Aux confins (Journal du mois du Corona 62)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(Lundi 28 décembre 2020)

Temps de Noël – la pluie continue, constante (a-t-elle jamais commencé, finira-t-elle jamais ?), tamisant le baquet de lumière grise renversé par le monde qui tombe à genoux avant de s’écrouler dans la morne flache dont parle Rimbaud – « noire et froide ». Dur de s’extraire du lit, dur de vivre. Pas seulement de persister, de se perpétuer. Dur de ne pas se défaire.

Heureusement, j’entends en bas Carmela qui s’affaire, et dans la chambre d’à côté Eleonora et Tonio qui jouent aux superhéros – Thor, Iron Man, Spiderman sont de la partie, rejoints par des princesses volubiles (et apparemment plus soucieuses de leur beauté que des ennemis à affronter).

Le Père Noël n’a pas débarqué cette année à Rome mais à Wattignies, chez ma mère et mon beau-père. Cette année, pas de table des anciens (les oncles et tantes de Carmela), pas de table des jeunes (Carmela, ses cousin(e)s, et moi), ni de table des enfants (une ribambelle de Greta, Giorgio, Ludovica, Flavia, Gea, Leonardo, …). Pas de silhouette du fameux patriarche ployant sous sa hotte, entraperçue sur le balcon, derrière la baie vitrée du salon romain. Pas d’éclats de voix du Sud (comme dirait Rousseau) enjouées, bavardes, rieuses. Pas de cris d’enfants. Non, la famille française réduite à la portion congrue, écartée, distanciée depuis soi, pour épargner à la périphérie du salon le plus ancien d’entre nous, mon beau-père âgé de 80 ans.

Même mon neveu de 20 ans paraît, à table, incrédule, accablé par une inquiétude qui le cerne et le dépasse, et dont je ne lui ferai certainement pas grief.

Quel monde allons-nous léguer à nos enfants, mes aïeux !

Heureusement, Eleonora et Tonio ne semblent pas corrodés, corrompus, par les forces mauvaises qui les assaillent de toutes parts – un affreux désœuvrement, un délitement général, mijotés à la peur ambiante et à la haine convulsive, superstitieuse, qui en forme la rouille eczémateuse.

À Noël, en temps normal, je descends de l’appartement en sweat léger (il fait toujours beau à Rome) et me dirige à pieds vers la Place Saint-Pierre située à quelques centaines de mètres de là, pour écouter mon copain le Pape. Il règne, dans la foule fervente mais joyeuse, rassemblée devant la cathédrale, une santé qui rassure le vieil agnostique que je ne cesse d’être. J’y puise des semaines de bien-être et de confiance dans l’être humain.

Cette année, que dire ? Il m’aura fallu, il me faut, il me faudra, beaucoup user de ma force vitale pour repousser les vagues du ressentiment, de la pulsion de mort, que je vois hargneusement déferler sur le monde, il m’en faudra pour préserver mon optimisme dans un avenir autre. Et garder ma confiance aux jeunes.

Encore ne faudrait-il pas que nous les tuions dans l’œuf, ces jeunes !

Je me souviens, à ce sujet, des propos récurrents de Miguel Benasayag, lequel possède, entre autres casquettes professionnelles et militantes, celle du pédopsychiatre. Benasayag fait remarquer, dans son bien-nommé petit livre Les Passions tristes, par exemple, combien nous, les adultes, avons barré le désir d’avenir de nos enfants, combien nous leur avons présenté la nécessité de « s’armer » face à un avenir posé comme menaçant a priori. Cette apriorité de la menace future n’est pas le moindre paradoxe que nous faisons supporter à la nouvelle génération – celle qui devra dissoudre la montagne de problèmes que nous avons laissée s’amonceler en fermant les yeux, et qui est en passe de s’effondrer sur tous – aveugles ou pas.  

