Aux confins (Journal du mois du corona 42)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

Extrait du Journal de Carmela

(Lundi 27 avril 2020)

« Normalement », nous vivons dans un temps confiné et notre espace est potentiellement infini, enfin, grand comme la Terre.

« Normalement », nous pouvons aller partout mais pas tout le temps. En confinement, nous ne pouvons aller nulle part, tout le temps.
En confinement nous devons rester là.
Le temps est infini et l’espace est clos.

Nous ne perdons, en confinement, que l’espace. Il nous reste le temps. Nous gagnons du temps.

Nous ne perdons rien.
Mais cela ne résout pas la question des souvenirs.

Memento.

Quand je suis allée en Irlande j’ai acheté un t-shirt vert « Dublin » et une tasse Guinness. De l’Afrique j’ai ramené des tissus et un tabouret du pays Lobi.
Dans les musées j’achète les cartes postales des tableaux que j’ai aimés.
À Inishmore j’ai acheté un pull rose très chaud.

À Disneyland un t-shirt Mickey.

Même à Naples, ma ville, quand j’y suis, à chaque fois, deux ou trois jours avant de la quitter, quand je sens que bientôt on va m’arracher à chez moi, le besoin me prend de choisir quelque chose à garder pour ne pas rester sans chez moi, pour emmener Naples. Une carte postale du musée M.A.D.R.E., une robe, un sac, un parfum...

Mais ça ne se fait pas tout seul, un souvenir.

Un parfum.

J’étais sortie, ce matin-là, un matin propre, un de ces matins clairs où l’on s’imagine que, derrière chaque porte, on fait le ménage, en grand, un matin de ménage sérieux, simple, calme, on fait même les carreaux, ces matins-là, toutes les fenêtres sont propres.

J’étais sortie, seule et ensoleillée, j’avais bu deux cafés au bar qui se situe tout au fond de via Posillipo, côté Parco Virigliano (à l’opposé de Mergellina, juste avant la descente qui mène à Marechiaro), à la pointe, presque, de la presqu'île qui sépare le golfe de Naples, la star des cartes postales, Vésuve triomphant, de l’autre golfe, le golfe discret, antique, de Pozzuoli, plus secret, plus dense, les Champs Phlégréens, au loin.

Deux cafés donc, en fumant une cigarette et en lisant un livre sur l’histoire de l’unification de l’Italie, très ennuyeux. Peu importe, il ne me servait qu’à retarder le plaisir, plaisir de l’achat du parfum, pour qu’il soit plus intense, pour que le moment existe pleinement, rendu mémorable par l’attente.

Moment créé pour garder Naples. J’ai l’habitude.

J’ai payé mes cafés. Je suis entrée dans la pharmacie. Le pharmacien palestinien de via Posillipo m’a expliqué qu’il allait peut-être quitter Naples, trop violente, merveilleuse mais violente.
- Pour aller où ? Je vis en France, moi.
- Non, pas la France ! Jamais, m’a-t-il répondu. Jamais je n’irai ni en France ni en Angleterre, pays colonialistes. Il faut bien choisir son pays quand on émigre.

Je n’y avais jamais pensé. Il m’a vendu le parfum.

Alors maintenant, quand je mets ce parfum, je mets Posillipo, le pharmacien palestinien, je sens le colonialisme italien de pacotille, le vrai colonialisme des français et des anglais, le café, deux cafés, Vittorio Emanuele II, je sens Énée, la Sybille, je porte la douleur de savoir que j’ai quitté Naples alors que d’autres ont eu le courage de la choisir, le soleil d’un matin de ménage glorieux dans une ville très sale où toutes les maisons sont très propres, mes parents sans moi. Tout ça.

Je bois la pluie de Dublin et mes 17 ans dans ma tasse Guinness, l’École française de Naples est dans le nez Mickey, l’hypocrisie condescendante du colonialisme humanitaire se cache dans le tabouret Lobi...

Facile.

Pour garder un lieu on en prend un bout, on crée le moment mémorable, puis on suscite le lieu, quand on n’y est plus, par la fréquentation du bout prélevé (carte postale, parfum, porte-clé, caillou, etc.), on se souvient.
On est content.

