Aux confins (Journal du mois du corona 12)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 28 mars 2020)

Dans cette période suspendue, vacante, difficile de s’imposer des rythmes réguliers, constants. J’ai tendance à me coucher de plus en plus tard (je me suis endormi vers 4 heures ce matin) et je retarde à proportion le réveil pour garder au moins 6 heures de sommeil – qui ne me suffisent pas.

Carmela est, heureusement pour nos enfants, plus matinale que moi.

J’ai donc dormi un peu moins de 6 heures et me suis réveillé courbatu. J’ai tenté de fluidifier ce corps qui se traîne en somnambule et ne veut pas me répondre (il poursuit sa nuit grommeleuse) en l’accrochant au pédalier du vélo elliptique et en l’incitant à l’effort.

Ça va un peu mieux, depuis lors. Un peu.

Dès le réveil, quand je lève la persienne, le temps radieux me prend de court, le soleil et le ciel excessivement brillants, à quoi nous ne sommes pas habitués dans les Hauts de France. Ce beau temps exceptionnel, spectaculaire (un spectacle sans réel public, car combien d’entre nous ont la chance de posséder un jardin ou de pouvoir se promener dans la campagne ?), presque schématique, renforce mon impression : qu’une expérience a cours, dont nous sommes les cobayes. Impression irrationnelle je l’accorde, c’est le propre de l’impression.

Mais quand même : cet espace béant, lumineux (dans les Hauts de France), offert, donné… À tous ceux, plus de trois milliards de personnes (!), qui sont aujourd’hui reclus chez eux… ! Comme le morceau de viande jeté au sol par une main invisible – trop loin, un peu trop loin, pour que le prisonnier affamé puisse, à travers les barreaux, se saisir de la miraculeuse provende.

Combien parmi nous sont encagés, affamés, de la sorte ?

J’en devine chez mes collègues dont certains reproduisent leur horaire professionnel hebdomadaire en « classe virtuelle » avec des élèves qui confient par ailleurs être surmenés, et passer souvent plus de 6 heures par jour devant l’écran. Ces 6 heures, je préfère les dormir.

Nous savons tous que le baccalauréat ne pourra avoir lieu selon les modalités habituelles, et plus largement que la reprise des cours ne pourra exiger quelque progression dans le sacro-saint Programme (cf. Journal 5 pour une approche de l’Entité) que ce soit. Quand nous reprendrons les cours, dans quelques semaines, nous reprendrons le Programme, ou lui nous reprendra, au jour d’après. Ou d’avant, si vous préférez.

Je m’explique.

Pendant le Confinement, une soirée se sera écoulée dans l’espace-temps partagé par le maître et l’élève, une seule. Comme quoi les dimensions parallèles existent, comme quoi il y a d’autres univers !

Une parenthèse.

Avant le retour hébété en classe. Le maître et l’élève encore pantelants du rêve commun, dissipé butalement. Une seule nuit ayant passé. Mais quel voyage ! Le rêve traverse de ces dimensions !

Dans d’autres espaces-temps, bien des jours, trop peu, n’auront pas été chômés, le travail aura (il en rêvait) épousé toute l’existence, la moindre pensée, la moindre parcelle de peau, du travailleur. Du travailleur qui se sera parfois sacrifié, du travailleur qui se sera la plupart du temps épuisé – pour que nous puissions, nous, nous retirer à l’abri de la vague, derrière nos fortifications plus ou moins branlantes. Nous devons à ces travailleurs de ne pas perdre le temps qu’ils nous sacrifient.

Alors, que le maître, l’enseignant, manifeste à l’élève que le monde n’est pas détruit, qu’il l’aide à le penser, qu’il lui enseigne à conforter le savoir qui est déjà le sien, les méthodes qu’il n’a pas encore consolidées… Qu’il l’aide à trouver une consistance, qu’il l’aide à trouver la paix. Bien sûr. Si les parents n’y suffisent pas.

Et le reste ?

Dans son petit livre sur le secret[1], Georg Simmel rappelle une évidence : si un couple veut durer, il faut que ses membres aient une vie intérieure. Je dirai plus largement : un monde. Il faut que les individus vivant ensemble, et aujourd’hui, pour le coup, ils vivent ensemble, ils se retrouvent face-à-face, repris à la vie professionnelle centrifuge (cette balançoire stupéfiante), il faut que ces individus se repeuplent. Combien sont déserts, inhabités, vides, pauvres d’esprit (cf. Journal 8), combien n’ont-ils rien à dire, ne pensent-ils rien, etc. ?

Combien mourront comme de pauvres animaux, des « animaux dénaturés » – sans avoir eu une idée ? Ils auront beaucoup travaillé, certes.

« Prolétarisation des esprits », martèle avec raison Bernard Stiegler.

Nous devons nous repeupler à l’intérieur de nos maisons, grossir, croître, en monde, à l’intérieur de nos existences individuelles. Le monde extérieur tel qu’il va depuis des décennies nous a abêtis, et évacués, spoliés, de nous-mêmes, pour d’évidentes raisons qui ne tiennent pas toutes à une technologie non maîtrisée. Et il est devenu difficile pour certains, pour beaucoup, de se tenir face-à-face avec ses plus proches. Car que partager quand on ne possède rien ? L’œil de l’autre ressemble alors à l’œil évidé du poisson dans son bac à glace.

Brrr.

Posons-nous.

Retrouvons la curiosité, nous en sommes tous dotés, et depuis l’enfance. Il suffit de vouloir la rallumer. Plus simple que de faire un feu dans la cheminée.

Lisons, écoutons, regardons. Imaginons surtout.

Revenons-à nous, comme le chantait France Gall.

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[1] G. Simmel, Secret et Sociétés secrètes, Circé.

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