Aux confins (Journal du mois du Corona 59)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le déconfinement dû au coronavirus.

(Vendredi 21 août 2020)

J'écris cette page depuis l'Italie, depuis San Benedetto del Tronto pour être précis, une petite ville balnéaire située sur les bords de l'Adriatique, où les parents de Carmela possèdent une résidence secondaire. J'y ai rejoint ma compagne et mes enfants après trois semaines de solitude laborieuse (la dernière main à mettre à l'adaptation théâtrale d'un lourd roman de Richard Powers, laquelle sera créée dans quelques mois, si le Corona le veut bien), un vol retardataire de 3 heures à cause de la tempête (où je remis mon âme à Dieu), et nous nous apprêtons à repartir vers la France dans quelques jours.

Je suis resté ce matin dans l'appartement pendant que tout le monde partait à la plage. Hier soir, je me suis fait une jolie élongation en jouant au tennis avec Carmela. À peine avions-nous commencé à échanger que, me baissant vers la terre battue pour ramasser une balle, j'ai senti, à l'arrière de la cuisse, au niveau des muscles ischio-jambiers apparemment, comme un coup de poignard. C'est boîteux et bougonnant que j'ai passé l'heure suivante à tenter de renvoyer les balles, alors que les enfants et la mère de Carmela étaient venus admirer nos exploits sportifs. Bon, Tonio m'a dit que j'étais "fort", ce qui m'a rendu le sourire même si je devais, me disais-je, donner l'impression du Monstre de Frankenstein (celui de la Hammer) tentant pathétiquement de s'adonner à un jeu impraticable pour son inflexible carcasse.

Aujourd'hui, il m'est pénible de marcher, ou de seulement songer à remuer la jambe gauche, ma jambe porteuse qui plus est. Je me traîne, quoi.

Les journées se passent ainsi, en temps normal : nous allons à vélo à la plage, consommons au bar force cafés, eaux pétillantes, et pour ma part crema caffè, puis allons nous baigner (j'enfile masque et tuba et disparais le temps d'un ou deux allers-retours vers une bande rocheuse, tête enfoncée dans le silence épais, yeux rivés dans l'espace trouble zébré de discrètes silhouettes argentines, à l'écoute de ma respiration), ensuite, fier de mes exploits de nageur de combat, je m'attable taciturne devant Kallocaïne de Karin Boye ou Les Nourritures de Corine Pelluchon, avant que nous n'allions déjeuner à la maison ou aux restaurants du quartier, puis promenade dans des bourgs médiévaux ou simplement en ville, et apéritif ou séance de tennis, ...

Le bagne.

J'ai revêtu la même peau que celle de Carmela et des enfants que j'avais à peine reconnus en arrivant à l'aéroport - plongés qu'ils avaient été en mon absence dans un bain de chocolat à remous. On ne m'avait rien dit !

Entre-temps j'ai été affligé par la nouvelle du décès subit de Bernard Stiegler.

J'avais rencontré le philosophe il y a plus de 20 ans avec un ami perdu de vue depuis, devenu, à la suite de cette rencontre inaugurale, l'un des compagnons de pensée de Stiegler. Nous avions rendu visite à l'auteur de La Technique et le temps, T.2, un livre dense qui nous avait impressionnés et donné l'idée d'une visite à l'enseignant de l'Université Technologique de Compiègne.

Bernard Stiegler nous avait donc fort sympathiquement accueillis non loin de la ville, dans une résidence bourgeoise à peu près vide, claire, aux plafonds hauts, où j'avais aperçu des plantes en pots égarées sur des planchers inoccupés. Le jardin était de la même facture : vaste, peu peuplé, même si je crois me rappeler qu'il était inondé, en cet après-midi chaleureux, par un arrosage automatique lançant ses rythmiques filets d'eau fraîche.

On parlait peu d'économie d'énergie, de restriction d'eau, à l'époque...

Le philosophe était très souriant, décontracté, bronzé, et il m'était apparu fin et musculeux dans son marcel noir. Un étonnant playboy de la pensée qui n'était pas venu nous ouvrir en personne la porte de sa demeure, elle était entrebâillée, mais nous avait invités, par un petit mot sur la sonnette, à le rejoindre directement au jardin.

Nous avons passé la demi-journée à discuter de philosophie, en sirotant quelque alcool dans les transats comme de vieux amis. J'avais achevé un mémoire de DEA sur Maurice Blanchot, et Stiegler me dit gentiment qu'il serait curieux d'en parcourir les pages. Je ne les lui ai jamais envoyées, estimant qu'il avait fort à faire avec des documents d'une autre importance. Lui m'expliqua que Blanchot l'intéressait comme penseur de la technique, notamment dans son écrit sur La Bête de Lascaux, ce qui ne manqua pas de me surprendre. Blanchot, penseur de la technique ? Oui, avait souri Stiegler, à part ça il ne m'intéresserait pas vraiment...

