Aux confins (Journal du mois du corona 11)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 27 mars 2020)

Ça m’a fait du bien de ne pas écrire hier, de laisser le Vide s’installer, en somme de recevoir. Car, me semble-t-il, on ne fait pas le Vide. Lui ne nous fait pas non plus, si je joue avec les mots. Et je me méfie de tous ces traités, de toutes ces vidéos, … sur la méditation « pleine conscience » ou mi-conscience ou tiers de conscience, et des torsions pseudo-yogiques, gros orteil pendu au lobe d’oreille et râles diaphragmés (burp !), qui les accompagnent souvent.

Des variante accalmées de la zumba.

Ça peut pas faire de mal, me direz-vous. Moui. Quoique. J’espère. C’est encore et toujours l’ « individu séparé de la société », comme dirait Marx, qui s’autocélèbre, s’autocongratule, s’inquiète de soi, se régule, contrôle son souffle, ses intestins, la contexture de ses fèces, etc.

Même la posture zazen prend aujourd’hui des allures de jogging dénervé. De nomadisme sur coussin.

L’opium de l’individu.

Pfff, tout ça me fatigue (un verre de Talisker à la main, allongé dans le canapé remis en ordre, coussins retapés, après les batailles intergalactiques ou les robinsonnades enfantines, dans la nuit revenue).

Faut se regarder le nombril, ai-je recommandé il y a quelques jours (à mon endroit comme au vôtre). Mais pas celui-là. Pas là.

Je me le dis souvent en trottant essoufflé derrière mon bedon, puis derrière Eleonora qui, elle, trottine (verbe désignant l’action de faire de la trottinette).

Hier, avec Carmela, nous avons décidé de sortir en famille, en deux groupes œdipiens, Carmela avec Tonio, moi avec Eleonora. Chacun pourvu de l’indispensable attestation (mise à jour). Plus question d’aller, ingambe, au supermarché : je ne sais plus où donner de la main, de la lèvre (purpurine), mon cerveau bout dans le bocal infectieux… Au retour mon corps intégralement devenu cuiller géante d’arsenic volatil, et l’idée me dérangeant les intestins – que je puisse ramener la Bête vicieusement agrippée à mon col (fût-elle beaucoup plus petite, et moins velue, qu’une adorable souris) à la maison.

Je ne conduis pas, pour des motifs d’une extrême complexité (que je ne comprends pas moi-même), Carmela se verra donc dans l’obligation d’user du drive. Comme c’est bien dit !

Nous sommes donc sortis et les deux groupes ont suivi un chemin opposé, selon un arc de cercle réfléchi. Compas familial. Je n’étais pas sûr d’avoir compris la consigne, et Eleonora et moi avons donc patienté cinq bonnes minutes sur un coude herbeux, au bout de notre rue, avant que je ne me persuade de poursuivre la marche.

Je fumais mon dernier petit cigare de marque industrielle, avant d’attaquer mes derniers authentiques Coronas, Romeo y Julieta et consorts. J’ai rarement fumé un cigare en marchant. La marche ne se prête pas à la lente procédure d’absorption mutuelle que demande le cigare, d’entr’exhalaison (car le fumeur, le bon fumeur, s’exhale dans le cigare tout autant que le cigare s’exhale dans le fumeur, ce dont l’avaleur de cigarettes ne peut concevoir l’idée). Cigare qu’on sous-estime dans la composition fumeuse de bien des chefs-d’œuvre de l’art comme de la politique, qui brasille en outre distraitement aux lèvres de maint personnage littéraire.

Le cigare de Vautrin. Le cigare de Cobra (pour ceux qui préfèrent une « littérature » de type anime).

On pourrait déceler, dans le remplacement (insu) du cigare par la cigarette, dans son déplacement dirait Freud (mort d'avoir fumé le cigare comme un pompier), bien des évolutions de notre société, plus largement de notre culture : rapport au temps, rapport à l’art, à la pensée, etc.

De même que dans le remplacement de l’amateur de vin par l’avaleur de coca zéro (dont je suis trop fréquemment). Triste translation.

Je tiens le fumeur de havane et l’amateur de vin (souvent réunis en un seul et beau spécimen) pour bien plus dangereux, au plan de la pensée, que le buveur de coca. À proportion de la griserie dans laquelle ils aiment à se confiner.

Qui les insurgés, les révolutionnaires – sinon de grands, de puissants, rêveurs ?

Bref, au bout d’un parcours qui nous vit effectuer les trois quarts d’un large cercle bossué autour du nid, Eleonora et moi vîmes Carmela et Tonio se profiler sur le trottoir. Ce fut une joie sans pareille, les enfants se précipitant l’un vers l’autre, Carmela et moi-même (Metamorphe, eh oui, c’est mon vrai prénom) redécouvrant notre inexorable beauté (mon ventre avait fondu en chemin et je galopais, délié, la babine ruisselante, vers ma femelle).