C’est vrai que, dans les années 1980, mes parents ne m’enjoignaient pas de m’armer pour l’avenir, que l’orientation scolaire ne prenait pas la forme cahoteuse, épuisante, d’une course de sauts d’obstacles comme c’est le cas avec le calamiteux Parcoursup, que le collégien de 3ème ne s’inquiétait pas des études supérieures qu’il allait avoir la possibilité de mener (ou non) selon le lycée qu’il choisirait l’année d’après – dans l’affligeant continuum Bac-3 – Bac+3, frayé par les actuelles instances de l’Éducation Nationale.

De mon temps, comme on dit, et indépendamment des difficultés individuelles dues au milieu social et/ou culturel, aux aléas de l'existence de tout un chacun, ... et à la peur de la Bombe (cf. Journal 1), l’avenir restait, au sens strict, désirable. Le désir, on le sait depuis Spinoza, n’est pas conditionné par un objet préalable qui l’aimanterait voire le susciterait, c’est tout le contraire – le désir est une puissance, en somme il produit son propre objet : je désire une chose non parce qu’elle est désirable, c’est parce que je la désire qu’elle est désirable.

Retenez bien la leçon de Baruch, les amis !

J’ai, moi, expérimenté cette joyeuse puissance du désir, cette essence mondanisante du désir – car lui crée le monde où nous pourrons exister comme nous choisissons d’être. Par où, comme l’ont montré Deleuze et Guattari, le désir est, en un sens positif, délire. Je ne me suis donc pas trop posé de question sur mon orientation scolaire, j’ai simplement progressé, j'ai défriché la voie, je ne me suis pas plus posé de question sur la survie du monde – il était simplement là, ouvert devant moi, disponible à ma prise, à la surprise.

Quid du désir concédé aujourd’hui aux jeunes ? Quelle aire laissée à sa puissance de création ? De quel délire est-il encore capable, ce désir, dans le périmètre d’hôpital surveillé par les caméras de « vidéo-protection », alloué à ce qu’on n’ose plus appeler : un monde ?

Depuis je ne sais combien de décennies, c’est mon impression, j’enseigne à des jeunes gens masqués, aux lunettes embuées, à la voix étouffée, qui passent le plus clair de leur temps à se désinfecter les mains au gel hydroalcoolique, à pousser les murs pour s’éloigner de leurs camarades de classe[1], quand ils ne sont pas affalés devant un écran d’ordinateur à tenter de discerner, ou au moins, d’écouter, un sinistre pantin gesticulant et vociférant.

J’ai la même réaction que certains bébés face aux assistantes maternelles qu’ils n’ont connues que masquées, lorsque celles-ci, pour une micro-seconde, prennent le risque, ou sont dans l’obligation, de tomber le masque – un moment de stupeur voire d’effroi. De fait, je me suis aperçu récemment que je ne connaissais que la moitié supérieure du visage de mes élèves : lorsqu’ils étaient amenés à baisser le voile, je n’avais pas toujours deviné, ou anticipé, la bonne moitié pour le bas. Certains visages ne sont pas congruents pour ainsi dire, ils ne prolongent pas les lignes comme attendu, le vivant ose de ces dissymétries, de ces contrariétés, de ces cassures, ou de ces nouveautés, qui m’ont parfois laissé pantois – ce que l’élève n’a pas manqué de remarquer en retour, et non sans gêne.

Comme si on avait recollé une assiette brisée avec deux morceaux de porcelaine dont on s’aperçoit après-coup qu’ils ont été prélevés dans deux services différents.

Ou comme dans un phénomène de condensation, dirait Freud dans ses livres sur le rêve – on amalgame les traits de plusieurs visages en un seul. Mais que ladite condensation ait lieu à l’état diurne – c’est un cauchemar éveillé. L’infusion des caractéristiques du rêve, de ses opérations, dans l’état de veille – quoi de plus terrifiant ? À quel solide se raccrocher ? Ce visage est-il vraiment le tien ?

Cauchemar à Elm Street.

Je ne parle même pas de la pudeur, de l’impudeur, qu’il y a aujourd’hui à (oser) montrer son visage. La nudité du visage dont parlait Levinas ne métonymise plus la vulnérabilité éthique, mais engage  une pornographie d’un nouveau genre – du haut. À ce tarif-là, on peut imaginer sans peine un monde où l’exhibition des parties « intimes » n’en soit plus une, comparée à la chute du masque… Aller au camp naturiste ou au club échangiste consisterait à fréquenter l’ancien espace public reconstruit (frauduleusement) à l’écart des zones « protégées ». Et seules décentes.

