Aux confins (Journal du mois du corona 9)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mercredi 25 mars 2020)

  • Tu as vu : ma baguette magique ?
  • Ah oui, c’est ta baguette magique, ma beauté (Eleonora tend vers moi une espèce de branche, un bout de bois effeuillé, effilé, que j’ai du mal à identifier, et dont je me demande bien où elle a pu le dégoter) ?
  • Oui, je fais de la magie, mais ça ne fonctionne pas (déception lisible sur le poignant petit visage de ma fille, et plus sensible encore depuis qu’elle porte – par intermittence – des lunettes à montures rose ou mauve, selon l’humeur du moment. Ici ce sont les lunettes mauves derrière lesquelles brille un œil grand, biseauté, moins fatigué que celui du père) …
  • C’est normal ma chérie. Tu es toute belle ma beauté. C’est normal : ça se travaille la magie, ça s’apprend ! Il faut lire des livres, des grimoires (un mot important, ça, grimoire), apprendre des formules… On n’a pas des pouvoirs comme ça, hop (claquement de doigts lourd de sens) !
  • La Befana fait de la magie, elle, et ça fonctionne (Eleonora songeuse).

J’ai mis, je l’avoue honteusement, longtemps avant de comprendre que la Befana n’était pas l’abbé Fana. J’imaginais le vieil homme voûté sous les ans, dépositaire d’une sagesse millénaire puisée aux interminables promenades en forêt, la main flétrie, tremblante et caressant l’écorce du chêne pédonculé – sa sœur des bois –, lui, examinant, tête chenue péniblement levée, la nuit étoilée, bruissante, avec une lunette de sa fabrication… Ben non. L’abbé Fana c’est une fille, en vérité ! Une vieille fille, mais quand même ! Ach ! comme eût dit Goethe (et d’autres grands penseurs allemands).  

La Befana.

En Italie, la fête de la Befana est aussi populaire que Noël. À la veille de l’Épiphanie, les enfants déposent une chaussette vide non loin d’une issue praticable par la gentille vieille dame (à ne pas confondre avec une sorcière, malgré les apparences), où cette dernière glissera une poignée de bonbons.

Nos enfants à Carmela et à moi ayant vu tous les ans leur chaussette remplie de gourmandises, ils savent que la Befana existe. La preuve est tangible et surtout comestible.

  • La Befana n’a qu’un pouvoir, aussi.
  • Ah oui ? (je ne le savais pas, je m’inquiète).
  • Bah oui. Celui de voler. Avec son balai.
  • C’est pas faux, ma chérie. C’est un seul pouvoir, mais extrêmement puissant : tu imagines, ça, faire voler un balai avec une personne dessus ? C’est pas rien !

Eleonora sourit. Fière des aptitudes de la Befana. Je ne lui poserai pas la question, cruelle entre toutes, qui me vient à l’esprit : qui préfère-t-elle entre Elsa (la Reine des Neiges, dont elle connaît à peu près toutes les entêtantes chansons, chansons que nous entonnons en quatuor (« Oui je t’entends, mais c’est non, / Parce que tu n’es pas la solution… »[1]), moi susurrant la tierce bon an mal an, comme le faisait toujours mon père musicien) et la Befana ?

Je n’aimerais pas la voir hésiter douloureusement. Le sujet est grave.

Schiller avait mille fois raisons d’écrire que le jeu est Action (pas « activité », mot d’aujourd’hui, usé, vidé de tout sens, mot pauvre d’esprit faisant signe vers la mouche qui s’agite sous l’abat-jour surchauffé), action la plus haute dont l’homme soit capable. Dont l’art, « forme vivante », conciliant l’esprit et la matière, est une des manifestations les plus authentiques, respectueuses. Art sans quoi l’homme ne peut se joindre, ou se lier, (à) soi, lui qui choisit la plupart du temps l’esprit ou la matière au détriment de l’autre moitié de son être.

Art comme nœud.

Comme nous nous sommes dénoués, ces derniers temps, comme nous nous sommes, chacun, intimement disjoints – jusqu’à ce que, enfin, par un miraculeux coup du sort, nous soit offert de pouvoir nous regarder vraiment le nombril – !

La science, le savoir, sont chose sérieuse poursuivait Schiller. Mais avec le Beau, l’homme joue. C’est autre chose ! L’enfant le sait d’instinct, proche qu’il est de la source, de l’effluence de l’exister humain. L’enfant est naturellement taoïste. Regardez-le jouer : même s’il rit, au fond ça ne rigole pas ! L’enfant préfèrera crever la dalle que rompre le charme, la magie efficiente d’un moment d’une telle gravité, d’une telle légèreté essentielle. Et il a bien raison, le bougre !

