Aux confins (Journal du mois du corona 37)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mercredi 22 avril 2020)

Depuis combien de temps repoussé-je mon explication avec cet étrange vocable : synchronicité ? Mon explication avec lui plutôt que de lui. Qui peut prétendre y voir clair dans ce qui relève de l'intuition, du pressentiment, du flair ? Je dirai même : du tact. On touche avec ce mot technique, faussement technique, en vérité d'une densité, d'une épaisseur, qui a tout à voir avec l'étoffe de l'existence, avec ses plis, son drapé, sa peau, on touche à ce qu'il y a de plus simple – qui nous brûle les doigts, titille le coin de notre pensée (qui se révulse alors trop souvent, au lieu d'accepter la caresse de cette main géante).

Bon, me revoilà à métaphoriser.

Allons au plus cru.

J'ai été très marqué par Nadja d'André Breton. Je ne me souviens plus de ma première lecture, elle recule loin dans ma jeunesse. De là, j'ai repris, quand l'occasion se présentait, ce qui s'offre à moi comme une éthique, ou une poétique – à mes yeux la même chose. Non imposée, seulement partagée. J'ai décelé de semblables moments éthiques, ou poétiques, de loin en loin, mais je me rappelle avoir été singulièrement remué par le film de Lars von Trier (avec Bjork et Catherine Deneuve) : Dancer in the Dark. J'ai aimé Lars von Trier jusqu'à ce film où je me suis senti manipulé, tabassé par un réalisateur pathologiquement calculateur. Je me souviens très nettement d'avoir poussé la porte de la salle de cinéma, à la fin de la projection, d'avoir scruté ma main échouée comme une méduse sur l'espèce de panneau de sas liséré de bandes de caoutchouc gris, d'avoir titubé, à demi assommé ; la frêle, l'enfantine, silhouette de Bjork pendue au coin de mon œil.

Elle y pend encore.

Pour autant, j'avais été touché par des instants de grâce qui réactivaient ma lecture de Nadja.

Breton, dans ce petit livre où le texte est interrompu par la photographie, raconte la visite (c'est le mot qui me vient, et Breton me l'accorderait) que lui rend Nadja. Une visite globale, une promenade jalonnée de stations plus ou moins intenses, où l'écrivain réapprend de cette modeste fille de Lille (qui a choisi de s'appeler Nadja) ce que c'est que de vivre poétiquement. Nadja n'apparaît au vrai qu'au milieu du livre mais c'est comme si tout le livre s'incurvait vers son apparition, comme un corps posé sur un lit oriente l'espace du lit selon le passé et l'avenir qui roulent vers lui. Nadja s'anticipait elle-même dans les premiers livres de Breton et dans l'existence de l'écrivain (où les livres paraissent de bavards pis-aller), elle se survivrait aux mêmes lieux après son internement à l'asile. Comme tous les authentiques esprits – qui hantent d’autres coordonnées que celles de l'espace et du temps.

Quelle leçon Nadja a-t-elle léguée à l'écrivain et au lecteur ? Je ne saurais en faire le résumé, ni n'ai l'envie de le tenter. Il y va d'un élargissement de la sensibilité, de l'intuition (mots bien faibles, convenus). Nadja à Breton : « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s'éclairer. Elle sera rouge ». Et la minute d'après la fenêtre s'éclaire, rouge. Plus tard, aux Tuileries, face à une fontaine, Nadja esquisse une image verbale du tour pris par leurs pensées circonvolutives. Breton n'en revient pas. Ce sont les mots employés par l'ouvrage qu’il est en train de lire. Je passe sur le baiser goûté comme une hostie par Nadja, l'hostie brillant le jour d'après dans une illustration envoyée par Aragon – la reproduction d'un tableau d'Ucello. Et sur les enfants qui viennent naturellement à Nadja, sur les inconnus lui adressant des baisers à la sortie du train, ... « C'est en vain que je multiplierais les exemples de fait d'ordre inhabituel ». Qui incitent Breton à songer à un certain « finalisme » dont Nadja et lui seraient les « témoins ». Finalisme sans Dieu, nuance-t-il. Plus tard, Breton conceptualisera ledit finalisme sous les espèces du « hasard objectif ». C'est pour moi trop de concession à l'explication. Mais j'aurais mauvaise grâce à lui en faire le reproche, comme on va voir. Je ne fais pas mieux.