Ou triste.
Facile.
Tout le monde fait ça.
Seule condition : le lieu doit être un ailleurs, autre, un peu loin.
Sinon ça ne marche pas.
On sait au moment où on y est, dans ce lieu, qu’on n’y sera plus, bientôt. Sinon ça ne marche pas.

Facile de susciter un lieu.
Un temps ? Plus dur.
Maintenant c’est le temps que je veux garder. Ce temps confiné dont je sais qu’il finira. Mais quand ? Dès le premier jour, avant même, dès le vendredi 13 février j’avais compris que je partais en voyage.

Le vendredi 13 février, on a cassé la vitre arrière de ma voiture dans l’après-midi, devant le lycée. Plus de voiture. Thierry l’a déposée pour moi à Carglass. Le soir je suis rentrée avec Bertrand. (Encore merci.)

18h30, noir, dans la voiture de Bertrand, nous savons que nous partons en voyage, que nous rentrons en voyage dans nos maisons, que nous ne nous reverrons pas de sitôt.

On sait où on va en confinement, on ignore ce qu’il va advenir du temps dans ces lieux connus, trop connus.

Épuisés ?

Justement, non. Je l’ai su immédiatement. L’occasion m’était donnée par ce temps nouveau, dilaté, arythmique, de réinvestir les lieux et les choses.

Cadeau.
Changer l’angle, la place, la profondeur. Revoir.

Depuis le premier jour, j’ai compris qu’il fallait fréquenter le familier, lui laisser la parole, pour une fois, lui toujours muet, usé, vieille tante à qui l’on peine à rendre visite.

Il allait s’ouvrir, se déployer, séduisant, mon amant oublié. Enfin seuls, chéri !

Alors, malgré les morts, malgré l’inquiétude pour mes Italiens, malgré la découverte forcée, pénible, du métier d’instituteur (de mes propres enfants qui plus est), malgré tout : enthousiasme fébrile.

Tendresse infinie pour les miens et mes choses et mes lieux. Enfin seuls, chéris, longtemps. Silence.

Puis j’ai eu peur.

De perdre tout, l’enthousiasme, la tendresse, dehors. Hors confinement, après.

Que me restera-t-il de cette beauté, volée à la bêtise des gestes déconfinés, au temps « normal », temps obtus ?

Comment susciter en temps « normal », temps aveugle, cette acuité ?

Se souvenir, quand le temps se sera refait discret et que l’espace se déploiera à nouveau, criard comme toujours.

Se souvenir, après. Garder le temps poignant. Le temps sensible. L’espace intime. Comment faire ? Pas de parfums à acheter chez moi, pas de pharmacien palestinien, ni de tasse Guinness.
Pour garder un lieu on en prend un bout, et on le transporte dans un autre lieu...
Pour garder un temps, que prend-on ? Un bout ? Lequel ? Comment ?

Et où faut-il le transporter pour qu’il ressuscite?
La question est quand. Quand faut-il le transporter ?

Il faut qu’il survive au temps d’après, qu’il y résiste. Il faut le transporter après. Et on ne sait pas quand sera après. Il faut tenir.

Il faut construire les choses mémorables de ce temps, maintenant, des objets, des morceaux arrachés au temps aigu, arrimés à cette lenteur, saillies, pointes qui sauront percer, après, le maillage crétin de tâches inutilement lourdes, les tâches du temps « normal », absurdement réitérées et nous rappeler à ce temps puissant qui laisse l’invisible advenir.

Alors, je change les couleurs des choses, leur place, je reforme l’espace confiné, je le fais mien, mon amant, enfin. Je laisse des traces de ce temps souverain pour après.

Et je trouve belle même la vieille tante, maintenant que le temps m’est offert de rester, de voir, de ne pas aller où on m’attend.

On ne m’attend pas.
On ne m’attend nulle part.

Pour garder un temps on en prend un bout, on en fait une chose mémorable, puis on suscite le temps passé quand on n’y est plus, par la fréquentation de la chose créée, et on se souvient.

Seule condition : le temps doit être un ailleurs, autre, un peu loin. Sinon ça ne marche pas.

On sait au moment où on y est, dans ce temps, qu’on n’y sera plus, bientôt. Sinon ça ne marche pas.

J’ai peint un mur, en orange, pour après.

Memento.

 

Marina di Posillipo 1844 - encore un autre temps. © Giacinto Gigante Marina di Posillipo 1844 - encore un autre temps. © Giacinto Gigante

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