Non, sans rire, nous redécouvrîmes le visage.

Alors, je lis Alain Badiou[1], ce que m’a suggéré mon ami Frédéric, metteur en scène engagé, toujours à l’affût, et dont le frère infirmier affronte courageusement la maladie.

Le philosophe dont je connais la plupart des ouvrages, même les plus techniques, que je suis depuis plus de vingt-cinq ans. Bien avant qu’il n’acquière la notoriété grâce à un libelle énergique, stimulant – De quoi Sarkozy est-il le nom ? Dont j’admire notamment un petit manifeste « affirmationniste » célébrant l’infini dont l’homme est capable de s’instituer le Sujet, infini dont l’homme actualise l’empreinte dès la grotte préhistorique et le buffle peint dans les « boursouflures du calcaire ».

Philosophe amateur de poésie.

Que retiens-je de Sur la situation épidémique ? Eh bien pas grand-chose, pour une fois. Et ça me blesse. L’obsession de Badiou pour la « discipline », ici consistant à demeurer confiné, ce sur quoi je ne peux lui donner tort, mais discipline qu’il a récemment déclaré manquer aux Gilets Jaunes, discipline sans quoi, selon lui, aucune réelle pensée politique n’a de lieu pour son advenue.

Sans discipline, sans organisation, pas de possibilité de préparer la troisième modalisation de l’ « hypothèse communiste », ce après 1 – sa création dans l’ordre de la pensée (Marx pour l’essentiel), 2 – son effectuation défectueuse dans le régime de l’appareil d’État (Lénine, Mao).

Soit. Nous parlons beaucoup aujourd’hui du commun sans oser le renvoyer au gros mot séminal que Badiou a le courage (comme quelques-uns) d’assumer encore. Qui pour moi garde sa nouveauté.

Mais le mépris, j’y reviens, aujourd’hui plus nuancé que naguère, dans lequel le penseur tient le mouvement des Gilets Jaunes, sa cécité au fait que le phénomène politique ne peut plus prendre le tour des révolutions passées, disciplinées donc (ou disciplinaires), sa cécité au fait que la Raison ne peut être écartelée de l’Affect avec lequel elle forme corps, lui, Badiou, qui a pourtant lu de près Spinoza, et son mépris des déclarations qui « nous ressortent la Planète et sa mystique », … tout cela pour n’accorder « crédit (…) qu’aux vérités contrôlables de la science » et aux perspectives d’une « nouvelle politique »… !

Je le regrette : autant de mots de petit-bourgeois, comme eût dit Lénine, de cacique de l’agrégation de philosophie. De la part du penseur de l’Événement, qui n’eut de cesse de rappeler que l’événementialité de l’événement, c’est qu’il ne se résume pas à ses conditions de possibilité, qu’il est comme un coup de tonnerre dans un beau ciel d’été…Inanticipé. Inorganisé. Impréparé.

BAM !

Nous y sommes – à l’impréparé. Au ciel bleu.

Au bouillon de culture.

Sans « la Planète et sa mystique », où irons-nous ? D’où venons-nous ? Je ne suis pas du Clergé de Gaïa, loin s’en faut, mais qu’est la politique, qu’est un livre, une œuvre d’art sublime, sans la terre, l’eau, l’oxygène ?

À quoi l’individu confiné dans son studio, dans sa petite maison, dans le foyer de pauvres, peut-il d’abord se lier, se relier, si ce n’est à l’ami, à la face humaine, à la face animale, au nuage, à la variation du ciel, de la lumière ? Que cherchera-t-il quand le Confinement sera rompu ? À quelle politique se révèlera-t-il (im)préparé ?

Je lirai encore Badiou et continuerai de l’admirer, de m’alimenter à sa pensée, à ses interventions (il est un conférencier, un débatteur, extraordinaire). Mais je le balancerai désormais avec le père de l’écologie profonde, lui aussi mathématicien, logicien, de premier ordre (il fréquenta le Cercle de Vienne), disciple de Spinoza dont il a bien retenu la complète leçon – la raison n’est rien sans l’affect qui lui donne sa puissance d’attraction, de mouvement –, à savoir Arne Næss.

Le visage est présent chez le penseur norvégien, et même – le visage de la fleur, de la montagne, de la puce d’eau. Sans effusion mystique d’aucune sorte. Voilà la mystique ! Un visage appris au Grand Nord impeuplé et dans les montagnes (parfois les plus hautes) qu’il a escaladées ; auprès de quoi, vue des sommets, la pensée urbaine apparaît soudain curieusement étriquée, flétrie, fanée. Goudronneuse. Locale. Pire : localisée. Dans la pensée, le circuit court ne garantit pas la fraîcheur.

Qu’est l’amour, chez Badiou ? L’expérience du Deux.

 

Spinoza Spinoza

 

 

[1] https://qg.media/2020/03/26/sur-la-situation-epidemique-par-alain-badiou/

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