Aux confins (Journal du mois du corona 40)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 25 avril 2020)

Hier soir, nous avons fêté, Carmela et moi, un verre de porto à la main, les 80 ans de Giuseppe, avec la famiglia via Zoom, la plateforme de « visioconférence » à la mode. Les oncles et tantes et cousins et cousines et les enfants étaient tous présents, et les ciao a tutti ! ont fusé. Giuseppe a reçu son cadeau – une belle guitare.

Nous avons tous soufflé les bougies sur nos gâteaux respectifs – à Marcq un beau bloc de pain d’épices. Et chanté à l’unisson.

Tanti auguri a te !

À 80 ans, une guitare ! Ces gens ne sont décidément pas n’importe qui, je m’en étonne et réjouis à chaque fois que je les rencontre. Point d’adultes racornis ici, mais des enfants bien grandis, qui ont su jouer la partition que la société laborieuse leur a intimé de jouer – tous ont très bien réussi professionnellement – sans en être les dupes.

Les enfants, la famille, les arts, l’humour, le sens de la loyauté, ont chez eux beaucoup plus d’importance que le métier et les questions d’argent – dont nous ne parlons jamais ensemble.

La première fois que je suis allé chez Antonio, l’un des oncles, j’ai été invité à jouer aux fléchettes dans le couloir d’entrée : la cible était constituée d’une photographie de Berlusconi. J’ai bien sûr visé dans le mille, sous les bravi de mes hôtes.

Nous nous disions, Carmela et moi, que le Confinement nous profite et a pris dans la durée l’allure d’une cellule onirique, d’une bulle de rêve.

Le rêve ne se résume certainement pas à ce que les experts d’imagerie médicale nous serinent : adaptation au milieu (on rêve de scènes dangereuses pour s’y préparer, darwinisme neuronal), on renforce la mémoire, on s’entraîne au jeu social (en rêvant par exemple que nous avons changé de sexe), etc. Pourquoi pas… Mais quelle pauvreté si le rêve se réduit à ces énoncés normatifs d’animal mal dénaturé ! Le rêve n’est lu, en l’occurrence, que sous le prisme de l’utilité possible, de la compétence (une des grandes catégories du management, malheureusement importées à l’école et à l’université). Et surtout quelle arrogance : les scientifiques, en majorité, repoussent, d’un geste dédaigneux, ce qu’ils appellent « la » psychanalyse (alors que les théories y sont nombreuses, variées, nuancées, informées, à la démesure de leur objet, et parfois foncièrement antagonistes, il suffit de lire Freud et Jung, conjointement, sur le sujet, pour s’en convaincre et déduire qu’il y a des psychanalyses), manifestant qu’ils n’ont connaissance de ladite psychanalyse que par le biais de vagues réminiscences des études secondaires, et encore ! ; que connaissent-ils en outre du matériau plurimillénaire légué par les arts et les folklores du monde ? Il est triste que cette création continuée depuis le fond des âges, et qui occupe une petite moitié de l’existence humaine, soit aujourd’hui jetée en pâture à ces plombiers du XIXème siècle – où les médecins démontraient à l’envi que le Noir est doté d’un plus petit cerveau que le Blanc, discours qui se survit opiniâtrement sous les controverses concernant le « Quotient Intellectuel » (appellation révélatrice) rapporté aux « races », et l’inflation ridicule des individus réputés à « Haut Potentiel ».  Potentiel de quoi, mes aïeux ?

Si, à tout le moins, les « savants » avaient la décence de ne pas intimer le silence à qui ne réduit pas l’existence à un paquet d’organes et le savoir à une routine d’algorithmes ! C’est tout ce que je me permets de leur reprocher – et j’ai discuté avec eux, je les ai lus et les lis encore.

Les philosophes se tiennent au courant des recherches des scientifiques, la réciproque est malheureusement loin d’être vraie, et pas par faute de temps.