Merde ! Cette bouche… Ce nez ! Ach nein ! Ce menton ! Pitié ! Cachez-moi cette narine que je ne saurais voir ! Oh, elle palpite en plus ! Hmmm… Dégoûtant…

Remettez votre masque s’il vous plaît…

Pudenda disaient les Anciens. Le mythe universel du « vagin denté » prend pleinement corps[2].

J’ai, coup sur coup, et comme à la recherche d’un remède, d'un viatique diraient les poètes, lu deux minces ouvrages prometteurs, Un virus souverain de Donatella di Cesare et Dans la tempête virale de Zizek (que nous avons déjà croisé dans ces pages, au Journal 3 pour être précis). Le second m’a bien plus inspiré que le premier.

La philosophe italienne sous-titre son livre L’asphyxie capitaliste, ce qui me paraît bien vu en notre période. Oui, ce n’est pas faux, le corps ne tient plus, il cède, il suffoque, et le masquage généralisé ne vient que parachever cet étouffement progressif, accéléré, du corps par le système capitaliste hégémonique. Oui, pas faux. Très général, mais pas faux. Oui, il y a une ambiance de fin, de terminus, ça craque de partout, et on va peut-être couler. Certes. Le biopouvoir est aussi, je le concède volontiers à Donatella Di Cesare, un psychopouvoir, Byung-Chul Han l’avait déjà dit[3], et là non plus je n’avais pas été très surpris, mais au moins avait-il apposé le mot sur la chose – ce qui est toujours d’une grande importance dans le diagnostic voire la prophylaxie. D’autres avaient auparavant parlé d’une « captation de l’attention » par le régime capitaliste, et mass-médiatique en particulier, mais psychopouvoir a le mérite d’être plus mordant, plus contondant. Indéniablement un bon couteau-suisse conceptuel. La démocratie est devenue immunitaire, poursuit la philosophe, elle fait le départ entre les « immuns » et les autres, les toxiques. Noli me tangere, oui, le contact pose désormais problème, chacun est séparé des autres, le sillon qui séparait les riches des pauvres est creusé plus profond encore et, multiplié, répliqué, traverse maintenant toute l’humanité sans que nous y trouvions trop à redire. Ce qui arrange bien les industries du numérique, lesquelles nous laissent intacts de part et d’autre de l’écran, mais abrutis comme il faut, et perdant la proximité charnelle d'autrui ainsi que le sens de son altérité. L'image est désespérément plate, sans saveur ni odeur… Je ne vais pas plus loin. Ce petit livre dit bien les choses, nomme correctement la phobocratie dans laquelle nous « vivons » aujourd’hui, fait le départ entre l’expert (qui a un avis arrêté sur tout) et le scientifique (qui connaît la nature hypothétique du savoir), etc. mais il ne m’aide pas à vivre, il ne m’aide pas à trouver de solutions pratiques, il ne m’ouvre pas d’avenir – à propos de quoi Donatella di Cesare a par ailleurs la même idée que Zizek : ledit avenir ne reprendra pas les choses où elles en étaient restées avant le premier Confinement.

Alors, cette tempête virale ? M’a-t-elle, de son côté, emporté ? C’est peut-être le premier livre intégralement lisible du philosophe slovène. D’un penseur érudit mais foutraque, incapable la plupart du temps de tenir la ligne d’une argumentation – écrivant comme il parle, à toute vitesse, effectuant des sauts quantiques entre les régimes de pensée les plus hétérogènes, bafouillant hystériquement et parfois génialement (mais un court moment). Certes le livre n’est pas avare de contradictions (je n’ai la patience ni l’envie de les relever) mais il tangue sur un fil de funambule qui mène, à la fin, à destination. De l’autre côté de l’abîme.

