Aux confins (Journal du mois du corona 5)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 21 mars 2020)

J’écris plus tôt que d’habitude. Eléonora et Tonio ne sont pas encore couchés, ils regardent Pimpa en italien sur youtube (ils ont droit aux dessins animés deux fois par semaine), en dégustant force bâtons de surimi du Fjord, languettes de concombre tranchées au couteau en teck, spatules d’avocat sauvage cueilli avant la fleur, mayonnaise fouettée à la petite main gantée, mini saucisses knaki de la ferme, moutarde du jardin à l’antique. Le tout arrosé d’un verre d’eau du robinet filtrée au torchon.

Un mélange de saveurs.

« Bonne suite de dégustation ! ».

Pendant ce temps, Carmela fait un apéritif virtuel via skype avec des amis. La bière électronique coule à flots, les rires italo-gaulois fusent au micro : « … et on en est à quoi, du confinement ? / Quatre jours ! / Non, tu rigoles ? / Ah ! ah ! ah ! / Je te dis pas ensuite… ».

Eh oui, ensuite. Mais là ? Maintenant ?

Maintenant ?

Je poursuis la correction de mes copies chaque après-midi pendant la sieste de Tonio, et au-delà – jusqu’en début de soirée.

  • Ah ! merci, amore !

(Carmela, avec un sourire qui n’existe qu’à Naples, au Pausilippe que chanta Nerval, m’a ramené l’assiette apéritive, la même que celle de mes enfants. Implosion de fragrances gustatives.)

Pardon pour l’interruption. Je disais : maintenant ? (scrontch ! scrontch !) Je poursuis la correction de mes copies le plus vélocement possible (tel le guépard effleurant la terre pelée de la savane) pour pouvoir remplir les bulletins d’ici à lundi. Longues, monotones, heures passées à corriger dans la chambre de mon fils aîné devant l’écran allumé d’un vieil Imac diffusant des « full album » (là aussi glanés sur youtube) de William Basinski, de Sylvain Chauveau (How to live in small places), de La Monte Young, etc. 

Je me suis confiné au sein du confinement. Si moins fois moins égale plus, alors j’ai élargi quelque chose, voire je me suis élargi.

J’observe, perplexe, sur l’écran, les échanges électroniques nourris (eux aussi) de mes collègues, lesquels, pour certains, suivent encore leur emploi du temps, se téléportent à heures fixes avec une nano-tribu d’élèves consciencieux sur des serveurs de gamers pour, carapacés en cyborgs (casque, micro, œil laser), avancer dans le programme comme on avance, à l’affût, déhanché, martial, au milieu des décombres fumantes dans Call of Duty. Ou dans le fouillis de la jungle (vraiment mal rangée), machette pédagogique à la main.

Le Programme. Entité vénérée, incommensurable, jamais vue, à qui l’enseignant se doit de sacrifier sa vie de famille, sa vie tout court – et ses dernières lueurs d’intelligence. La foi, pas le savoir. Ce serait bête que le confinement durât. Ce serait bête que la Crise survînt. Que l’Apocalypse tonnât. Bah ouais ! Et le Programme, alors ? Hein ? (lèvre tremblante, œil mouillé sous le binocle.)

  • Scrogneugneu ! Scrogneugneu ! (Eleonora à Tonio qui fulmine sous l’insulte)
  • Les enfants, les enfants ! Je travaille, là. Papa travaille !
  • Scrogneugneu ! Scrogneugneu ! (Tonio hurle comme Hulk et essaie désespérément de mettre en lambeaux sa veste de pyjama sous l’œil narquois de sa grande sœur)

Oui, où en étais-je ?

  • Alla mattina s’alza dal letto
    fa un bel bagnetto corre in cucina
    saluta Armando esce correndo
    sveglia le viole
    … (générique de Pimpa chanté en chœur)
  • Un peu moins fort, les enfants. Papa écrit…

Où en étais-je ? Ah oui ! Le Programme. Les Cyborgs.

Les amis, les amis… Il est temps de se confiner, je crois pouvoir vous le dire. Il est temps ! C’est même enfin le temps. Un milliard d’êtres humains s’est retiré chez soi, un milliard d’êtres humains est rentré en soi comme l’escargot dans la coquille (comme celle que j’ai trouvée tout à l’heure dans la salle de bains). Pour la première fois, dans un geste synchrone, quasi universel, l’Humanité s’est arrachée, même si elle n’en prit pas la décision expresse, même si elle n’en eut pas l’initiative heureuse, l’Humanité s’est arrachée à la pseudo-évidence du Travail, elle a arraché le faux masque à oxygène qu’on lui avait appliqué aux lèvres et s’est aperçue qu’elle pouvait respirer – sans qu’on la fît respirer !

Elle haletait, croyant respirer. Et voici que la bourrasque la fouette en pleine face !

Une bourrasque de salle à manger me direz-vous, un courant d’air parce qu’on a ouvert la porte d’entrée en omettant de fermer la fenêtre de la chambre. Une bourrasque quand même, rétorquerai-je (décidément très sûr de moi, aujourd’hui). Qui nous oblige à reprendre notre souffle.

Il y a deux ou trois jours, soulevant une des piles de livres qui se dressent, torses, sur la table basse du salon, en quête d’autre chose à lire que du roman ou de l’essai (trois heures du matin approchaient languissamment), je découvris un vieux recueil de poèmes. Corona de Paul Claudel. Alors là ! Quelle synchronicité ! ponctuerait en s’esclaffant de rire mon copain (et collègue de surcroît) Mourad.

Corona (sous-titré Benignitatis anni dei) est un recueil de vers libres (même s'ils pratiquent la rime) au plus près de la foi, non pas d’une foi dangereuse, mystique, spontanément hétérodoxe, mais inscrite dans le dogme, le calendrier chrétien, amoureuse de l’Église. Ce qui ne m’émeut point même si je retrouve avec un grand plaisir le souffle claudélien, même si je respire heureusement l’ample respiration de son vers, même si je me gonfle de sa puissance aisée. Mais le dernier poème, consacrant les Quatorze Stations du Christ sur le « Chemin de la Croix », me va droit au cœur.

Je suis agnostique mais j’ai la nostalgie de la foi.

Depuis ce Corona-là, je relis les grands écrivains mystiques, et notamment Lao tseu.

Les amis, les amis…

Il est temps de se confiner. Avec Lao tseu par exemple. Le Tao Te King.

« Pratique le non-agir, / et chaque chose prendra sa place. »

Demain, je vous parlerai – peut-être –  du Vide.

Scrontch !

 

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