Il y a d’heureuses exceptions à cette règle néopositiviste, scientiste, comme Miguel Benasayag, médecin à l’origine, dont le diagnostic est bien plus sévère et renseigné que le mien en la matière. Le titre d’un de ses récents ouvrages, Cerveau augmenté, homme diminué, suffit à le situer face à cette persistance agressive du rationalisme computationnel, lequel ne contribue pas peu à l’asphyxie de l’homme contemporain, à la ruine du beau en toute chose (lire ce qu’écrivent les neurologues sur l’amour vous en ôte toute l’envie). Et, pire peut-être, du vrai – confondu avec l’exact, comme j’ai déjà pu le dire.

Passons.

Quand Carmela et moi identifiions le Confinement à une cellule onirique, nous ne pensions donc pas à ces tristes réductions hormonales mais à ce que François Roustang nous apprend du rêve et de l’imagination en général, dans le cadre de l’hypnose. François Roustang, décédé en 2016, eut un étonnant parcours : d’un jésuite qui s’adonna d’abord à la philosophie, puis devint psychanalyste lacanien, avant de rompre avec l’analyse et d’achever son parcours sous les traits d’un des meilleurs hypnothérapeutes. Contrairement à Milton Erickson (dont il faudrait que je parle un jour), Roustang est philosophe de formation, je le disais, ce qui lui a permis de théoriser sa pratique dans de beaux livres que je vous recommande – qui sont d’ailleurs très lus.

Selon lui, l’hypnothérapeute expérimente un jeu de forces circulant entre le praticien, le patient, et le reste du monde, il tente alors d’équilibrer, de mesurer, ce réseau dynamique d’interactions ; pour quoi Mesmer, avec son fluide universel, son magnétisme animal, apparaît comme un précurseur, pas si délirant qu’on pourrait le supposer, d’une hypnothérapie « raisonnable ». Le reproche fait au magnétisme mesmérien par les savants du XVIIIème siècle de n’avoir d’efficace que selon l’imagination tombe à faux tout en pressentant une vérité de l’hypnose, comme on va le voir.

François Roustang fonde son étude de l’hypnose sur des cas expérimentaux prélevés chez les animaux et les enfants. Je ne parlerai que du cas animal, l’enfant pose des problèmes d’une autre complexité.

 Nous avons tous eu l’occasion d’observer un chat, ou un chien, profondément endormis, et manifestement en train de rêver – le brave animal s’agite sur place, miaule, aboie, c’est selon, et parfois la petite bête est agitée de soubresauts, ses pattes courent dans le vide, etc. Des études neurobiologiques (je ne dédaigne pas toutes leurs conclusions, je n’en ai pas la compétence, ce sont leurs prémisses qui me posent problème, je le redis) ont interprété ces moments du sommeil animal, du rêve félin par exemple, comme autant de plongées de l’animal dans les profondeurs de son espèce – Bob le chien ou Moumoute le chat, en rêvant, réaffirment leur caninité ou leur catité (de catus en latin), ils la réapprennent, ils s’y retrempent, pour ainsi dire. L’homme adulte n’est jamais loin de l’animal, quand il rêve : Roustang retire de ces faits empiriques l’idée que le rêve permet au rêveur de « configurer le monde »[1], c’est-à-dire d’élargir la gamme des possibilités d’existence, gamme qui, dans l’existence diurne, se trouve rétrécie par les impératifs sociaux, culturels, économiques, professionnels, juridiques, moraux, et j’en passe. Le rêve n’est donc pas réductible, loin s’en faut, à un délire, comme il est souvent traité, pas plus qu’il n’est, si nous suivons Freud, une réalisation du désir, d’un désir qui ne pourrait être lui-même réalisé dans l’existence diurne (à cause de la censure morale et sociale). Le rêve ne ménage pas d’échappatoire, ni de refuge, dans l’imaginaire, au contraire, selon l’expression de Roustang, il configure une « veille généralisée » (p. 46) : le rêve voit tout, il est hypersensoriel, hyperintuitif (pensons aux fameux rêves prémonitoires), hyperintelligent (le rêve résout le problème de mathématiques que nous avons à rendre le matin suivant, et sur lequel nous séchions quand nous étions prétendument « réveillé »). Le rêveur est paradoxalement l’homme le plus vigilant, le moins endormi, qui soit.

