Aux confins (Journal du mois du corona 36)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 21 avril 2020)

Le tiramisu préparé par les enfants et moi-même pour l’anniversaire de Carmela fut plutôt réussi même si nous n’avions pas suffisamment monté les œufs en neige. Le corps de la pâtisserie manquait donc d’un peu de volume, de ce volume dentelé, aéré même si compact, qui fait du tiramisu un cousin très éloigné du mille-feuilles.

Carmela avait demandé des « images » à ses proches et à sa famille, et elle ne fut pas déçue. J’ai été admiratif des ressources de chacun, de la créativité des oncles, tantes, cousins, ému de l’amour qui rayonnait simplement, vivement, dans les signes envoyés depuis l’Italie.

Nous avons fini cette très belle journée en regardant une première partie du film de Parajanov, Sayat Nova, sur le site de Mubi, qui restitue le flux de conscience du poète arménien – luxuriance d’images là aussi, de gestes, de corps, de couleurs, de textures, articulées dans une syntaxe intuitive, organique, qui ne ressemble en rien à ce que nous appelons : cinéma. À ce que l’industrie appelle cinéma : plus que jamais du « théâtre filmé » comme disait Bresson, ce malgré les effets spéciaux – qui ne dérangent aucunement le format étroit du cinéma actuel.

Sayat Nova a été réalisé il y a plus d’un demi-siècle et il garde plusieurs siècles d’avance sur la majorité des films proposés dans les salles et sur les sites de streaming, de même que bien des films muets ou juste sonores qui osaient explorer et questionner le médium restent loin devant nous. Francis Bacon, le peintre, ne s’y trompait pas, qui cherchait dans ses toiles à rendre le cri (les cris, faudrait-il dire) qui déchirent l’espace muet du Cuirassé Potemkine lors de la célèbre scène de la répression militaire à Odessa, sur l’escalier géant que l’enfant (dont la mère vient de mourir sous les balles, dans un cri suspendu) dévale dans sa poussette cahotante.

Bacon cherchait alors, selon ses termes, l’image qu’il opposait à l’illustration. L’image ne raconte pas, n’est le signe d’aucune chose, elle est un projectile asignifiant qui produit des impacts. Elle est un influx qui transmet des décharges nerveuses, provoque des sensations (que nous devrions apprendre à distinguer du sentiment, lequel se réduit bien souvent à désamorcer la charge explosive de la sensation, à la narrer pour la diluer dans le déjà-vécu et en atténuer la morsure), là où l’illustration compose le verbe qui l’assujettit, le dispose, en couleurs et en lignes.

L’illustration, c’est l’image qui bavarde. Du théâtre peint, pour paraphraser Bresson. L’image est neuve quant à elle, le langage qu’elle parle, si elle parle, n’existe pas encore.

On ne s’aperçoit pas suffisamment combien le théâtre est devenu l’idiome exclusif, le globish, qu’ânonnent les arts aujourd’hui, un théâtre apprêté aux médias spécifiques, mais avec toujours le même souci : raconter.

Storytelling disent les cuistres, avec leur moue entendue.

Je crois pourtant que le théâtre, à son meilleur, chez Sophocle, Eschyle, Shakespeare, … a réussi à s'extraire du « racontage » : à faire tenir debout des cris, des sensations, … à envoyer sous les mots (un leurre bien commode, peut-être trop efficace) des projectiles. Qui nous marquent de blessures dont l’étiologie ne relève pas de ce qui a été « raconté » mais senti, vu, à un moment, un instant ; perçu dans une brèche entre les unités de temps, de lieu, etc. À quoi Artaud tentait désespérément de revenir avec son Théâtre de la Cruauté, du Théâtre comme Geste.

Des histoires, il y en a partout, de « bonnes histoires », dans les journaux, disait Céline. On ne s’en est jamais autant raconté, on s’en gave, on s’y étouffe, on s’en étouffe, des histoires. Un peu de silence, s’il vous plaît !

Quel bruit, par ce temps de Confinement !

Je me souviens d’une « fiction » de Blanchot, dans Le Livre à venir, si mes souvenirs sont bons. Mort du dernier écrivain. Blanchot y écrivait en substance que, lorsque le dernier écrivain mourra, personne ne s’en rendra compte. Pas de grandes pompes hugoliennes, pas de catafalque sous l’Arc de Triomphe (c’est Johnny et ses descendants qui auront droit aux ors de la République), non, rien de visible, de spectaculaire, mais une nouvelle qualité du bruit. Presque discrète elle aussi. On dit habituellement, quand meurt l’écrivain, c’est la formule consacrée – qu’une voix s’est tue. Mais ce n’est pas le silence qui s’emparera de la place laissée vacante par le dernier écrivain. Au contraire. Le bruit s’élargira, se confirmera, que retenait l’écrivain dans son œuvre, qu’il contenait.

Comme les tableaux de Bacon contiennent le bruit, le désarticulent – Bacon parle de viande, non de corps, pour qualifier ses figures, le corps parle trop, il fait trop de bruit, lui aussi, il gesticule, la viande, elle, nous tombe dessus, et tombe de nous, massivement, muettement.

C’est ce bruit dont s’enivrent les gens à notre époque, comme ma grand-mère laissait allumé le téléviseur auquel elle ne daignait jeter un œil. Qu’ils boivent à plein goulot dans les livres (qui ne doivent surtout pas être écrits mais raconter de « bonnes histoires », que ce soit dans l’honnête roman policier alla Camilleri, ou dans les âneries prétentieuses de Don DeLillo), au théâtre (Pommerat, Lagarce, Mouawad, …), au cinéma (la glossolalie des films de Tarantino), dans les chansons (quoi de plus bavard que le rap ?).  

