Aux confins (Journal du mois du corona 4)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 20 mars 2020)

J’ai franchi le pas de la porte ! Franchi le sas ! J’ai bondi dans la rue déserte, fonçant tel le guépard – le plus rapide des félins effleurant la terre pelée de la savane à plus de 110 km/h quand il se décoche, gueule ouverte ruisselante, vers la fraîche, sanguine, encolure de la gazelle, pour rouler avec elle dans la poussière. Cela dit, j’ai lu tout à l’heure, dans un blog de zoologie (me semble-t-il), que l’acarien est, par comparaison, beaucoup plus preste. Si un homme moyen se déplaçait à la vitesse du mollusque invisible (dans une savante proportion : longueur du corps/ temps mis à parcourir ladite longueur), il dépasserait les 2000km/h…

Voilà le superhéros Flash (DC Comics) ramené d’un coup à sa juste mesure – de superacarien.

Bon, de fait, je n’ai pas exactement bondi dans la rue (tel le guépard, le plus rapide des félins effleurant…), je suis sorti précautionneusement à 13h17 avec, dans la poche intérieure (droite) de mon manteau gris souris, une attestation gouvernementale, imprimée, dûment remplie par mes soins. Carmela m’a encouragé. Je tremblais un peu et embrassai mes enfants comme avant de partir aux Trois Jours à Cambrai.

 - Bravo Papa ! Bravo Papa !

J’ai progressé lentement dans la rue, sous le parapluie, sous le fameux couvercle spleenétique du Nord. Lumière gris blanc. Poudre de pluie. Le régal habituel.

Sur le trottoir d’en-face, un jogger s’est rapproché. Nous nous sommes salués, à bonne distance, d’un authentique sourire, comme jamais, je crois, nous ne l’avions fait ni l’un ni l’autre à un passant. Les choses changent, me suis-je dit. Le rapport à autrui gagnera en profondeur, il gagnera en vérité, quand le confinement aura été rompu. Nous ferons l’épreuve de ce qu’Emmanuel Levinas appelait l’épiphanie d’autrui, soit la modalité déchirante de l’apparition d’autrui, du visage qu’est autrui tout entier, dans un monde qui n’a de sens que par lui.

Mais oui, quoi de plus bouleversant qu’un homme, une femme, un enfant, … dont la silhouette se dessine à l’horizon, se précise, dont le corps prend forme puis densité, chaleur, avant l’échange significatif des regards ?

J’ai croisé une vieille dame voûtée qui traînait un sac à roulettes. J’ai préparé mon sourire épiphanique.

Elle a levé des yeux exorbités vers moi en grommelant.

Bon. On vérifiera Manu Levinas plus tard.

Dans le supermarché Match, de grandes languettes de scotch marron couraient au sol devant les caisses. Je m’efforçais de respecter une distance de sécurité d’environ 10 mètres d’avec autrui (et son visage), et rebondis comme une boule de flipper dans les rayons à la recherche d’un peu de pain, de brioche, de fruits, des chewing-gums. Un coup d’essai avant que je m’enhardisse à faire de vraies courses. Plus tard.

Les caissières étaient munies de gants en plastique transparent qui me rassurèrent. Mais ma caissière à moi avait un drôle d’air. La peau rosie, grumeleuse, l’œil égaré. Le cheveu tordu, rétréci. Ce n’était plus la personne à laquelle j’avais coutume de répondre : euh non, pas de carte de fidélité ! euh…

  • Ça va ? vous avez bien du courage. Curieuse période, hein ?
  • Pas trop. Je me sens pas bien. J’ai tous les symptômes. Je tousse, j’ai de la fièvre, j’ai mal partout… Je vais aller voir un médecin…
  • (recul intérieur, dans un corps déjà en recul même quand il avance) Ah ! Euh… Bravo en tout cas. Hé hé ! Vous avez du courage…

Elle ne m’a même pas demandé de carte de fidélité.

Ce soir, à table, Tonio m’a dit que Hulk est blond.

hulk

 

 

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