Sherlock Holmes était un pur rêveur.

Pour autant, cette veille généralisée se révèle, on s’en doute, difficilement supportable dans l’existence quotidienne – trop intense, trop généreuse, elle pourrait nous rendre fous, elle alimente d’ailleurs le talent des plus grands artistes. Ces personnalités « borderline », F. Roustang les nomme, selon une traduction à la fois littérale et poétique, les « frontaliers », et il remarque qu’elles sont souvent très proches des enfants comme des animaux, au point que la bête sauvage puisse s’apaiser de façon quasi miraculeuse à leur voisinage. Cette observation laisse augurer du rapport de l’homme des temps anciens avec son frère animal – un rapport bien moins féroce et impersonnel que le nôtre aujourd’hui, où l’animal est ramené à une denrée consommable parmi les autres.

Dans son emballage en plastique au rayon « frais » du supermarché du coin.

J’en arrive logiquement à l’imagination. L’imagination est le « moyen » (elle a sa fin en soi) par lequel nous infusons du rêve dans la prétendue « réalité », et si rêver consiste à rouvrir le monde, et même les mondes, comme le fait spontanément l’enfant (d’où, comme l’écrivait Baudelaire, la « perpétuelle ivresse » perceptible dans son regard), si rêver consiste par conséquent à créer du possible, si rêver potentialise (enfin de l’authentique « Haut Potentiel »  !), là où la « réalité » de l’homme « réveillé » n’a à offrir que des possibilités en nombre réduit (voire des possibilités réductrices), alors l’imagination, comme le dit Roustang, est tout le contraire d’une « hallucination » (p. 49), elle allume la vision hyperlucide, pour ne pas dire extralucide, d’un monde élargi, elle nous retrempe (comme elle le fait avec Moumoute) dans notre humanité la plus étendue, la plus pleine. Pardonnez-moi le pléonasme.

Je tire de tout cela une conclusion, ou un bilan, pour nous. Les actuels confinés. Pour nous qui n’avons pas encore été suffisamment rompus par le Confinement. Au moment de le rompre.

L’Occident a eu raison, depuis Socrate, de promouvoir la Raison, à savoir un exercice rigoureux de la pensée, un exercice codifié par des règles cohérentes, inflexibles, rejetant la surprise, l’opinion non fondée, le charisme, et tout ce qui relève de l’indémontrable, ce pour l’établissement d’un savoir, ou d’une loi juridique, à vocation universelle. J’use moi-même de la raison pour écrire ces lignes, pour réfléchir convenablement. Les conquêtes de la raison sont admirables, évidentes. Mais il n’empêche que ce même Occident étouffe aujourd’hui, et depuis quelque temps déjà. Le XXème siècle fut celui de la tuerie industrielle, savamment et rigoureusement organisée par des hommes délirants mais très intelligents, rompus aux savoirs académiques, le début du XXIème siècle poursuit une forme de tuerie industrielle, mais de biais, pour ainsi dire, une tuerie oblique qui ne cible pas expressément l’être humain cette fois-ci, mais la planète entière, ce que l’on appelait jadis : la Nature. Au vrai, la nature est la gigantesque victime collatérale d’un fonctionnement rationalisateur, qui dévale la pente en roue libre vers bord de la falaise.

Nous vivons, paraît-il, à la veille de la sixième extinction de masse, après celle des dinosaures il y a quelque 65 millions d’années. Les scientifiques (les mêmes qui n’interrogent pas le paradigme informant leur savoir) dressent des bilans effrayants des décennies à venir, évoquant le progressif « silence » animal, soit la disparition à une vitesse proprement hallucinante des insectes, de la plupart des espèces vivant dans l’air et dans l’eau, ou encore la destruction des dernières forêts matricielles –  l’Amazonie menaçant de muter en un nouveau Sahara. Sans compter le dérèglement climatique et ses inévitables et catastrophiques conséquences sur les populations humaines et animales. Et les publications abondent, ressortissant à un survivalisme à la Mad Max, ou, à peine moins apocalyptiques, à cette nouvelle discipline, à la croisée des sciences dures et des sciences sociales, baptisée la « collapsologie » – l’étude des milieux sociaux, physiques, etc. en état d’effondrement.