Pour peupler le vide, certainement. On pourrait le remplir autrement, le vivre autrement.

Carmela voulait avoir achevé le tableau dont elle a photographié un « détail » pour le Journal d’hier, elle voulait l’avoir achevé pour son jour anniversaire. Devant la toile, nous avons tous deux observé, stupéfaits, l’émergence d’une image. Je discerne quant à moi une mère (coiffée à la Bigoudène) avec son petit garçon qui lui tient la main. Carmela devine un seul corps.

Figure double ou simple, montée du Fond (mieux que mes œufs en neige), de ce que Derrida, après Artaud, a nommé : le subjectile. Fond du fond, matière irreprésentable de toute représentation, support de toute image, sans quoi cette dernière ne peut exister mais qui demeure invisible. L’invisible poussée, je dirai même : la portée (comme en danse) du visible.

Devant cette mère et son fils (pour ce qui me regarde) j’ai eu l’impression que quelque chose de très lointain venait me rendre visite, venait me rencontrer. C’est ce que cherchent beaucoup de peintres, il me semble. Ce qui comble Carmela quand elle peint. Ces formes derrière la fenêtre du tableau, dont l’allure se précise, affleure, accrochant le monde qui glisse derrière elles.

Ces rencontres, Carmela et moi ne cessons d’en « faire ». On ne fait pas grand-chose dans une rencontre.

J’écrivais sur la destitution (Journal 29). Quelques heures plus tard, dans un des épisodes du Sherlock Holmes interprété (démoniquement) par Jeremy Brett, que vois-je ? Le détective doit se rendre dans un quartier mal famé. Sur le pas de la porte d’une pauvre cambuse se tient une femme ravagée portant un panneau : destitute.

J’interprète à peine. C’est un signe. Je suis sur la bonne voie. Je poursuis.

Carmela et moi (et quelques-uns de nos proches, très peu à vrai dire) savons nous rendre disponibles au « sens ». Non que nous interprétions, je le redis, nous ne nous mettons pas en quête de significations cachées, nous restons simplement ouverts, nous sommes attentifs, sensibles aux frôlements sur l’épaule, au souffle dans nos cheveux, au filet de voix qui s’effiloche dans l’air du jardin. Nous avons tous deux suivi de longues études où nous avons montré nos facilités. Pour autant, nous ne sommes pas dupes du rationalisme étriqué auquel nous avons alors sacrifié, qui règne sans partage, qui aurait fait horreur à Kant ou Spinoza. Ou à Newton. Rationalisme computationnel, encadré par le bit informatique (1, 0), qui explique en bonne partie pourquoi l’opinion publique et journalistique se trouve désemparée face aux réponses contradictoires de « la » médecine dans le traitement du Corona. Pourquoi, de même, les théories les plus extravagantes (le « platisme ») et les pseudo-religiosités sourdent aux fissures de cet étouffoir.

C’est vrai que, si l’on croit que « la » Science dit « la » Vérité, on ne peut être que déçu que les médecins ne parviennent pas à un accord. Mais si l’on sait que les théories scientifiques constituent des hypothèses (comme toute « théorie »), des « conjectures » (Popper), falsifiables par l’expérience, améliorables par l’expérience même contradictoire (une loi peut être réfutée par l'observation tout en étant préservée, mais on lui annexe dans ce cas des hypothèses qui suppléent ses déficiences), les choses deviennent plus nuancées. Les attentes moins fortes. Si l’on admet que les théories n’expliquent pas, qu'elles sont nécessairement temporaires, et approchent à l’infini un Réel qui recule à mesure, ça va encore un peu mieux. Que les scientifiques disputent – va alors de soi. Et nous rassure. En sciences, l’important n’est pas d’être d’accord – on n’est pas à table en famille.

Encore eût-il fallu que nous eussions reçu quelques cours d’histoire des sciences au lycée au lieu de faire des « manips’ ». Les mains sans la tête – à suivre des recettes. Et que les enseignants concernés y fussent formés.

L’obscurantisme n’est pas que religieux.

S’il y a vérité, elle ne réside pas dans la dispute scientifique, ni dans la conjecture théorique, qui se meuvent dans le milieu de l’exactitude. 1+1 = 2 est exact, mais pas vrai. Ou mieux : l’exactitude est une des formes de la vérité, mais à mon avis pas la plus importante.

On peut ne jamais mentir et être un sale type. Réciproquement, Céline est un sale type qui a produit, ou manifesté, de la vérité.

Comme Iris Murdoch, ancienne élève de Wittgenstein, je fais partie de ceux qui vouent une admiration sincère à Einstein ou à Galilée (que j’ai lus, et parfois compris) mais pour qui Homère, ou Dante, est bien plus important. Einstein et Galilée seraient certainement d’accord avec nous sur ce point.

Peu importe.

Je tourne encore une fois autour de ce que je veux, ou voudrais, dire. Je bavarde moi aussi.

Je ferai mieux demain. Ça fait trop longtemps que je grésille autour du mot : synchronicité. Demain, je m’y brûlerai les ailes. Enfin.

PS : j’ai croisé dans la rue (pendant qu’Eleonora faisait des allers-retours en rollers, que Tonio peinait derrière elle en trottinette) Caroline, une amie et collègue, et sa fille. Elle s’est remise spontanément à lire de la poésie, ce qu’elle n’avait plus fait depuis la fin de ses études, il y a une bonne décennie. Synchronicité, encore.

À table les enfants ! Y a du bacon ce soir ! À table les enfants ! Y a du bacon ce soir !

 

 

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