Aux confins (Journal du mois du corona 45)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Jeudi 30 avril 2020)

Dans le salon, les notes d’accordéon de Daniel Mille, Après la pluie …

  • Eleonora : Moi aussi je veux faire le dialogue !
  • Tonio : Je veux faire le dialogue !
  • Eleonora : On peut réciter des poésies, on peut faire des petites blagues ?
  • Tonio : C’est le dialogue, non, c’est les lunettes, non, c’est le journal !
  • Metamorphe à Eleonora : Qu’est-ce que tu voudrais dire aux gens qui te lisent ? Ça fait du monde, attention !
  • Eleonora : Quand je vais être plus grande, je veux une moto !
  • M : Et toi, Tonio, qu’est-ce que tu veux dire ?
  • Tonio : Monsieur Toto ! rires avec sa sœur On fait le dialogue !
  • Eleonora : Je veux dire quelque chose : si quelqu’un se trompe, c’est un truc pour apprendre ! Si on se trompe jamais, on n’apprend pas !
  • M : Oui, c’est vrai, ma chérie, c’est profond ce que tu dis…

Carmela arrive dans le salon.

  • C : Tu pourrais dire qu’on est malades (une bête indigestion).
  • M : C’est pas très intéressant...
  • Tonio : S à l’envers !

Les enfants montent se laver les dents et se mettre en pyjama, car ils sont très obéissants. Nous n’avons pas dû insister pour qu’ils nous laissent au rez-de-chaussée un peu de temps.

  • : Et toi, Amore, qu’est-ce que tu veux dire ?
  • C : Je veux dire que je suis très contente de la correspondance (électronique) que j’ai avec mes élèves. Qui est de plus en plus vraie au fur et à mesure du confinement.
  • : Et par rapport à la « classe virtuelle » ?
  • C : C’est une vraie correspondance, c’est lent, asynchrone comme toute vraie correspondance, ça ne colonise pas le temps des gens…
  • M : Contrairement à la classe virtuelle, j’y reviens ?
  • C : Bah oui, j’ai décidé de tirer profit de la spécificité de la situation. Au lieu de simuler l’emploi du temps habituel, comme on est dans une situation autre, on ne va pas faire semblant. Au début, je culpabilisais, mais maintenant, je trouve ça juste.
  • M : Ouais, je suis d’accord. Il y a de beaux moments dans ces dialogues écrits. Des élèves qui « parlent » davantage qu’à l’oral. Les muets en classe s’expriment. Les rapports sont plus chaleureux. C’est la vieille controverse oral / écrit. On a toujours privilégié l’oral, il a fallu un Derrida pour manifester en pleine lumière cette domination et faire remarquer que, dans toute parole, il y a aussi de l’écrit, de la trace écrite, qui fait semblant de disparaître sous la pression de la parole, de l’oral. Oui, c’est vieux, cette superstition qui fait de la parole le lieu de la vérité. C’est de la magie…
  • : Je leur dis aux élèves, tout ça. Je viens de répondre à une élève de première qui me dit… Comment elle dit ça ? Qu’elle perd en qualité de concentration, en heures de sommeil, à cause de l’écran. Qu’elle a l’impression d’être toujours en retard, de n’en avoir jamais fini, et c’est inhabituel pour elle – c’est une excellente élève –, et elle écrit à la fin : pour préserver cette illusion de normalité, voici mon devoir… Et donc je lui ai répondu longuement en lui disant que, justement, je n’avais aucune intention de donner l’illusion de la normalité dans ma pratique. Et que je ne considérais pas le confinement, le temps dilaté, comme des contraintes, des empêchements, mais au contraire : comme des opportunités. Je le revendique.
  • : Et, alors, toute autre question. On envoie Eleonora et Tonio à l’école le 11 mai ?
  • : Non. T’en penses quoi, toi ?
  • : Ben, j’en pense ce que me disait Raphaël sur skype: tu vas pas envoyer les enfants à l’école, quand même ! C’est une manœuvre du patronat ! Je ne le dirais pas exactement comme ça, mais c’est gros : ce sont les gamins qui ne peuvent se garder eux-mêmes qu’on envoie dans les classes, et quelles classes ! Les autres, les lycéens, ils peuvent rester seuls à la maison pendant que papa et maman vont bosser. Moi, je peux l’entendre, si au moins on disait clairement les choses, au lieu d’invoquer l'égalité, de moraliser toute cette affaire ! Encore une manière de culpabiliser ceux qui ne voudront pas marcher au pas ! Et de les infantiliser. Y a un très bon entretien sur Mediapart avec Johann Chapoutot : la différence entre l'Allemagne et la France : dans un cas, on parle à des adultes, dans l'autre, en France, à des gamins...
  • : Ah oui ! Moi ce n’est pas pour des raisons sanitaires que je ne veux pas envoyer les enfants à l’école, c’est pour des raisons de principe : on peut pas ajouter un troisième niveau dans l’inégalité. En ce moment, c’est connecté, déconnecté, et maintenant on va rajouter : présent en cours. Ça complique les choses, ça ne résout rien : entre ceux qui ne sont pas connectés et ne seront pas présents, ceux qui seront en « distanciel », et les autres, présents en chair et en os.
  • : Ouais, le bordel, quoi !
  • : L’injustice. Ça continue d’exclure, et toujours davantage… Regarde. Même le distanciel va en prendre un coup. Les profs vont devoir s’occuper de ceux qui vont retourner en classe, ils ne vont pas pouvoir s’occuper de ceux qui restent connectés… Tout le monde, tous les élèves, seront perdants. Mais bon, ça fait des semaines qu’on le dit. Donc non, je n’enverrai pas mes enfants à l’école.
  • : Comme en toute chose je t’obéirai, femme !

Daniel Mille a cessé de jouer et la pluie a cessé de tomber. Adepte des synchronicités, je n’y vois aucun lien causal.

Les portes claquent à l’étage. Cris perçants (« caca boudin ! »), galops d’éléphants au plafond…

L’école, c’est quand même pratique pour garder les enfants.

 

Vous reprendrez bien un peu de distanciel, les enfants ?! Vous reprendrez bien un peu de distanciel, les enfants ?!

 

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