Aux confins (Journal du mois du corona 41)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 26 avril 2020)

Aujourd’hui, dimanche, c’est poésie. Après Génie de Rimbaud, la semaine dernière, un autre grand classique parmi les poèmes : la Huitième Élégie des Élégies de Duino de Rilke. Dans la traduction de Roger Munier.

 HUITIÈME ÉLÉGIE

D'une pleine vue la créature voit

l'Ouvert. Seuls nos yeux sont

comme à rebours, posés tout autour d'elle

ainsi que pièges, cernant la libre issue.

Ce qui est au dehors, nous le savons seulement

par la face animale ; car le jeune enfant déjà

nous le ployons et contraignons pour qu'il voie en deçà

ce qui a figure et non l'Ouvert,

si profond dans la vue animale. Libre de la mort

Quand nous ne voyons qu'elle ; le libre animal

a son déclin toujours derrière soi

et devant soi Dieu, et quand il va, c'est

en l'éternité, comme vont les fontaines.

« Nous », jamais nous n'avons, pas même un seul jour,

le pur espace devant nous, en quoi les fleurs

sans fin éclosent. C'est toujours le monde

et jamais Nulle part sans nom : le Pur,

l'inviolé, que l'on respire et

que sans fin l'on sait, de lui n'ayant nul désir. Enfant,

quelqu'un s'y perd dans le silence et en est

ébranlé. Un autre meurt et il est cela.

Car proche de la mort on ne voit plus la mort

et la vue se fixe « au-delà », peut-être en un grand regard animal.

Les amants, si ce n'était l'autre, qui

barre la vue, en sont proches et s'étonnent...

Comme par surprise cela leur est ouvert derrière l'autre...

Mais nul ne franchit l'autre et pour l'amant c'est à nouveau le monde.

Vers la création constamment tournés, nous ne voyons

que le reflet sur elle du Libre,

par nous obscurci. Ou qu'un animal encore

lève, muet, sur nous les yeux et calmement de part en part

nous traverse.

C'est là ce qu'on appelle destin : être en face

et cela seul et toujours être en face.  

 

S'il était une conscience comme la nôtre dans le

sûr animal, qui nous tire dans une autre direction –, il nous entraînerait

dans sa foulée. Mais son être lui est

infini, hors de saisie et sans regard

sur son état, pur, comme est sa vue des choses alentour.

Et là où nous voyons l'avenir, il voit Tout

et lui-même dans Tout et sauvé pour toujours.

 

Et pourtant la chaude bête en éveil

connaît le poids, le sourd appel d'une grande mélancolie.

Car à elle aussi continûment s'attache, ce qui

souvent nous oppresse, – le souvenir

comme si une fois déjà ce vers quoi l'on tend

avait été proche et constant, et la jonction avec lui

infiniment douce. Ici tout est distance,

et là tout est vivante respiration. Après la première patrie

la seconde lui est incertaine et de plein vent

   Ô félicité de la frêle créature,

qui toujours « demeure » dans le sein qui l'a portée ;

ô bonheur du moucheron qui « au-dedans » encore s'agite,

même au temps de ses noces : car le sein est Tout.

Et vois la demi-certitude de l'oiseau,

qui sait presque l'un et l'autre par son origine,

comme s'il était une âme des Étrusques,

issue d'un mort qu'un espace reçut,

mais avec en couvercle la figure gisante.

Et comme est ainsi celui qui doit voler

et prend du sein son essor. Comme de soi-même

effrayé, il fait tressaillir l'air, de même qu'une fêlure

qui parcourt une tasse. Ainsi la trace

de la chauve-souris zèbre la porcelaine du soir.

 

Et nous : toujours et partout spectateurs,

tournés vers tout et jamais au-delà !

Cela nous submerge. Nous y mettons ordre. Cela s'écroule.

Nous y remettons ordre et nous écroulons nous-mêmes.

 

Qui donc nous a inversés de la sorte que,

quoi que nous fassions, nous ayons la contenance

de quelqu'un qui s'éloigne ? De même que, sur

la dernière colline qui lui montre une fois encore toute

sa vallée, il se retourne, fait halte, s'attarde – ,

ainsi vivons-nous, sans fin prenant congé.

                                                                                Rilke

                                                                      

Tout est là, que je ne sais dire dans ce Journal. À quoi j’aspire dans, à travers, l’écriture.

Dans une transparence, une assise, une sûreté, qui sont à un monde de distance du Génie de Rimbaud – incompréhensible, décisive, fatale, zébrure de l'éclair au ciel d'été. Ici c'est la chauve-souris qui, calmement, mais non moins fatalement, zèbre la porcelaine du soir. En automne, pour moi.

Et, dans les deux cas, dans des idiomes différents (Action, Pensée), portent :

Notre humaine condition qui « sans fin (prend) congé » avant même d’avoir habité. Enclose dans le « monde » de la « figure », ou de la « forme » (autre traduction de Gestaltung). Incapable de verser dans l’Ouvert que nous voyons briller sur la Face animale, ou dans les yeux de l’enfant, et dont nous devinons la scintillation derrière l’amant( e) qui à la fois entrebâille, et se tient devant, l’accès à l’Insurveillé, l’Illimité.

Nous errons aux confins et n’allons jamais au-delà.

Ou pire : nous allons toujours au-delà, nos pas ne nous supportant jamais dans l’ici.

Qui nous a inversés de la sorte ?

ange

 

 

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