Aux confins (Journal du mois du corona 57)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le déconfinement dû au coronavirus.

(Dimanche 19 juillet 2020)

Trois mois que je n’avais pris la « plume » ici… Lierai-je ce jour le « bouquet » (cf. Journal 56) ? Non, même si l’envie ne m’en manque point. Resté seul à Marcq, sans Carmela et les enfants (envolés en Italie) que je ne retrouverai que le 3 août prochain, je me sens, comme on dit aujourd’hui, démobilisé. Mais ai-je jamais été mobilisé ? Hormis durant ma petite année de service militaire ? Mobilisé pour jouer de la flûte traversière et améliorer mon niveau au ping-pong...

J’attends pourtant toujours avec une impatience mal dissimulée de pouvoir recouvrer une solitude que j’imagine originelle, ou originaire, alors qu’elle se limite à un moment de respiration hors de la vie sociale, l'oxygène dont aucun homme ne peut se passer – même François Augiéras se retirant chaque jour dans sa grotte, à Domme, en Dordogne, conversant édenté avec de Grands Anciens invisibles : le soir, il lui faut regagner la moisissure hygiénisée de l’hospice. Pourrait-il se passer de la sordide institution ? Il a quand même un lieu à retrouver, un lieu où on l’attend (même si l’attente n’y est que fonctionnelle, un blanc dans un agenda technique bien tenu, surveillé). Où le soin lui est prodigué cliniquement. Et auparavant, la parole, à peine la sienne certes, n’aura cessé son incessante circulation avec l’invisible muet. La parole aura comme de juste été adressée. Que serait-elle, serait-elle même, sans cette adresse ?

Chercher la solitude comme on cherche le silence dans l'eau (pourquoi dire : sous l'eau, comme si l'on descendait ailleurs, plus bas, qu'en elle ?) qui nous tue. Désirable asphyxiante solitude.

Bref, je m’emmerde un peu, quoi !

Il y aurait à dire, cependant... À faire circuler.

Depuis mai dernier le Déconfinement poursuit sa levée des écluses. Les marées humaines déferlent à nouveau, et par jets réguliers, dans les rues de Lille. J'observe interloqué des queues devant les magasins de sport, hier encore dans le Vieux-Lille, le quartier bourgeois de la ville, des adolescents en survêtement et casquette à l'envers s'amassaient sur un trottoir où ils ne déambulent pas d'ordinaire. Comme si des touristes d'un pays lointain suivaient le guide et se regroupaient autour d'une statue, d'une façade, témoins de l'histoire. De quoi ces jeunes hommes (il n'y avait aucune fille dans le groupe) témoignent-ils à leur tour sans le savoir – car où est ici la statue du généralissime, où la façade criblée de boules de canon, ils sont eux les témoins d'une histoire dont ils n'ont pas la mémoire, dont ils ne peuvent par conséquent être les acteurs – ?

Que nous ne vivons pas ensemble, que le nous est bien loin d'avoir été constitué malgré la nation, malgré la république, et toutes ces réalités qui n'ont d'existence, aujourd'hui, qu'invocatoire. Existence talismanique. Que ce qui meut les pauvres, les exclus, c'est moins la volonté de s'extraire de la pauvreté, de rejoindre les rangs, que de s'afficher dans leurs ghettos avec les colifichets de ceux dont ils croient (dont on leur dit, dont on leur serine) qu'ils ont réussi : le survêtement, le smartphone, la voiture décapotable, la gourmette, … Les Gilets Jaunes apparaissent alors comme une fraction miraculeusement épargnée d'un prolétariat qui ne sait pas son nom, qui n'acceptera jamais de se reconnaître comme tel, d'un prolétariat détruit au plan de la conscience de soi par la « société de consommation » telle que dénoncée déjà, en son temps, et dans des termes d'une violence impensable aujourd'hui, par Pasolini – dans ses écrits politiques (ses Écrits corsaires, ses Lettres luthériennes, et autres Contre la télévision) et les entretiens qu'il a accordés.

Nous devons l'assumer (avoir la force de voir) – cette destruction des fleurs de la culture populaire par le rouleau à gazon du « capitalisme ». Et qu'une frange importante du « peuple », du prolétariat (comment nommer cette classe des déshérités ?), ne se reconnaît aucunement dans les Gilets Jaunes, pire : n'en connaît pas l'existence. Combien d'élèves, aussi intelligents que les premiers de classe, ne rêvent-ils qu'à être des stars du ballon ? Combien débitent un mauvais flow sur youtube en espérant être repérés par un grand « label » ? Je peux vous donner les noms de quelques-uns de ces gamins qui m'inquiètent. Ils passent assez d'années au lycée pour que nous ayons amplement le temps de nouer de vrais liens de sympathie.

Et ces filles qui font la moue devant leur téléphone pour « poster » sur Insta ? Des Gilets Jaunes qui se distraient d'une existence misérable ?

Nous manquons, ou je manque, d'un Pasolini. D'un gueulard qui soit aussi un poète. D'un haineux qui soit d'abord un amoureux. Même pas contrarié. Qui alimente sa haine à un inépuisable, un invincible, amour.

Nous n'avons aujourd'hui, à la place laissée vacante par l'auteur des Carnets de note pour une Orestie africaine, que des Zemmour et des Onfray. Les deux pôles d'un même narcissisme vociférant, qui croit « déranger » alors qu'il monopolise les médias et se réjouit d'être « attaqué » pour prétendre exister. Des géants de Lilliput qui se chamaillent dans un flacon.

Allez, à la poubelle, le flacon, hop ! J'aime bien trier.

Je me sens déjà mieux.

Hmm... Je peux fumer ? Hmm... Je peux fumer ?

 

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