

Aujourd’hui, un des morceaux de littérature les plus mystérieux, les plus profonds, et comme tout ce qui est profond, d’une simplicité à peu près inintelligible. Un classique cependant. Ce que j’en devine (depuis plus de 30 ans) me paraît toucher à plein ce autour de quoi je tourne depuis longtemps et en particulier pendant ce Confinement.

Génie

 Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été — lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. — Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
   Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie...
    Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa Promesse, sonne : "Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré !"
   Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
   Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
    Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers !
   Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
   Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
  Son jour ! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
  Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
  Ô Lui et nous ! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues. 
 Ô monde ! — et le chant clair des malheurs nouveaux !
 Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles — son corps, — son jour.

Rimbaud

Ne lisons pas les « commentaires » qui ont été avancés (ils sont nombreux) de ce moment d’écriture. Ils font un peu honte à ceux qui les ont (souvent honnêtement) tentés.

Laissons être Génie.

Laissons-nous peupler, scander, par cette mesure parfaite et réinventée.

Suivons (ce n’est qu’un conseil) ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

L'une des dernières photos de Rimbaud (en Éthiopie) L'une des dernières photos de Rimbaud (en Éthiopie)

 

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