Aux confins (Journal du mois du corona 14)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Lundi 30 mars 2020)

En me réveillant, couvé par la douce obscurité du dedans (dehors le soleil amazonien faisait rage depuis des heures, dardant sa pluie de flèches sur ma persienne, laquelle, pour une fois, tint le coup), ma première pensée, j’en ai un peu honte a posteriori, fut pour Christophe, le chanteur.

Mon collègue et ami Eric m’avait, la veille, envoyé un des textos sibyllins dont il a le secret : « le dernier des Bevilacqua ». J’avais saisi l’allusion, moi qui aime ce chanteur depuis toujours, pour qui Les Mots bleus est une des plus belles chansons du monde, et la seule vraie réussite de Jean-Michel Jarre. Avec Les Paradis perdus. Et renseignements pris, Christophe est en réanimation depuis jeudi dernier.

Dandy un peu maudit, un peu vieilli, / dans ce luxe qui s’effondre…

L’ami d’Alan Vega, « chanteur » de Suicide, l’Elvis Presley du Tartare, récemment décédé. L’ami d’Alain Bashung (l’auteur d’une reprise des Mots Bleus plus belle encore que l’original), récemment décédé.

Récemment décédé, et de son propre fait, arpentant lui aussi les régions d’un rêve excentré, biais, mais un rêve en noir et blanc aux grandes failles expressionnistes, Philippe Pascal, le chanteur de Marquis de Sade, et plus tard de Marc Seberg (où il écrivit, lui aussi, l’une des plus belles chansons, secrète celle-ci, Les Ailes de verre[1]).

Qui, sur scène, avait les gestes détraqués d’une créature fabriquée par la Hammer, câblés au corps convulsif d’Ian Curtis. Du chant comme une modulation de l’épilepsie. Ou réciproquement.

Je ne parlerai pas de Bowie, Prince, Scott Walker, Mark Hollis…

Johnny, récemment décédé ? Ah oui. Euh…

Tous les goûts sont dans la nature, les goûts et les couleurs, etc. Si vous voulez.

Hier, j’ai réussi à faire fonctionner le vidéoprojecteur, après avoir eu l’idée (elle a mûri 6 mois) de réinstaller le logiciel d’installation. Je peux mettre beaucoup de temps à penser à ces opérations qui font le quotidien du geek, tant je répugne à la tautologie : installer ce qui est déjà installé… Ça m’est difficile, ça heurte mes idéaux de cohérence et de progression logiques.

Rebooter ?

Sur le mur blanc, les images ont dansé, saccadées (il faudra que j’examine le problème). Joie. J’ai fait défiler les « clips officiels » des chansons préférées des enfants… Je fomente à présent un attentat contre le château d’Elsa.

Puis je proposai un petit karaoké à Carmela. Eye of the tiger. We are the champions… Le matériel disponible sur youtube. Ça nous a revigorés (devant nos enfants effarés). Avant que nous ne regardions The Voice, le soir, en replay. Carmela et moi adorons chanter et échanger nos critiques des prestations de ceux qui chantent aussi, ou croient chanter. Dans The Voice, le choix des chansons est la plupart du temps consternant, mais hier Les Mots bleus ont été épelés, bruyamment, mais correctement ma foi…

Pendant que Christophe dormait pulsé.

Carmela me fit remarquer que les « coachs » – dans cette émission, on challenge énormément, et les teams s’entendent bien malgré les inévitables battles – s’embrassaient beaucoup, embrassaient leurs ouailles… Ah, en effet. Émission reçue depuis le passé, l’ante-Confinement, comme ces images parvenues à l’astronome terrien depuis une étoile sertie dans la nuit cosmique, disparue depuis des millions d’années.

Rémanence post mortem. Lumineuse absence. Rétrovision.

Un habitant de la galaxie d’Andromède observant la Terre au télescope devinerait Lucy progressant dans la jungle éthiopienne avec son enfant (à la pilosité inquiétante) sur le dos, un habitant de la galaxie M87 observerait quant à lui le T-REX en train de poursuivre, tous crocs dehors, un pauvre tricératops qui roule comme une boule de bowling renversant les fûts des arbres.

Et nous-même, observant notre reflet (Ouh ! le mec !) dans le miroir, nous nous observons tel que nous étions il y a une seconde. Non que nous nous dressions à une seconde-lumière de notre reflet (le miroir se situerait alors une distance d’environ 300 000 km), mais le Réel ne nous parvient pas instantanément, sans médiation d’aucune sorte, comme si la seule « interface » entre ledit Réel et nous-même n’était que la surface réceptive (une multitude de radiotélescopes) de notre peau.

