Aux confins (Journal du mois du Corona 61)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(Samedi 26 décembre 2020)

J’ai hier, tard dans la nuit, vu le dernier épisode de la deuxième saison de The Mandalorian. Un spin-off, comme on dit aujourd’hui, de Star Wars, produit (et réalisé en bonne partie) par le talentueux Jon Favreau. Et ma foi bien meilleur que la majorité des épisodes de la fresque matricielle de George Lucas et consorts. À maintes reprises je me suis surpris à convoquer l’excellent District 9 de Neill Blomkamp, sorti en 2009, où la vie extraterrestre est celle de migrants parqués dans des bidonvilles terriens, où l’organisme étranger respire, transpire, se traîne, fait le limaçon sur une terre trop attractive, où l’aéronef ressemble davantage à la poubelle volante d’Explorers de Joe Dante qu’à la majestueuse soupière farcie de lumignons sonores de la Rencontre du troisième type – à la sauce Spielberg (raffinée, élégamment liée, mais manquant parfois de texture, de morceaux).

Ça sent quoi, une favela de crustacés des étoiles ? Un garage de bagnoles intersidérales (hors d’usage) ? Apparemment pas la rose terrestre.

Le Mandalorien est un guerrier bardé d’une armure quasi indestructible, chasseur de primes mais obéissant à un éprouvant code de l’honneur qui lui fait obligation de ne jamais ôter son armure, ni même (et surtout pas) son casque. Sa mission (à quoi il ne peut déroger là non plus, car telle est la Voie) consiste en l’occurrence à protéger puis confier un « bébé Yoda » à un guerrier Jedi contre vents et marées – le sang de l’attachante bestiole verte étant convoité par des méchants de l’Empire (contemporains du jeune Skywalker).

On devine que sous l’armure bat un cœur d’homme voire de père adoptif. Et que le casque devra tomber pour sauver l’enfant télékinésique. Que l’œil sous viseur électronique est un œil qui pleure dans les grandes occasions.

Bah ouais, c’est beau, tout ça !

Ces déserts balayés par le vent, ces carcasses déglinguées, à peine volantes (comment n’explosent-elle pas dans l’hyperespace ?), cette multitude d’organismes vivants ou mécaniques, ou les deux, avec leurs tentacules sur le crâne, ces mages en chasuble qui vous compriment à distance un androïde invulnérable d’une simple fermeture du poing comme moi j’écrase ma canette de coca zéro en soupirant de ne pouvoir, depuis mon canapé, la télékinésier dans la poubelle de recyclables…

C’est beau, indéniablement.

Mais quand même – typique de notre époque. N’est-ce pas la première fois, dans l’histoire des séries télévisées, que le protagoniste humain est ainsi dé-visagé ? On croit scruter son œil sous la visière opaque comme son œil nous scrute à travers ses filtres électroniques, on croit même surprendre un sourire, des lèvres trembler, sous le casque – mais non ! Nous en-visageons un bête casque intégral, rutilant comme une boîte de sardines, et visiblement déserté par l’émotion.

Et si le Mandalorien c’était nous ? Un nous enfin mis à jour ? En voilà du confinement réussi ! On n’attrapera du virus que son inoffensif « variant » informatique (un amusant passe-temps pour le hacker amateur), le Corona pourra nous foncer dessus à toute blinde, à toute heure de la nuit comme du jour, il s’y cassera le nez (un nez miré dans la surface réfléchissante de notre Beskar préféré, conquis de haute lutte).

Et on pourra en toute innocuité faire du shopping, aller au restaurant (certes pour converser, sans plus, le Mandalorien n’ingérant que de la nourriture de synthèse, je suppose), au théâtre, etc.

On travaillera d’autant plus efficacement.

Ça mérite réflexion.

 

Chéri, tu as bien descendu la poubelle ? © Joe Dante Chéri, tu as bien descendu la poubelle ? © Joe Dante

PS : Ah, au fait, c'était Noël hier !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.