Aux confins (Journal du mois du corona 35)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

Extrait du Journal de Carmela :

(Lundi 20 avril 2020)

C’est mon anniversaire. Anniversaire confiné. Pas le choix. Quarantaine. Je ne prévois presque jamais rien de toute façon.
Les fêtes m’angoissent, injonctions à l’amusement.

(Et si je voulais être de mauvaise humeur, ce jour-là ? Je ferais comment ? D’ailleurs, de quelle humeur faut-il être au juste pour son propre anniversaire ? Et les cadeaux ? Si les gens n’avaient pas envie de m’en faire ? Faut-il qu’ils se sentent obligés ? Etc.)

Mais surtout, les fêtes m’angoissent, déclencheurs de choix très multiples, et moi, les choix, je n’aime pas ça. C’est toujours la mort de tous les possibles, le choix. Ce n’est pas gentil de tuer des tas de possibles, tout ça pour faire vivre un seul truc qui, sous prétexte qu’il est réel, s’impose en écrasant tout le reste.

Après, il faut admettre que de tenir en vie dans sa tête tous les possibles c’est épuisant et je soupçonne que ce n’est pas ce qui est suggéré dans « Faire comme tout le monde tout simplement manuel pratique ». Je soupçonne, je ne sais pas, parce que moi je ne l’ai pas encore reçu ce manuel, ils ont oublié de me le livrer, ça fait quarante ans que j’attends. Je tente des trucs, j’observe, j’imite, je bidouille à ma façon, jamais simple. Bref.

Quand c’est ton anniversaire, tu dois choisir si tu le fêtes ou pas.

Si tu ne le fêtes pas, il se peut que tu regrettes de ne pas l’avoir fêté. Mais bon, tu peux te rassurer en te disant qu’au moins c’est réglé. Non, parce qu’après, en réalité, le jour même, il te reste encore le choix de l’humeur.

Alternative :

1) solitude triste courageusement assumée, digne encore en début de journée mais qui vire inévitablement à l’apitoiement sut ton propre sort de loser dès la fin d’après-midi ;
2) soulagement à l’idée de ne rien avoir à organiser, soulagement euphorique triomphant en début de journée (style « j’emmerde tout le monde, moi j’ai pas besoin de fête, moi »), mais qui se mue en euphorie mauvaise, l’euphorie hargneuse du nihiliste amer.

L’alternative est pourrie, mais elle présente l’avantage de la finitude. Deux possibilités. Point.

C’est tout de même plus reposant que le rhizome anxiogène qui se déploie inexorablement dès lors que l’autre choix est fait : oui je fête mon anniversaire.

Malheur !

Où ? chez moi décoration / pas décoration / on mangerait quoi / je fais la cuisine / auberge espagnole / chez un ami / chez l’autre ami / dans un parc ok mais un grand parc un petit parc un parc loin / un parc près ou je loue une salle, ça se fait ça, mais comment on fait et où la salle et quelle taille...
Quand ? Le jour même / le samedi soir de la semaine de mon anniversaire, celui d’avant non parce que ça porte malheur ou le dimanche midi mais on ne sait pas s’il va faire beau ou en fin d’année scolaire quand tout le monde a envie de faire la fête...

Avec qui ? Tout le monde mais tout le monde qui / non peu de gens les amis proches, trois c’est bien non cinq / huit / neuf, non, neuf c’est trop...

Et puis, même quand tu as tranché sur une question au prix de ruminations infinies, nuits insomniaques, schémas arborescents, listes pluri-corrigées, etc. sournoisement, les autres questions reviennent ébranler tes minces certitudes et tout s’effondre. Tout dépend de tout le reste et tout est potentiellement modifiable à l’infini. Pour moi. Je n’ai pas l’excellent « Faire comme tout le monde tout simplement manuel pratique » dans ma bibliothèque. Ce n’est pas ma faute.

Et ça ce n’est qu’avant. Pendant, c’est pire.

Est-ce qu’ils s’amusent
regarde, lui il est tout seul je vais lui présenter quelqu’un
j’aurais dû prévoir des jus de fruits pour les enfants
mon Dieu personne ne parle depuis au moins 25 secondes c’est foutu
il manque un verre à pied la honte
mais le gâteau est bon, ouf
il est bon détends-toi tout va bien
merde il fait noir dans le jardin
où sont les bougies
j’aurais dû ranger le cagibi
de toute façon je devrais ranger toute la maison voilà
mais je n’ai pas le temps
mais comment ils font les autres pour avoir des maisons rangées et des anniversaires réussis
ça doit être lié la réussite des anniversaires et le niveau de rangement de la maison
mais de toute façon ce sont les mêmes qui ne perdent jamais rien
et leurs fiches de salaire sont rangées dans des trieurs, classées par année, ou nuance de vert
ça doit être dans le manuel tout ça
comme toutes ces filles qui ont toujours des mouchoirs dans leur sac
c’est une catégorie qui se distingue dès le plus jeune âge les filles à mouchoirs
ces filles-là par exemple c’est les mêmes qui quand leur mère leur fait des couettes eh bien les couettes elles sont parfaitement symétriques et elles tiennent toute la journée alors que moi mes couettes à neuf heures celle de droite restait droite et la gauche commençait à couler et à se défaire
ce sont des signes ça, j’aurais pu le comprendre tout de suite
moi j’avais des couettes asymétriques mi-coulantes et du coup là je ne trouve pas les bougies et il fait noir et je ne peux pas fêter normalement mon anniversaire en plus je n’avais jamais de mouchoirs...

Donc, je disais, pour des raisons désormais évidentes (une pathologie aggravée par le fait que je ne possède toujours pas ledit manuel) je ne prévois jamais rien pour mon anniversaire. Ou très rarement.

Je n’avais donc rien prévu pour mon anniversaire, cette année.

Puis on m’a confinée.
Et j’ai choisi, simplement, le où, le qui, le quand.
Même les cadeaux, je les ai commandés : j’ai demandé à tout le monde une image. Pour moi.
Je les voulais aujourd’hui, mes cadeaux. Je les ai eus. Plein d’images pour moi.

Et moi aussi j’ai fait une image.

Donc voilà. Plus besoin de manuel ! Quel manuel ?
20 avril 2020 fête de quarantaine (lumière et vent aujourd’hui, tout clair). Invitation :

C’est mon anniversaire, confiné, pas le choix (bonheur!) Vous êtes tous invités à ma très grande fête! tous invités ! Venez chez moi, ce soir, avec nous,
dedans.

Et une image m'est apparue © Carmela Et une image m'est apparue © Carmela

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