Le Tao !

Les préoccupations des adultes à côté… Comment dire ? Ce « jeu » inutilement compliqué, sans aucun fondement réel, mais réellement nocif, du capitalisme… Un jeu d’échecs dont on multiplie les règles pour censément les simplifier alors qu’il suffirait de jouer aux dames… Et tous ces « surdoués » persuadés que le Réel est un jeu d’échecs… Tous ces Californiens ! Comment dire ? À quoi mesure-t-on le « surdon » au fait ? Et qui le mesure ?

J’ai d’autres critères pour l’intelligence[2].

Au déjeuner (pasta e fagioli), j’ai déclaré d’une voix ferme : « Bon, je sors à l’heure calme (heure de la sieste de Tonio) avec Eleonora. Il est temps qu’elle retrouve la rue. Qu’elle sorte de la maison. Pour ne pas devenir psychotique ». J’aime bien produire ce genre de déclaration, instituer un Avant, un Après, une césure quoi. Faire mon effet. La vie de famille en ressort plus dense, plus consistante. Grandie.

Eleonora a à peine levé les yeux de son assiette et Carmela m’a répondu : « Mais oui, bonne idée ! » avant de poursuivre la conversation avec les enfants.

Ne suis-je pas un peu surdoué moi aussi ?

Dehors, Eleonora filait en trottinette et j’avais des difficultés à la suivre. Nous croisâmes quelques êtres humains contre lesquels je l’avais au préalable mise en garde (car ça se prépare, une sortie) : tu sais, ce sont peut-être des virus ambulants, des virus… gigantesques !  Déguisés en êtres humains. Il ne faut pas les approcher ! Surtout pas ! Eleonora m’avait regardé d’un œil plus morne que d’habitude. Elle filait dans le monde désert.

J’eus le courage de faire quelques courses à Coccinelle (que j’ai longtemps appelée Libellule) mais avec quelque frayeur : j’avais oublié mes gants et donc dus actionner à main nue (!) une poignée de porte virale, saisir des bananes contaminées (elles avaient déjà rapetissé), frôler des silhouettes humaines adhésives, etc. Je ne me rappelle pas toutes les péripéties endurées dans cette boîte à microbes, cet échantillon de bacilles à taille humaine. Comme je jurai intérieurement, l’une de mes mains (je ne sais plus laquelle, les deux vivent en autonomie quand nous sommes de sortie) s’est portée à mes lèvres (purpurines). Foutre (pardon, je ne savais pas qu’on m’entendait) ! Je me suis, au sortir des thermes pour macrobes, désinfecté les mains et la bouche au gel hydroalcoolique. Eleonora s’était quant à elle gracieusement faufilée entre la foultitude de pièges.

Bizarrement, ça ne m’a pas brûlé, le gel, ma dentition ne s’est pas déchaussée. J’ai même goûté dans cette solution morveuse une petite saveur vanillée, ou de savon de Marseille, je ne saurais dire, point incommodante pour le coup…

De retour à la maison, dans le couloir d’entrée où je respirai l’oxygène retrouvé, Eleonora me dit qu’elle avait adoré cette sortie avec Papa.

  • (impassible, austère) Merci ma chérie !
  • Je vais te transformer en Prince avec ma baguette !
  • Tu ne pourras pas, ma beauté…
  • Ben pourquoi ?
  • Papa est déjà un Prince, hé hé !

Rire tonitruant de ma fille. Hérité de sa mère.

  • Je vais te transformer en fée !
  • Une fée barbue ? Qui fait 100 kg (de muscles, de tendons câblés comme des nerfs d’acier) ?
  • Mais oui, j’en connais !

Je dus concéder qu’Eleonora n’avait pas tort.

Nous sommes allés jouer au jardin.

 

befana1

 

PS : La mort d’Uderzo, hier. Je ne lis pas trop les Astérix au-delà de la période Goscinny, et pas par snobisme, de même que je ne lis pas vraiment Spirou et Fantasio après Franquin (même si le Spirou d’Émile Bravo est une merveille). Quelque chose se perd. Mais l’amitié d’Uderzo et de Goscinny, le peu que j’en connais, me bouleverse. La voici renouée.

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=_acZWkun0ag

[2] Baudelaire s’y entendait en (sur)don : « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté » : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Peintre_de_la_vie_moderne/III

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