Aux confins (Journal du mois du corona 8)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 24 mars 2020)

Je viens de lire le Journal en ligne de Marie Darrieussecq.

La seule impression que j’en retire – et je n’ai pas d’antipathie pour cette écrivaine que j’ai lue dès Truismes, petit volume qui m’a paru aussi maîtrisé, scolaire, vain, que tous les exercices (qu’on appelle des livres dans ce milieu plus confiné que le nôtre, au point que l’air s’y est raréfié et sent la transpiration) de l’Oulipo, sauf quand ils sont ratés par Perec – est d’une vacuité qui n’a pas grand-chose à voir avec le Vide qui nous transit et m’émeut.

Vacuité de la liste de courses puis, transitivement, de la facture qui la répète.

Du « Réel » criblé par l’usage et le bon sens fleurant l’épicerie.

Non, c’est d’une certaine pauvreté qu’il est question aujourd’hui, dans cette ère du suspens, mais pas de celle-là. Revenons aux classiques. Évangile selon Matthieu (5 :3) (ça en impose tout de suite) : « Heureux les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux leur appartient »[1].

Les pauvres en esprit. Voilà le nerf de la guerre, ce petit « en » qui fait tout ! Je ne suis pas un exégète biblique, et ne m’égarerai donc pas dans l’araméen de Jésus vanné au grec des évangélistes, je m’en tiendrai à la réception nécessairement déformée (la traduction) d’une langue originale illisible (par moi en tout cas et la majorité des lecteurs de la Bible).

Pauvres en esprit et non pas pauvres d’esprit. Vous vous en doutiez.

Le pauvre d’esprit, c’est celui qui, en nous, gesticule encore, essaie de vivre comme Avant, comme s’il n’était pas de fait retiré auprès de soi (le soi comprenant les autres voire le tout autre), comme si les embouteillages mijotaient encore dans le boucan des « heures de pointe », comme si le métro circulait bondé, puant de tous ses intestins, bref : comme si nous vivions encore à l’étable, l’oreille cassée par les meuglements, le mufle incommodé par la promiscuité laborieuse. Appétant, salivant, le fourrage.

Madame (Monsieur) rêve… de gaz d’échappement.

Ni ni, fini, tout ça !

Je vous le répète, mes frères (les cheveux et la barbe m’ont poussé d’un coup), et chantons-le à l’unisson : heureux les pauvres en esprit 

Maître Eckhart a tout dit, dans son plus beau Sermon, le Sermon 52, l’un des plus beaux textes de l’Occident – selon l’un de ses traducteurs les plus savants –, écoutons-le donc un instant (je me dispose au mieux en haut de la chaire et me racle la gorge : )

Nous prions Dieu d’être libérés de Dieu et de recevoir la Vérité et d’en jouir éternellement là où les anges les plus élevés et la mouche et l’âme sont égaux, là où je me tenais, où je voulais ce que j’étais et où j’étais ce que je voulais. C’est pourquoi nous disons : Pour que l’homme soit pauvre en volonté, il doit aussi peu vouloir ou désirer qu’il voulait ou désirait au temps où il n’était pas encore. C’est ainsi qu’est pauvre l’homme qui ne veut rien[2].

Quatre siècles plus tard, et parmi tant d’autres, Angelus de Silesius écrira dans un de ses fragments énigmatiques : « Lorsque tu n’es plus homme et t’es vidé de toi, / Dieu même alors est homme et porte ton fardeau ». Traduction Roger Munier.

Heureusement pour lui, Maître Eckhart est mort avant que l’Inquisition lui inflige le sort qu’elle infligera à Giordano Bruno pour avoir dit le vrai – c’est-à-dire l’infini. Se « libérer de Dieu », « car mon être essentiel est au-dessus de Dieu », revenir au « mode non-né », etc. Ouh ! Pas très catholique tout ça. Mais bien utile pour nous qui expérimentons le Vide. Qui en faisons l’épreuve, plus exactement.

Bien utile pour nous, fussions-nous agnostiques, athées – ou orthodoxes.

Quelque part, dans un autre de ses Sermons il me semble, Eckhart nous rassure : si nous pouvions faire le vide complet dans une coupe, Dieu la remplirait de Soi. Car Il est partout. Il ne s’agit pas de s’humilier (comme chez Rancé, Père acrimonieux du Désert), il s’agit de se décrisper, de se rouvrir, d’antécéder à une version élargie de soi, déconditionnée, désencombrée, de ce que les artifices sociaux, la triste « économie », nous ont apposé dès la naissance en forme de prétendu masque à oxygène[3]. Un sinistre bâillon, en vérité (je vous le dis !).

Cette figure élargie de nous-mêmes, de soi, Eckhart, comme Lao tseu, la nomme : le Maître. Ce pourrait paraître pompeux si le Maître avait en l’occurrence une ressemblance quelconque avec ce que nous entendons par là habituellement. À savoir l’insupportable « expert », ou pire, le pédagogue. Le Maître du Tao ou de la mystique rhénane, lui, n’ordonne rien, ne dirige rien, n’est le réceptacle sublime d’aucune connaissance sublime, ne se dresse pas en un surplomb vertigineux, nuageux, à la verticale du disciple ou de l’élève, voire de l’Être (une vallée de bosquets défraîchis, de rocaille infertile). Comme dit Lao tseu, le Maître « permet aux choses d’arriver : (…) il fait deux pas en arrière / et laisse le Tao parler pour lui-même » (trad. Stephen Mitchell). Ce non-agir, deux pas en arrière, n’est pas passivité, recul, c’est au contraire le milieu de concordance avec ce qui est et se tient avant nous – tellement plus grand.

Je vous le redis, les amis (j’ai les cheveux et la barbe vraiment longs maintenant) : antécédons tous ensemble au Lieu où nous n’étions pas encore, dépouillons-nous du Vieil Homme, comme dit Paul (un de mes voisins grognards), suréminons (sans monter, sans escalader, sur place) en deçà de nous-même (du nous ancien, du nous tout petit, perclus, obéissant), (r)apprenons à voir, à entendre, à sentir…

Il sera bien temps, Après, de se rapetisser, de se confire d’importance. Et de réinhaler le Réel tamisé au pot d’échappement. Ah ! diront certains (les pauvres, je vous laisse deviner quel type de pauvres), il était temps !

Mais oui, je suis d’accord, là, maintenant, il est temps ! Le temps est ! Enfin, nom de D… !

Oui, oui, je me calme !

Écrivant ces lignes, j’entends le train qui fait un bruit rouillé qui dit, lorsqu'on l'entend, quelque chose qui se dit avant qu'on l'entende.

PS : Manu Dibango est mort, tué par le virus. Je ne l’ai jamais vraiment écouté mais il fut l’un des plus réjouissants visages de mon enfance télévisuelle.

Un ciel de Marcq Un ciel de Marcq

 

[1] Dans la traduction de Chouraqui : « En marche, les humiliés du souffle ! Oui, le royaume des ciels est à eux ! ». Parole, alors, magnifiquement incompréhensible, mais ô combien inspirante.

[2] Eckhart, Traités et Sermons, GF, p. 351 (trad. Alain de Libera).

[3] J’aime ressasser. Cf. Journal 5.

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