Aux confins (Journal du mois du corona 13)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 29 mars 2020)

De petits pieds tapotent le plancher, me réveillent (je ne dors que d’un œil, tour à tour). Nous sommes envahis par les Gremlins ! Ni une ni deux, j’extrais ma batte de baseball de la table de nuit (j’ai oublié mon lance-flammes dans mon Aston Martin DB5, une voiture sans permis (à part celui de tuer) que je vous recommande chaudement).

Mais non ! Chuchotis devant la porte de la chambre – chhh, papa dorme, non lo svegliamo – ...

Fin de l’alerte.

(Carmela m’apprendra que nos enfants, à ce moment de la matinée, parlent d’eux-mêmes comme d’une Entité unique, une Entité simple : nous avons faim, nous voudrions des céréales, … (© trad. Metamorphe). Plus tard (je ne saurais dire à quelle heure exactement) la bête scissipare se fendra en deux merveilleux homuncules[1] doués de volontés souvent concurrentes.)

Et nous nous serons échappés du Village des damnés.

Des flèches de lumière traversent les meurtrières dissimulées dans les persiennes (retour à l’envoyeur) et viennent se ficher, vibrantes, incendiaires, sur le jonc de mer, au pied du lit.

Je bouche les meurtrières. L’obscurité ignifuge est réparée.

Ouf ! J’eusse pu perdre un orteil dans cette bataille qui ne dit pas son nom.

Le fil d’information, sur mon téléphone, me signale en lettres écarlates que Patrick Devedjian est mort. Pointe de peur dans le lit encore chaud. Et mon vieil ami, mon frère, Bruno, de me relayer un article sur la mort de Penderecki, le compositeur polonais.

Souvenir. Entre décembre 1994 et septembre 1995. Je suis âgé de 24 ans, professeur de philosophie depuis trois ans déjà, au moment où je pars à Achern, en Allemagne, non loin de la Forêt Noire, pour y faire mon service militaire. Je quitte mon petit appartement du Vieux-Lille en pleine nuit, ma compagne de l’époque éplorée, mon sac de sport en bandoulière. Justicier impavide. Vagabond taciturne. Une espèce de Rambo de la métropole lilloise. Élevé à la dure à Tourcoing. Prêt à troquer la Critique de la raison pure (un volume assez lourd) contre un FAMAS moins bavard (ou plus, à sa manière détonante).

 La gare est déserte, réverbérante. Je monte dans le train kaki, camouflé dirait-on, bondé, tabatière roulante qui se dirige vers l’Est. Où les vigoureuses camaraderies ébauchées la nuit s’effilocheront quand, au centre de tri du petit jour, chacun sera redirigé vers sa caserne d’adoption.

J’arrive donc en bus militaire à Achern. La caserne est plantée en pleine campagne, dans une interzone plutôt sinistre, où l’on devine à l’horizon la fameuse Forêt Noire – une fourrure grise descendant, hirsute, sur l’échine d’un vieux loup assoupi.

Je pense à Heidegger. Peut-être pourrai-je aller visiter sa Hütte. Pèleriner. Péleriner. Comme vous préférez.

Bon, c’est là que je vais passer les 10 prochains mois de mon existence…  Nous pénétrons, intimidés, dans un amphithéâtre, un auditorium au vrai. Curieux. Nous sommes une centaine et apprenons que le voyage n’est terminé que pour une quinzaine d’entre nous. Les autres partiront plus profond dans l’Allemagne ténébreuse (ténébreuse à cette heure, et dans l’imagination de ces jeunes hommes qui n’ont pas beaucoup voyagé, ni pratiqué la langue germanique).

Un frisson de désespoir. Nous n’avons pas dormi la nuit précédente, nous sommes rincés, le soleil se couche derrière les montagnes de la Forêt Noire, et il va falloir passer un examen de musique, nous qui avons tous reçu une formation musicale. Dans de petites salles prévues à cet effet. Devant le jury ad hoc. Ceux qui auront échoué seront appelés, à la fin de la session, dans l’auditorium qui nous réunira après les épreuves. Les premiers partiront au plus loin, les derniers s’éloigneront un peu, ceux dont le nom n’aura pas été prononcé resteront assis. À leur place. Focalisés.

 Nous nous regardons les uns les autres.

J’ai perdu 17 kg à Achern, et dans toute l’Allemagne sillonnée sous la bannière de la Musique du Corps Européen, et au château d’Édimbourg – où nous avons, fanfarons, représenté la France pendant un mois, au milieu des soldats du Népal, de l’Égypte, de la Norvège, etc. Où j’ai réussi à contracter une infection tropicale.

Flûtiste, piccoliste. J’ai perdu l’usage de l’oreille gauche pendant quelques semaines à force de produire des sons suraigus, surpuissants. Appris à haïr de toutes mes forces la trompette classique (je dormais parmi de stridents souffleurs à gorge de batracien, pour qui la musique est un athlétisme, ou une ventilation).

C’est à l’armée que j’ai découvert Penderecki, que Bruno, chez les Paras, a entendu le Requiem polonais que je réécoute sous la baguette du compositeur, en écrivant ces pages. Musique d’une pompe inquiétante, populeuse (une horde de spectres), massive, durable comme les symphonies de Mahler que j’aime tant, qui n’ont de fin que par convention, dans le monde physique limité.

Eleonora, vêtue d’une robe de princesse sang et or, coiffée d’un hennin médiéval bleu et jaune canari fabriqué par sa mère, débarque dans le salon, et, frottant énergiquement le museau de Cheeta, la guenon, avec son chiffon Anna (la sœur d’Elsa), m’intime avec une morgue royale de baisser le son de la chaîne hi-fi. Je m’exécute (mais je continuerai d’écrire ce Journal, je vous rassure). Tonio me soutient, sans égard pour les clameurs fantomales du Requiem, que Giant Man est le père de R2D2, lui-même père de la Princesse Leia. Et que R2D2 est bien plus fort que Dark Vador. C’est lui le héros !

Je ne sais plus quand, lors d’une de ces nuits désœuvrées, mélancoliques, où j’écoute sur youtube de la musique des années 80 (Forever young / I want to be forever young…), où je piste dans la neige électronique les empreintes effacées de mes amis de jeunesse, de mes amis disparus (vivants et morts), j’eus l’idée de chercher le lieu où j’avais passé une petite année de ma vie en compagnie de Stéphane, de Patrice, de Sami, de... Qui ne survécurent pas, tels des fantômes enferrés à leur cave, genii loci, au confinement militaire, malgré nos efforts de plusieurs mois après la « quille » ; qui n’avaient d’être que dans l’espace fantasmatique (les délires bellicistes du colonel, l’humour vineux des sous-officiers, experts au ping-pong, les films de bagarre au cinéma du foyer, la fringale sexuelle des conscrits, …), dans l’espace resserré, de la caserne. Sublime moisissure.

Je cherchais donc, dans l’internet, la caserne du 42ème Régiment de Transmission à Achern.

Sur l’écran : un terrain plat, vierge, arasé.

Le Vide.

Aujourd’hui, le vent a beaucoup soufflé.

Une dame bien coiffée Une dame bien coiffée

 

[1] Ce qui n’est ni une apostrophe admirative ni une insulte.

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