Pendant ce temps, en cette extraordinaire période de Confinement, où le système économique mondial vacille dangereusement sur ses pieds, où il se retrouve mis à nu, le squelette en plein vent, un squelette de nabot qui s’était caché dans une armure de géant, « on » radote encore en termes de croissance, de compétitivité, de flexibilité – facteurs du meilleur Déconfinement possible, paraît-il. C’est ce qu’on entend, en tout cas, à la radio, de la part des « entrepreneurs », des hommes politiques, et autres éminents « éditorialistes ». Il y a là un autre genre d’hypnose que celui qui m’a ici intéressé. Une hypnose en forme de refus maladif – de voir.

Quel manque d’imagination ! dirait Roustang.

Je tiens l’École (mettons-lui la majuscule) pour responsable de cet état d’hallucination. Une dernière référence. Ivan Illich a écrit un livre parmi les plus subversifs qu’il m’ait été donné de lire. Une société sans école. L’enseignant que je suis et demeure a dévoré ces pages avec les cheveux dressés sur la tête. Je vous renvoie à l’ouvrage, de même qu’à ce qu’Illich a écrit sur la médecine.


Dans les deux cas l’institution est dénoncée comme son propre problème. Je n’en disconviens pas.

Le point que je mettrai en avant pour finir, qui rapproche Illich de Günther Anders, c’est la dénonciation qui est faite de la figure de Prométhée. Le Titan qui vola le feu pour que les hommes ne soient pas complètement nus, dépourvus de qualités, par rapport aux animaux. Grosso modo, celui qui nous légua la technique pour pallier l’impéritie de son frère Épiméthée, lequel avait omis d’octroyer quelque talent aux hommes après en avoir généreusement doté les animaux.

Ivan Illich se recommande d’Épiméthée l’idiot, le non-prévoyant (Pro-méthée ayant quant à lui le don de prophétie et par conséquent d’esprit de suite). Épiméthée fut le mari de la fameuse Pandore qui ouvrit la Boîte et répandit tous les maux mais eut le temps de la refermer sur l’Espoir.

Prométhée, nous apprend Illich, est la figure des espérances. Soit de la comptabilité, de la planification, de l’anticipation des résultats, dans une nature conçue comme support neutre de l’action humaine. Épiméthée, celle de l’Espoir – qui prend soin, qui a foi dans la Nature vivante, dans une modestie de l’action symétriquement opposée à l’assaut prométhéen.

« La » science est résolument prométhéenne, intégralement possédée par la technique et sa conception étroite des choses. Il lui faut apprendre à bousculer ses évidences (qui n’en sont pas), à assumer sa relativité, sa place parmi d’autres discours, auxquels elle doit s’ouvrir et faire droit. Dont elle a à apprendre, comme eux apprennent déjà d'elle. (Remarquons à cet égard combien les obscurantismes actuels miment la scientificité, et s'en nourrissent, ce qui n'aurait pas lieu si la science ne se posait d'ores et déjà comme un dogme.)

L’École – comme structuration de la société mondiale, comme le montre Ivan Illich qui recommandait la destruction de l’école, au passage – doit rendre possible cette situation de la science parmi ces discours, elle doit aider à la désacraliser en en enseignant l’histoire (que les enseignants en sciences du secondaire ne connaissent pas, pour la plupart). De là, elle suscitera l’imagination (je ne dis même pas le rêve), elle en permettra la reviviscence. Le reste concernera les désirs et la liberté que l’élève décidera pour soi.

Et là, mes amis, le monde ne pourra que changer.

Dieu que j’ai été long !

Vos paupières sont louuuurdes... Vos paupières sont louuuurdes...

 

 

[1] F. Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose, Minuit, p. 43.

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