Aux confins (Journal du mois du corona 7)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Lundi 23 mars 2020)

J'ai passé une partie de l'après-midi dans le jardin avec Eleonora à jouer au football (un bien grand mot, l'entité ronde se montrant rétive à être dirigée du pied de part et d'autre), au basket (de simples passes à la cuiller, pas toujours sûres) et au tennis (un jeu de « tennis tournant » où la balle, dans le meilleur des cas, trace de belles circonférences autour d'un poteau arrimé au sol par un bac en plastique rempli d'eau, d’une eau non changée depuis un an et dont j’imagine parfois la texture et l’odeur quand je m’ennuie la nuit).

Je retrouve enfin ma fille une fois l'ultime copie corrigée, l'ultime bulletin consigné, ce même si certains élèves ont poussé le vice jusqu'à m'envoyer hier, vers 22h, un devoir manuscrit, scanné à l'échelle 1/100, via l'ahanant serveur de l'Éducation Nationale. Copie à rendre initialement le 14 février de l'ancienne Ère. D'autres ont mendié le demi-point supplémentaire de moyenne dans le bulletin – alors que je surnote les copies en mordant l'imprimante qui n'en peut mais.

De même que Picasso a traversé une période rose, une autre bleue, mes enfants traversent une période comics américains, même si Eleonora garde une large préférence pour la Reine des Neiges. Tonio provoque volontiers la controverse avec sa sœur en affirmant que Spiderman (qu'il prononce spaïderrrmann, en bon Italien prononçant l'américain avec l'accent du cru) est « plus fort » (ou piu forte) qu'Elsa (prénom de la puissante Reine, si mes souvenirs sont bons). Je suis alors sommé d'arbitrer l'échange qui pourrait vite dégénérer.

Querelle d'experts[1].

Je raisonne avec eux. Certes Spiderman possède d'indéniables atouts : la force physique de 10 hommes, une rapidité et une agilité surhumaines, un sixième sens lui permettant d'anticiper le danger, de n'être finalement jamais surpris – pas d'authentique événement pour Spiderman... Sur ce dernier point, même si les enfants m'observent avec pénétration, le souffle coupé (c’est d’un duel à mort qu’il s’agit), je ne suis pas sûr de m'être bien fait comprendre.

Je poursuis donc, comme si de rien n'était.

Du côté de la Reine des Neiges – et c'est bien Elsa, me confirme Eleonora (hé hé ! je me rengorge intérieurement, ce qui va de soi, me direz-vous, se rengorger extérieurement...) – y a quand même du potentiel, les enfants, je veux dire : elle est forte aussi, Elsa (hé hé!) : déclencher et dompter des blizzards, sculpter à la main, sans outils (!), des palais de glace, envoyer des rafales de cristaux acérés (c'est le mot du jour, « acéré », ça peut toujours servir), surfer sur des vagues de neige, … Bon. N’en jetons plus (« … quoi ? » répond Tonio, approuvé par sa sœur).

Spiderman (« Peter Parker ! » hurle Tonio dans un sourire plus grand que lui), oui, Peter Parker, dans un déluge pareil, les enfants, dans cette tempête… alors, oui, il peut éviter les dards (autre mot qui va bien avec « acéré ») de cristaux, se faufiler un chemin jusqu'à Elsa, et lui mettre un coup de poing d'araignée (qui pique un peu, quand même). Oui, j’en conviens, mon petit garçon (sourire victorieux de mon mini-Hulk) …  Mais Elsa... c'est une déesse !

Alors, me demande Eleonora, victorieuse à son tour, au comble de la vassale fierté pour sa suzeraine : qui gagne, paponetto ? J'ai intérêt à donner la bonne réponse.

Euh, ben, je ne sais pas trop. Question difficile, les enfants. Question difficile.

Je leur ai posé le problème (en philosophie, on dit : problématiser), j'ai fourni gracieusement les paramètres... Qu'ils se débrouillent maintenant, les mioches ! Je ne serai pas toujours là pour les assister (comme on dit au MEDEF), tudieu ! J't'en foutrai moi, des Reines des Neiges entoileuses, des Elsa Parker !