Non, la caresse du vent dans nos cheveux (un crin ondulé, soyeux), la goutte d’eau fraîche sur le doigt, une bouchée de kebab subtile, évanescente, … tout cela, pointe d’épingle sensitive, n’existe que traité, interprété, comme informations, par le cerveau et son paquet de nerfs moelleux. Un matelas entre le Réel et nous, un matelas neuronal auprès de quoi la machine de Turing fait figure de calculette pour enfant (celle qui traîne dans un des coffres à jouets, et convertit les euros en francs). Un matelas qui amortit, déforme, les coups infatigables, indéchiffrables, du Réel.

Le Réel a d’abord la tête en bas avant que le cerveau ne le remette sur ses pieds. Et ainsi de suite.

Nous, hommes, sommes par conséquent toujours en retard d’une seconde au moins. Le Réel a toujours déjà eu lieu, sans nous. Même sans moi.

La distance temporelle, l’écart, entre le Réel et moi, je propose que nous l’appelions : le Monde. Un seul Réel nous devançant tous, inaccessible, l’Antan auquel nul n’est admis à revenir, authentique Jardin d’Éden défendu par le Chérubin ; mais une multitude de Mondes, aussi bien animaux qu’humains. Autant de façons d’habiter cet écart irréductible (car aucun être vivant n'a le pouvoir de l'annuler), autant de façons de l’exister comme l'espèce le décide, ou comme nous (êtres humains) le décidons.

Il nous appartient, comme je l’ai déjà dit, d’agrandir nos Mondes, comme le fin cuisinier l’agrandit du côté du goût, comme le peintre du côté du visible, … Autant de Mondes aux diamètres différents, plus ou moins sécants entre eux, plus ou moins sensibles l’un à l’autre. Comme l’a montré le biologiste Jakob von Uexküll dans un célèbre petit livre pillé par les philosophes, Mondes animaux et monde humain, publié en 1934, le même arbre réel n’a pas la même valeur, le même coefficient mondain, selon qu’il est vu depuis le « monde ambiant », l’Umwelt, du pivert, du renard, du bûcheron, ou des amants au crépuscule, … sans parler de la vie microscopique voire macroéconomique. Ou encore depuis le conte de fées, le film d’horreur, … Tant et tant de variations mondaines. De périmètres d’existence. Pour un seul Réel non vu, à jamais non touché. Reculé.  

C’est beau de se donner rendez-vous sous le ramage d’un Non-Réel bruissant mais dans le partage d’un même Monde dont le Non-Réel en question forme le point (vide) central !

Hé, c'est beau comme du Badiou, dis donc !

Actuellement, la philosophie fait un retour agressif au Réel, à l’encontre des pensées – celle de Kant en est l’archétype – qui posent que nous n’accédons qu’à une version humainement subjectivée du Réel. Ce que nous, nous avons appelé : un Monde. Eux, les « réalistes », sont persuadés que nous pouvons ouvrir le Monde, le décosser, pour laisser s’engouffrer le Réel sauvage. Que font d’autre les mathématiques ? nous répètent-ils à l’envi.

Un de ces réalistes de grand talent, Graham Harman, propose son approche de l’objet. Tel qu’il est donc, non tel que nous nous le représentons. Imaginons un morceau de coton. Enflammons ledit morceau. La flamme, écrit G. Harman, n’atteindra jamais le cœur de ce morceau de coton. Elle entrera « en contact uniquement avec le caractère inflammable de ce matériau », mais pas avec l’odeur, la couleur, du coton, lesquelles n’existent par ailleurs que dans la perception humaine ou animale. L’être même du coton est retiré des flammes qui le détruisent pourtant, de même qu’il est retiré de l’ouvrier qui le fabrique ou le travaille, l’utilise, et plus largement de toutes les relations qui se l’incorporent[2]. « L’objet est un cristal obscur retiré dans un vide qui n’appartient qu’à lui (…) ».

Soit. Mais, si je comprends bien…même quand nous avons accès à lui, le Réel, ce cristal obscur, se retire… Non ?

Alors, qui l’habitant de la galaxie d’Andromède observe-t-il au télescope quand il observe Lucy, jeune encore (25 ans), avant qu’elle ne tombe de l’arbre ? Qui le Solarien observe-t-il quand il m’observe écrivant ces pages ? Le Metamorphe d’il y a 8 minutes ? Plus jeune, plus gaillard, plus poivre que sel ?

Si notre « moi » réel nous antécède (car nous faisons partie intégrante du Réel auquel nous n’avons pas accès, que nous mondanisons à tour de bras), si nous ne sommes que la copie de notre image précédente, si le fantôme n’est pas un revenant mais un déjà-venu (toujours trop tôt), si nous survivons ainsi à notre propre spectre, …

Si, tout ça…

Si tout ça, qui, , quand, sommes-nous, tudieu ?!

!

… Il n'y a plus d'horloge, plus de clocher / Dans le square les arbres sont couchés…

 

Qui, où, quand ??? © Raphaël (fils de Metamorphe) Qui, où, quand ??? © Raphaël (fils de Metamorphe)

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=pFj-He8VT7Q

[2] Cf. Graham Harman, L’Objet quadruple, Seuil, 2010, p. 53-54.

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