J'ai donc, disais-je, relu Nadja et vécu une des « expériences » (mot dont j'use ici commodément, en son sens le plus indécis) que le petit volume recèle (tel un coffre précieux) et dont il rend possible l'augmentation d’intensité (tel un appareil précieux). Comme avec Borges et Le Sentier aux jardins qui bifurquent (voir Journal 21), le livre s'était transformé sous mes yeux, récrit. J'avais bifurqué, changé de rails, passé, à mon insu, d'un monde à un autre. L'une des scènes les plus fameuses s'était effectivement transportée, et rapetissée, de l'ouverture du livre, incipit éblouissant à la James Dean (dans mon souvenir d'une indiscutable acuité), à la fin, en note minuscule de bas de page : scène où Breton, en voiture, subit la poussée du pied de Nadja sur son propre pied pressant l'accélérateur, la main de Nadja posée en bandeau sur ses yeux, Nadja lui proposant alors de mourir dans un baiser ; Breton n'osant aller si loin (la collision avec « de beaux arbres »). De nouveau, quel trouble pour moi ! Cette récriture du livre, son renversement – le début finissant désormais le livre, dessinant une boucle sans fin, loin de le rapetisser comme je le croyais, l'élargit pour moi au diamètre d'un Monde sans limite. Un loop interminable. Quel dérapage effrayant, même si dans le silence bruissant d'un feuillage en plein été, même si je ne roule pas en tonneaux dans le fossé ou ne me fiche pas dans de beaux arbres.

Non, rien de bien bruyant – je me rends compte, je prends conscience, seulement, que je fraye une voie qui ne se confond pas avec celle que j'emprunte depuis toujours. Qu'il n'y a d'ailleurs peut-être pas de toujours. Que la répétition ne répète pas.

Il est dommage que, de même que Breton, je sois incapable d'aller au bout de l'action poétique, que je m'arrête à mi-course. Je devrais me satisfaire de ces constats inquiets qui déplacent les choses alors même qu’elles demeurent immobiles. Qui aiguisent ma vigilance. Mais je n’y peux rien : il me faut un tant soit peu m'expliquer avec, j'y reviens, avec ces intensités, ces jonctions fortuites, ces nœuds, ces collisions, … Je ne peux les faire miennes, décidément, sans y réfléchir. C’est ma faiblesse.

Breton, dans le Second Manifeste du Surréalisme, répète qu' « il n'a pas de mots assez durs pour flétrir la bassesse de la pensée occidentale » et il ne craint pas « d'entrer en insurrection contre la logique », considérant, par exemple, qu'un acte accompli en rêve possède autant d'importance et de sens qu'un acte produit en période diurne. Il faut en finir avec le temps, « cette farce sinistre ». Breton écrit en moraliste et le revendique. C'est un chef d'École et le promoteur, selon ses mots, d'un nouveau mythe ; un dynamiteur de Culture. Je retrouve les mêmes idées, mais pacifiées, presque intimidées, chez Jung, dans La synchronicité, principe de relations acausales, un écrit qui progresse à tâtons, s'excusant de ne pas pouvoir vraiment se justifier, mais osant malgré tout quelques saillies, quelques percées, dans un mode de pensée inouï. En cela, peut-être plus subversif que Breton. Discret, timide, mais frappant d’autant plus dur.

Voici l'exemple célèbre, le très bel exemple, illustrant la coïncidence de sens entre deux événements simultanés, mais sans lien causal l'un avec l'autre, coïncidence que Jung a baptisée du nom de synchronicité :

Dans un moment décisif de son traitement, une jeune patiente eut un rêve où elle recevait en cadeau un scarabée d’or. Tandis qu’elle me racontait son rêve, j’étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain, j’entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Me retournant, je vis qu’un insecte volant à l’extérieur heurtait la vitre. J’ouvris la fenêtre et attrapai l’insecte en vol. Il offrait avec un scarabée d’or l’analogie la plus proche qu’il soit possible de trouver sous nos latitudes : c’était un scarabéidé de la famille de lamellicornes, hôte ordinaire des rosiers : une cétoine dorée, qui s’était apparemment sentie poussée, à l’encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure. Je suis bien obligé de dire qu’un tel cas ne s’était jamais présenté à moi auparavant ni ne s’est représenté par la suite ; de même ce rêve qu’avait eu ma patiente est resté unique en son genre dans le champ de mon expérience[1].