Je ne rends pas justice au livre de Zizek en taisant ses aperçus foisonnants sur la situation, puisés aussi bien aux livres savants qu’aux articles de journaux, et autres documents de toutes natures (des films, des plaisanteries, des conversations avec des ami(e)s, …). Je retiens seulement le terminus ad quem du livre, répété à l’intérieur de la démonstration comme à sa fin, en un ostinato entêtant : nous ne nous en sortirons pas si nous n’allons au communisme. À un communisme du désastre précise le penseur. Non pas le communisme qu’il est de bon ton de qualifier ainsi de nos jours : l’horreur stalinienne, polpotienne, maoïste, etc. qualification destinée à étouffer le moindre frémissement d’hérésie dans l’œuf d’une foi capitaliste quasi inquestionnable (digne du fameux credo quia absurdum attribué à Tertullien). Non, simplement le communisme immanent, comme chez Bernard Friot, un communisme déjà là, dont les linéaments deviennent de plus en plus visibles : la prise en compte de la vulnérabilité humaine (à tous âges et dans toutes les conditions sociales), la nécessité afférente de l’octroi d’un salaire minimum, et suffisant, à tout être humain, l’élargissement de la sphère publique par rapport à une sphère privée qui n’ambitionne que l’aveugle rentabilité, l’abandon de la croissance comme indication de la santé globale d’une population donnée, une modération de bon aloi dans les plaisirs matériels, des métiers qui aient du sens, une utilité avérée, et permettant un rapport harmonieux avec l’autre homme, la construction d'une économie, enfin, pour laquelle un confinement, contraint par les inéluctables pandémies à venir, ne marque qu’une pause sociale maîtrisable, et pourquoi pas salutaire, dans l’existence de l’individu, et non pas une catastrophe planétaire, … tout ce que Zizek résume par l’expression : « une vie décente », ou encore « non aliénée ».

J'allais omettre le cadre de cette révolution qui n'ose tout à fait dire son nom : le respect du terrestre. Lequel commence à faire consensus, avouons-le.

Je ne puis que suivre cette pente, me laisser prendre par ces lignes de fuite. Mais, à l’instar de F. Lordon, je ne parviens pas à croire que les riches, les vrais, souscriront aussi facilement à cette aimable bascule dans l’autre monde. Ils constituent, je le serine dans ce Journal, le haut clergé qui détient aujourd’hui les pleins pouvoirs sur des ouailles, certes de moins en moins stupides, de moins en moins aveuglées, mais très majoritairement superstitieuses encore, corvéables à merci, et effrayées, dans la pénombre du hangar, par la plus petite fissure dans le mur, par où le jour pourrait se faufiler. Par où le nouveau pourrait advenir.

Le nouveau, c’est l’ennemi. L’ennemi, c’est le nouveau. Voilà du slogan digne de 1984.

Oui, je suis d’accord avec les deux philosophes, l’Italienne et le Slovène, et nous sommes nombreux à le deviner : l’Après ne continuera pas l’Avant. Il fera césure, peut-être sécession.

Mais sans heurts ? Sans Grand Soir ?

J’ai peur pour vous mes enfants, pour vous, les jeunes. Mais je compte aussi sur vous.

Dis-moi franchement : tu préfères avec ou sans le masque ? Dis-moi franchement : tu préfères avec ou sans le masque ?

[1] Encore suis-je victime de mon optimisme ici : il n’y a plus, après la réforme des programmes, de classe au lycée, à proprement parler, et ce dès la première, l’élève allant d’option en spécialité et ne rejoignant un semblant de classe en « tronc commun » que pour un nombre d’heures très réduit dans l’emploi du temps global. Le conseil de classe a volé en éclats pour les mêmes raisons. L’élève a ainsi muté en monade, en atome, qui rebondit solitairement d’un cours à un autre, dans l’ambiance d’un monde scolaire détruit au plan de la construction sociale qui faisait jadis sa force et son utilité. C’est bien joué de la part de la droite.

[2] C’est aussi le moment de (re)faire la connaissance de la Bérénice de Poe.

[3] Cf. sa Psychopolitique chez Circé, notamment.

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