Je ne me souviens plus du détail de ce beau moment. Je me rappelle avoir parlé de Derrida, son directeur de thèse, et Stiegler de me désigner dans le jardin une serre où il avait bavardé avec le promoteur de la différance la semaine précédente, je me rappelle aussi qu'il nous confia que, selon lui, Derrida écrivait trop, qu'il n'avait plus le temps de lire sauf pour les colloques, etc.

Mon ami Jean-Hugues eut le temps quant à lui de discuter à loisir du cas de Gilbert Simondon, à l'époque si peu lu, si méconnu, et dont notre auteur apparaissait comme l'un des grands réintroducteurs, plus encore que Deleuze dont la pensée est innervée par l'oeuvre de Simondon sans l'assumer explicitement. Jean-Hugues est, depuis lors, devenu l'un des plus talentueux exégètes français de cette pensée d'une puissance inouïe, dont je reparlerai bientôt sans doute, dans laquelle l'écologie puise et doit puiser, pour préciser, radicaliser, ses enjeux.

J'ai poursuivi durant toutes ces années mon étude du work in progress stieglérien. J'ai même enseigné cette pensée à la fois dure, ample, sinueuse, aux lycéens, aux étudiants, à qui j'eus le plaisir de faire cours. Jamais elle ne laissa indifférent tant elle mord sur le réel, tant elle requiert de nous d'être vigilants et de secouer notre inertie non pas naturelle mais voulue, stratégiquement entretenue, par les médias de masse et les macro-industries occupées à la seule plus-value financière.

J'avoue avoir adressé à Stiegler, en mon for intérieur, la remarque que lui-même avait faite à l'endroit de Derrida : de trop écrire ; et pire : je lui ai reproché de ne pas se relire, de rendre des livres trop proches, souvent, de l'illisibilité, trop touffus, faussement structurés, redondants, verbeux (car Stiegler, même devenu célèbre, penseur important, était demeuré l'autodidacte qui veut trop en dire, fasciné par le vocabulaire technique qu'il a acquis sur le tard, jubilant de la masse de ses connaissances récentes). Mais je lui ai toujours reconnu une lucidité d'un extraordinaire tranchant, qui lui permit de dédaigner à juste titre les inquiétudes locales, névotiques, dans lesquelles les journalistes et éditorialistes actuels tournent comme de mauvais derviches bavards, pour se concentrer sur l'essentiel : le monde tel qu'il opère un tournant vertigineux, extrêmement dangereux, dont nous ne parviendrons pas à nous rendre maîtres si nous ne nous extrayons pas de nos petites existences affairées pour méditer un nouveau mode d'existence global.

Et éviter la disruption.

Le philosophe était en outre un homme de terrain qui expérimentait sur le vif ses idées, et celles des groupes de chercheurs, de praticiens, dont il aimait à s'entourer, en Seine-Saint-Denis notamment. J'espère que cette expérimentation à grande échelle, radicale, lui survivra et que nous pourrons en tirer les leçons.

J'ai revu Bernard Stiegler une seconde fois, mais à distance, via skype, en compagnie de deux collègues enseignants en janvier 2013. Nous lui avions demandé un entretien pour un numéro de revue qui ne vit finalement pas le jour. Je lui rappelai ce bel après-midi d'il y a vingt ans, il me sourit et me répondit que mon visage lui disait en effet quelque chose. L'entretien fut néanmoins rude, le philosophe avait changé. Il était plus inquiet, plus nerveux, fébrile, il parlait à toute vitesse, allait d'un sujet à l'autre sans solution de continuité, et nous eûmes fort à faire pour restituer un texte cohérent, tenu, même si, comme toujours, le fond de ce que Stiegler avançait nous parut d'une grande urgence et appuyé sur des connaissances de première main, une mémoire impressionnante.

Comme si le penseur était rattrapé par l'événement, comme s'il lui fallait gagner une course impossible.

Bernard Stiegler a mis fin à ses jours pour, cette fois, devancer l'événement annoncé par la maladie. Ce courage ne m'a pas étonné de sa part, il évoque pour moi l'invention dont il parle dans l'entretien de 2013 (voir sur ce blog), qui tourne l'impossible résistance à ce qui nous dépasse, et nous remet en position de créateur. Tourner le fatum en amor fati conseillait-il.

Mais il nous laisse seuls. Carmela me disait fort justement que la mort de Stiegler lui fait peur. Il paraissait l'un des seuls capables de nous accompagner voire de nous protéger face à ce qui s'annonce de toutes parts.

Quant à moi, je paresse dans mon transat en discutant avec Bernard et  Jean-Hugues. Dans un très beau jardin, sous un soleil de plomb, en me demandant ce qu'il peut bien y avoir dans ce grand verre que j'avale d'un trait.

Tic-Tac... Tic-Tac...

 

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