Jung multiplie les exemples de ces coïncidences étourdissantes, se réfère savamment aux travaux de Rhine (qui fit, à la Duke University, des tests minutieux de « télépathie » et autres « perceptions extra-sensorielles », avec l'aide de très nombreux cobayes utilisant le jeu de cartes de Zener), à l'astrologie, aux philosophes orientaux comme occidentaux, à Wolfgang Pauli, éminent savant en physique quantique, lequel prit au sérieux les hypothèses jungiennes, etc. J'ai l'impression, en l’occurrence, que l'érudition, l'appui revendiqué d'un très grand homme de sciences, jettent un  écran de fumée destiné à passer en contrebande les idées essentielles, mais si peu « rationnelles », si peu admissibles par la communauté scientifique, que développe Jung retiré dans son athanor clandestin. Jung, tout comme Breton avant lui, insiste sur l’idée que la pensée occidentale est « partielle », qu'elle ne connaît de la nature que la courte lanière palpitante qu'elle a arrachée, et décidé de faire valoir pour le tout de l'Animal, au contraire de pensées orientales, tel le taoïsme, à l'envergure holistique. Qui plus est, poursuit Jung, les développements récents des sciences physiques achèvent de montrer le caractère « statistique » des prétendues « lois » naturelles, au sein desquelles la causalité (le lien, la liaison, de la cause à l’effet) occupe le rôle d'opérateur central.

Eh oui, susurre Jung dans sa grosse moustache, en rallumant sa pipe, il existe des événements acausaux, des épisodes comme celui du scarabée d'or, qui ne peuvent recevoir d'explication par le recours à une cause dont ils constitueraient l'effet. Nous nous devons, en hommes de science, de l’admettre.

Jung, toujours placide, ne l’assénera pas à la manière du fougueux Breton, mais oui : le temps est une farce, et même l'espace, mon cher ! Ach !

Les coïncidences signifiantes, les simultanéités inouïes, constituent autant de fenêtres bâillant sur l'existence d'un « sens en soi », d'un « sens a priori », d'une « creatio continua », d'un « ordre » transcendant, avec lesquels, dans de stupéfiantes ponctualités non temporelles, dans des « instants » fulgurants où les seuils de perception raisonnable, de conscience étroite, s'abaissent et descendent brutalement au niveau de l'inconscient (où réside un « savoir a priori », un « savoir absolu » de la Nature comme Tout), nous communions avec ce qui est.

Pour le dire plus directement : dans l’inconscient, le temps (comme l’espace) n’existe pas, et il nous est donné parfois de nous retremper dans le Tout qui s’y épand librement, où les œillères de la pensée humaine se décollent et tombent à l’eau. C’est alors que nous voyons. Paul Valéry avait remarqué que la cause, l’effet, l’explication, ne sont que la manière que l’homme a de projeter intellectuellement ses procédés de fabrication : expliquer, à savoir chercher la cause d’un phénomène, ce n’est jamais qu’imaginer comment un homme (un dieu, peu importe) s’y prendrait pour fabriquer ledit phénomène. Le problème se pose incontinent : qu’est-ce qui ressortit à la fabrication ? Pas grand-chose… Le plombier ou le menuisier, même talentueux, ont leurs limites.

Sortons un peu de l’homme !

Jung reprend à cet instant la classique énigme du lien entre l’âme et le corps, sur laquelle Descartes s’est cassé les dents. Il est bien évident que l’âme ne peut dominer un corps physique, il y a ici deux mondes qui ne concordent en aucun point. Un délicieux halo de parfum ne peut mouvoir une jolie main, c’est tout. Dans la descendance de Leibniz, Jung soupçonne alors une harmonie préétablie, si ce n’est une médiévale – et alchimique, hermétique – correspondance universelle.

Nous en revenons à l’ordre transcendant, au sens en soi, … sur lesquels je ne m’appesantirai pas plus que le génial psychiatre.  

Il faut être délicat avec ces grandes choses, les manier avec tact, comme je le disais.

Mais je retiendrai quand même que : comme le dit, Breton, l’amour fait vivre, donc voir. On aime inconsciemment, et rien ne peut excuser de ne pas se donner la chance d’aimer ; comme dans l’amour, il faut savoir se rendre disponible, épier les signes qui ne surgiront vraiment que lorsque nous serons capables de tomber au fond de nous-même, délaissant la cause comme l’effet ; nous communions les uns avec les autres par l’inconscient, l’individu n’est qu’une surrection, une pointe, hors de l’indifférenciation fondamentale à l’autre.

Nous sommes liés.

Je me pose peu la question du devenir de ce Journal. Je le destine à mes enfants avant toute chose. Mais j’aime l’idée de Roger Gilbert-Lecomte, exprimée quelque part dans Le Grand Jeu, la revue jamais récupérée par les surréalistes, à leur grand dam, et rédigée par de juvéniles et violents et purs génies : peu importe la publication ; quand nous écrivons, quand nous pensons, nos idées choient au fond de notre être, fond auquel puise toute l’humanité inconsciente.

Vous m’avez lu et compris avant de me lire.

Ça me rassure.

Alors ? Hmmm ? Quelle carte tiens-je dans ma main ? Alors ? Hmmm ? Quelle carte tiens-je dans ma main ?

 

[1] Jung, Synchronicité et Paracelsica, Albin Michel, p. 39.

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