Aux confins (Journal du mois du corona 39)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 24 avril 2020)

Eleonora a fait de la fièvre aujourd’hui, ce qui ne l’a pas empêchée de me désigner dans le jardin des traces brillantes, adamantines.

  • Mais qu’est-ce donc, ma chérie ?
  • De la bave d’escargot ! C’est comme ça que je les retrouve !
  • Ah !

Je ne m’étais jamais enquis de l’origine des rubans irisés, crénelant l’herbe et en particulier une plante lourde et tentaculeuse que Carmela appelle : la salade géante, qui tient le milieu entre l’hortensia et la rhubarbe, voire mime un effrayant cerveau végétal (digne de la planète Arous), laquelle salade doit servir de gîte (et de portique à balançoires) aux sympathiques mollusques.

Ceux-là que nous retrouvons par dizaines, sous la pluie, à monter les murs, telles d’éparses gouttes chues, puis calcairisées, enfin revivant d’une vie lente, adhérente, mais à l’ardeur irrésistible, qui les entraîne à faire retour ascensionnel à leur origine – « là-bas…là-bas …les merveilleux nuages ! ».

Oui, je tenais à vous faire part de ma découverte du jour : les escargots sont des morceaux, des bribes, de nuage, alentis, alourdis, matiérisés, dont l’existence passera à remonter à bout de souffle (à longueur de bave) à leur habitat gazeux. Pour s’y vaporiser, et, coalescents, retomber de nouveau.

À l’infini.

Samsara.

Leur bave étincelante – un lambeau de leur âme lumineuse (un atome du soleil, chu, de l’Éden brûlant, dans le nuage, prime touffe d’exil).

Avec Eleonora, je vais à rebours, piste les coques jusqu’à leur tanière, et reviens bredouille.

Curieux.

Une autre hypothèse de chasseur-théosophe : seuls les moins méritants sont condamnés à durement escalader les murs, les autres, une élite, les escargots gnostiques, parviennent à s’auto-vaporiser, se sublimer, se désintégrer, dès le gazon et les mauvaises herbes – d’où ces brutales vacances aux deux bouts du sillage argenté.

Ces syncopes.

Téléportation !

Version non amendée de Jonathan Livingstone l’escargot. La vitesse absolue ne peut se conquérir que dans l’acceptation d’une lenteur sans repère, située à l’en-deçà de tout mouvement possible. Hors de toute référence à l’idée d’accélération.

À 16h45 précises, je bondis du fauteuil et vais réveiller Tonio. Il bambino est déjà debout, dans la pénombre, me tendant deux livres et son sourire écarté (aux incisives, heureux garçon). L’un d’eux de Tomi Ungerer : Où est l’escargot ?

Quel mot pour qualifier mon impression d’alors ? Un qui commencerait comme le nom du méchant animal (dressé sur ses pattes, à l’époque) qui sévit au Jardin d’Éden et nous vaut l’existence du MEDEF…

J’aime beaucoup Tomi Ungerer, bien sûr Les Trois brigands, son album le plus connu, mais aussi et surtout Jean de la Lune et Le Nuage bleu – ce dernier, un conte sacrificiel poignant.

On connaît moins les dessins érotiques de l’artiste si proche des enfants : le trait y est plus virtuose, beaucoup plus, et plus saccadé aussi, dans une manière qui rappelle certains nus d’Egon Schiele, à mon sens – avec une opacité, une noirceur inquiétante, hantée, digne des dessins d’Aubrey Beardsley. Plus que Grosz à qui on le compare volontiers.

Il y eut donc deux Tomi Ungerer qui arpentèrent chacun un Monde sans contiguïté, avec un geste incommunicable à l’autre, idiomatique, comme si deux mains avaient travaillé en aparté l’une de l’autre. L’une des deux mains est indéniablement celle d’un enfant.

Ce que j’admire aussi chez Mœbius/Jean Giraud – cette ambidextérité. Deux mains en une, ou une en deux mains.

J’en reviens à Où est l’escargot ?

Un album silencieux (sans bulles) – comme je les aime. Où l’escargot se love en (plus que : dans) :  bombardon, vagues océanes, chapeau du ménestrel-bouffon, cornes du bouc, yeux du hibou, girations (estampillées dans la glace) de la patineuse, … L’univers se spire en toute chose, tout être, tout geste, s’enveloppe selon la proportion idéale du Nombre d’Or.

Il suffit d’avoir l’œil (Tomi Ungerer le dessille chez l’adulte, l'empêche de se clore chez l’enfant) pour faire partout saillir le mystérieux tourbillon, observer son universel transport. Saisir la correspondance du Tout avec le Tout. L’ineffable – et simplicissime – harmonie.

Ce n’est pas la rosée qui brille le matin dans le jardin.

 

Eleonora et son papa Eleonora et son papa

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