Pendant que nous jouions au tennis tournoyant, tournoyant nous-même davantage que la balle en caoutchouc tournoyante, Eleonora me parla de Giant Man. Je lui rappelai que Giant Man est aussi Ant Man, l'homme-fourmi. Comme chez Nicolas de Cuse, promoteur de la coïncidentia oppositorum, de la coïncidence des opposés (pour ceux qui n’auraient pas fait 10 ans de latin), le plus grand est ici le plus petit[2]. Le justicier varie les tailles selon son bon vouloir grâce à son armure. Giant Man est ainsi à rapprocher de Tony Stark, ou Iron Man, une fois harnaché de métal rouge et or, Tony Stark que Tonio a italianisé spontanément en Tonio Starrrrck à leur première rencontre, ce qui n'est pas dépourvu de charme, avouons-le.

Oui, les deux, Giant Man et Iron Man sont des gens comme nous, ma beauté, mais avec des armures extrêmement puissantes. Tandis que Spiderman et Elsa, hum… ce sont des … mutants.

J'ai marqué un point. Éléonora est éblouie par la découverte. Plus que par son père – lequel sait humblement se retirer derrière son propre enseignement.

Oui, eux (Spiderman et Elsa, pour ceux qui auraient perdu le fil de ce raisonnement abstrait), et ça les rapproche, ce  sont des êtres humains différents, modifiés. Avec des pouvoirs. Des mutants, ma chérie ! (Il n’est pas interdit de re-refourguer le colifichet, de le remettre sous la lumière qui embellit :) Des mutants (et allez, une troisième fournée !).

Eleonora, rêveuse : des mutons ?

Quand Tonio se fut réveillé de sa sieste, j'allai une nouvelle fois[3] au supermarché, muni de mon attestation, du moins d'une nouvelle attestation puisqu'il en faut changer quotidiennement. Le climat avait changé depuis deux jours. Nous fûmes une petite vingtaine à patienter devant le supermarché jusqu'à ce que le vigile, masqué, ganté, nous fît entrer. À l'intérieur, c'est comme si la guerre durait depuis une décennie – des annonces radio rappelant la teneur du contexte, la prudence à garder, les gestes à ne pas manquer, partout des documents du même tonneau scotchés aux rayons à peu près vides (du côté des légumes, les conserves abondant encore).

Ma caissière maladive avait disparu, ou bien elle avait muté (elle aussi) en une jeune femme en armure épidémique, agréable, énergique (ou énergétique). Plus de peau couperosée, d’œil hagard.

En sortant du supermarché, je remarquai le vigile noir scrutant son smartphone, et plus précisément ce que je devinai être un chronomètre.

Temps rationné avant que d’autres rationnements nous soient intimés.

J’ai marché très lentement sur la route du retour.

 

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[1] De semblables querelles ont été arbitrées par les « crossover » organisés par DC Comics et Marvel dans d’assez beaux volumes. J’y ai appris, par exemple, que Batman cogne plus fort que Daredevil (selon l’avis autorisé de Bullseye, de sa mâchoire plus particulièrement), ce qui me laisse encore songeur, et décidément admiratif du chevalier noir. De nombreux duels ont été mis en scène par des fans talentueux dans l’animation, cf. celui-ci, entre Hulk et Superman (sous les traits du regretté Christopher Reeve) : https://www.youtube.com/watch?v=BbizTBYs-rQ . Le plus beau duel, loin des « écuries Marvel/DC », demeure certainement celui qui oppose Jésus au Terminator, bien connu des spécialistes, et de fait très pur à sa manière : https://www.youtube.com/watch?v=dIeuBPDUzB0 

[2] Nicolas de Cuse parlait en l’occurrence de Dieu, oui, ce n’est pas faux.

[3] Cf. Journal du mois du Corona 4 pour la relation de la première aventure mercatique.

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