Aux confins (Journal du mois du corona 6)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 22 mars 2020)

J’avais trop bu de jus de radis hier. Le Vide ?

Mon ami Victor m’a envoyé un mail avec, en pièce jointe, une photographie du ciel des Hauts de France, qui s’étend par-dessus les toits de tuile orange, les murs de brique... Un ciel d’un bleu ultramarin. Mais surtout un ciel vide. Sans les habituelles traînes de fumées – d’usines, d’avions, … Sans toute cette bimbeloterie, ce bric-à-brac, d’appareils volants. Sans ce bruit, ce ronronnement persistant, insistant, 24h/24, cette scierie hors-sol.

Sans tout cette pouillerie gigotante de bidonciel, déchetterie à verse.

Un ciel vide.

C’est le ciel du XVIIIème siècle, me fit remarquer l’ami, le ciel d’avant l’hégémonie, d’avant la réalisation matérielle, de la pensée libérale. Un ciel pré-industriel. « C’est un ciel politique ! ». La formule conclusive m’a frappé, si juste.

Nous sommes remontés dans le temps, et, comme avec toutes les machines à remonter dans le temps – sans avoir bougé d’un centimètre. En restant immobiles.

Pour quelques semaines (au moins), nous allons respirer un air purifié, contempler une nuit où les étoiles brillent, nous allons renouer avec un corps décongestionné, désentravé du geste productif. Du geste utile, comptabilisé, pointé.

Nous allons renouer avec notre corps. Et ses gestes.

Nous allons voir pousser les plantes, les fleurs (même en pot, même au balcon), adopter leur durée, la durée vivante. Vive, même. Sanguine. La fleur c’est encore de la viande.

Et (re)découvrir la face de l’animal. La face de l’homme. Vous avez vu ce visage ? Tout à l’heure (à 15h17), sur le pas de la porte, j’ai vu passer un cycliste. Nous nous sommes regardés. À la dernière minute dit bonjour. Plus aucun visage n’est dédaigné, effleuré du regard, ou fui – nous nous regardons avec un étonnement qui nous étonne nous-mêmes, comme si nous étions persuadés, comme dans le célèbre roman de Richard Matheson, I am a Legend (tant de fois adapté au cinéma, tant de fois trahi), d’être le dernier être humain sur la Terre. Et que non ! Regardez-moi cette gueule ! Stupéfiante. Et celle-ci ne mord même pas, contrairement à chez Matheson. Que dire ?

Bonjour.

Le dôme, comme l’appelle Baudouin de Bodinat[1], s’est fendu par le milieu, même si les ondes électroniques ont renforcé leur maillage (tous ces coups de téléphone, tous ces visionnages, tous ces mails, ces films, ces « émissions », ce streaming, cet hallucinant « télétravail »…) et tentent désespérément de le maintenir, le dôme, de le ravauder, mais la lézarde, la faille, s’agrandissent, les rayons venus d’un outre-monde, du vrai monde peut-être, d’un monde non-ondulatoire, en tous les cas d’un monde élargi, percent, scintillent, avant de déferler comme le fleuve pressé à travers la fissure, le chas du barrage.

Quelle pression mes aïeux !

Tout à l’heure, je suis allé dans la rue, je me suis dressé au milieu de la route, et j’ai humé le Vide. J’étais droit au milieu comme un I, comme un cône sur la ligne discontinue jaune en période de travaux. J’ai eu l’impression que l’écluse avait lâché et que le flot allait remonter les rues, les escalader, les dévaler, brinquebalant les poubelles et quelques voitures au passage, pour me frapper en pleine poitrine et m’arracher les oreilles.

Le flot du Monde bien sûr, du Grand Tout.

J’ai repensé à cet écrivain avec qui j’ai entretenu des relations presque filiales, à qui j’ai consacré 12 ans de thèse de doctorat (pour ne rendre qu’un mémoire somme toute assez maigre, écrit pour l’essentiel à la plage, entre deux parties de frisbee, ce qui explique le temps de rédaction dudit mémoire).  Roger Munier. Grand penseur, grand scripteur, du Rien. Après avoir été l’un des premiers (et plus talentueux) traducteurs de Heidegger – qu'il avait bien connu. Pendant 12 ans, j’ai travaillé sur le Rien. Chez Roger Munier. Eh bien, l’une des obsessions assumées de Roger Munier était de dire « le monde sans moi ». Écoutons-le un instant : « Le ruisseau dans les herbes fait un bruit mouillé / qui dit, lorsqu'on l'entend, /quelque chose qui se dit avant qu'on l'entende ».

(Chez lui, au Lyaumont, dans le crépuscule qui faisait, au salon entouré de baies vitrées, rayonner ses lunettes au laser, j’ai éprouvé, guidé par lui, combien nous sommes présents, mais aussi et surtout combien il nous est impossible d’assumer cette présence. Bien trop forte pour nous.)

Dans la rue, j’ai senti, ressenti, humé, cet Avant – le monde sans moi. Je n’ai su que dire, que qualifier, que vivre même, en rentrant dans la maison. J’étais plus fortement de m’être absenté, mieux – d’avoir été absenté.

Par le Tout, le Rien, le Vide. Peu importe.

Et j’ai repensé à la beauté de mon fils aîné joint par skype hier après-midi, son œil triste et aimant quand il regardait son petit frère, sa petite sœur, se chamailler sur le canapé.

Alors le (télé)travail, hein !

J’ai fini de corriger mes copies.

Marcq-en-Barœul sans moi © Metamorphe Marcq-en-Barœul sans moi © Metamorphe

 

[1] Cf. Au fond de la couche gazeuse, Fario, 2015. Il faut lire cet écrivain mélancolique (lui se dirait plutôt nostalgique), à la phrase contournée formant des volutes, des arabesques, qui s’écroulent dans le vide. Un baroque triste, empêché. Une bonne note de lecture : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2015/12/note-de-lecture-baudouin-de-bodinat-au-fond-de-la-couche-gazeuse-par-laurent-albarracin.html

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