Aux confins (Journal du mois du corona 10)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Jeudi 26 mars 2020)

Ce midi, je confiais à Carmela la difficulté de tenir un journal, et ce type de Journal en particulier, sur la durée, jour après jour.

Je fais l’effort de ne pas travailler ces pages, de revenir le moins possible vers elles, de ne pas raturer, de ne pas saturer (je sature naturellement, je pratique l’incise spontanément), de laisser la journée s’écouler sans prise sur elle, sans reprise par l’écriture, sans l’anticipation de ce que j’écrirai au soir, de ce que j’enregistrerai.

Je me souviens des mises en garde de Philippe Lejeune, rappelées au Journal 2.

Les auteurs, les œuvres, vers lesquels je me retourne alors, je ne connais pas encore leur nom au moment où je m’assois devant l’écran. Ils s’imposent à moi, se lèvent de façon parfois surprenante, inattendue, de l’impensé de ma pensée, d’une quelconque région obscure en moi. Peu importe cette géographie au moment où j’écris. Je fais confiance. Je consens. S’il le faut, j’irai chercher le document correspondant dans ma bibliothèque ou dans « l’ » internet (le « l’ » s’est évanoui depuis que l’internet est devenu notre milieu à nous, animaux amphibies, pulmonant l’air et l’onde) pour préciser mes dires. Pour essuyer la vitre en quête de l’impossible transparence à ce que j’appelle ici et là : le Réel. Lequel n’existe que derrière la fenêtre.

Je m’efforce de ne pas maîtriser.

Je ne dis que rarement ce que je voudrais dire, ce que j’espérais dire le matin en me réveillant. Je me déçois beaucoup, signe, je crois, de ce que le Journal s’écrit en vérité. « Moi » ne suis – qu’un détail, l’anicroche possible.

Carmela sait tout cela. Elle se dirige vers une de nos bibliothèques et dépose sur la table le petit coffret noir qu’elle m’a offert il y a quelques années, commandé à Londres. Oblique Strategies, le mini-Yi King conçu par Brian Eno, le compositeur de musique ambient, que j’affectionne entre tous ;  et destiné à venir à la rescousse des artistes en mal d’inspiration.

On tire une carte (ou plusieurs) au hasard. À chaque fois la sentence est décisive, et ça nous fait rire, Carmela et moi.

J’ai donc tiré : Breathe more deeply.

Bah oui, évident.

Carmela a tiré sa carte. Puis Eleonora.

J’ai rangé le coffret. Au moment d’écrire cette page, j’ai voulu photographier la carte. J’ai dû la retrouver dans le tas.

Dans un des deux tas.

Une autre sentence a point.

 

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