Aux confins (Journal du mois du corona 58)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le déconfinement dû au coronavirus.

(Vendredi 31 juillet 2020)

Je suis revenu mardi soir, à Marcq, après un petit périple de deux jours en Occitanie, lequel a demandé deux jours supplémentaires de trajet. Avec Victor je suis allé rendre visite à notre ami commun, Cédric Demangeot, et à Élise son épouse. Cédric est l'éditeur d'une des plus belles maisons de poésie française, Fissile, et l'un des poètes les plus importants dans notre langue. J'oublie la chienne de Cédric, un bel animal timide et aimant dont Cédric écrit dans Le Poudroiement des conclusions : « Le regard de mon chien – l'échec de ma pensée » (p. 120).

Ce fut l'occasion de retremper notre amitié dans la conversation à vive voix, le partage d'un monde (la poésie, et la résistance ultra-minoritaire que celle-ci oppose vainement, inaudiblement, à l'agressive, l'autoritaire, la bruyante, vulgarité de l' époque), dans la maison en pierre de nos hôtes, toujours fraîche et ombreuse alors que dehors le soleil renversait une marmite d'orties brûlantes.

Quand le désert aura, hyène autophage, récuré ses propres os planétaires, quand le Soleil mirera dans la Terre sa propre image duneuse, il restera aux Cabannes une bâtisse où quelques centaines de recueils à la couverture sable dorment dans une invincible pénombre de cave.

J'ai aimé trouver chez Élise une alliée déterminée face à l'athéisme, l'immanentisme faudrait-il dire, de mon ami Victor, poète de la rocaille, de l'intensité de la langue telle qu'elle (se) survit après la destruction du lien natif avec les choses ; poète du « muet » selon le mot d'André du Bouchet. Je crois à cette nécessité de dire (s'il se peut) le détruit, moi aussi, et Cédric de même, mais j'apaise la destruction, si je puis dire, j'essaie de la relativiser, à l'aune d'une ligne de fuite dont je sens la poussée, l'énergie, laquelle ligne vise un ailleurs que ce seul bocal terrestre asphyxié.

Il y a de l'âme, je le pose, je le pressens, fût-elle péniblement chimique, neuronale, et éphémère. Nous ne nous résumons pas à l'ici, l'ici-bas, même s'il n'y a pas d'au-delà – et que nous y mourrons.

Les plus beaux gestes d'exister font signe.

Comme fait signe le regard de la chienne de Cédric Demangeot, comme il fait en effet échec à notre pensée, pas qu'à la sienne, échec à la pensée de l'homme d'aujourd'hui.

Cet échec, Buber et Derrida après lui, parmi d'autres, l'ont ratifié en leur temps. Tous les deux avec un chat. Buber raconte dans Je et Tu, son maître-livre, avoir aperçu une lueur s'allumer dans la pupille du petit félin qui avait croisé son regard, une lueur qui avait pour un court instant dévoré le « Cela » de la relation objective, impersonnelle, et déclenché d'une étincelle le brasier du « Tu », de l'adresse à l'autre – homme ou bête. Lueur mort-née, étouffée, et d'autant plus poignante. Lien défait dans le moment de sa tension, de sa projection vers l'autre. Derrida, dans L'Animal que donc je suis, un de ses plus beaux livres, où le philosophe tente d'approcher les animaux malgré les « animots » qui brouillent le passage, avait de son côté été troublé par le regard du chat donné à son corps nu, ruisselant, dans la salle de bains.

L'animal a-t-il la moindre « idée », le moindre « sentiment », de ce que revêt la nudité pour l'homme qui, sans y penser même, ne pense qu'à se couvrir ? Le propre de l'homme, avant le rire, c'est d'avoir amené sur Terre quelque chose, une absence, comme la nudité, et ce que la nudité recouvre – le corps comme un secret honteux/excitant, la lamelle vibratile du goût/dégoût, la rupture du lien avec la nature (la honte des sécrétions du corps, d'une stupéfiante « bêtise » quand on y réfléchit deux secondes).

Ces dernières semaines, j'ai multiplié les lectures « écologiques », le mot n'est pas satisfaisant et devrait s'évanouir dans la « politique » comme le dit Bruno Latour dans Où atterrir ? L'écologie devrait se cantonner à un domaine spécifique des sciences de la nature et l'inquiétude pour le Terrestre, selon le mot de Latour, devenir la tonalité globale, évidentissime, du geste politique. Mais voilà. Comme l'explique le philosophe, l'homme du commun, aidé en cela par la classe des puissants (plus minoritaire encore que la classe des poètes mais dangereusement « efficiente » quant à elle), a accoutumé de voir la Terre depuis Sirius comme s'il n'en était pas l'habitant, comme si la planète et l'être humain n'étaient pas intimement liés, coagissants, charnellement dépendants.

Nous vivons ici, nous vivons ici, mais ne voyons notre vie terrestre que depuis un télescope perché sur une lointaine étoile... Qu'est-ce à dire si ce n'est que nous (nous) vivons à distance ? Écartelés ? Il s'agirait de détruire le lit de Procuste et de nous réunifier. De revenir sur la Terre que nous n'avons pas quittée.

Et d'assumer, comme le dit Latour, que nous sommes des Terrestres comme la chienne de Cédric Demangeot, comme le hamster, comme l'araignée, la fourmi, comme l'aigle, l'éléphant, le requin, la sardine, la puce d'eau, la fleur, le liseron, comme la tique ou l'amibe, mais aussi comme le nuage, l'air, la roche, …

Le Corona nous a renvoyé en pleine face cette identité refoulée, le virus a réagi à la destruction de l'habitat animal, d'une aire de vie, la Terre, et certains Terrestres se sont rebiffés. Contre nous, les agresseurs. Leurs frères en vie.

C'est par cette marge, je crois, c'est-à-dire par cette périphérie la plus large, par la bande, l'inscription vivante dans le Terrestre, que nous solderons les combats politiques et sociaux les plus aigus, les plus nécessaires, et centraux. Ceux de la peau, de l'orientation sexuelle, …

Quand je lis le petit livre rageur de Paul B. Preciado, Je suis un monstre qui vous parle, qui reprend la conférence donnée par cette « femme » en transition vers une forme de « masculinité » devant un parterre de 3000 psychanalystes aussi dissipés que les mioches mal éduqués de l'Assemblée Nationale, je me dis que les questions du genre ne pourront jamais être résolues depuis leur propre champ de réflexion.

Il y a quelques semaines, je fumais un havane en compagnie d'autres amateurs du cigare, mes amis Roger, Didier, Christophe, Vianney et Thierry, à une terrasse de Tournai. J'essayais d'initier mes amis (âgés de 50 à 80 ans, grosso modo) aux nuances et subtilités des gender studies. Hormis Vianney qui connaissait le sujet pour avoir été, entre autres, membre, comme moi, de l'équipe de Tausend Augen, dans ses jeunes années, mes amis, hommes ô combien ouverts d'esprit, ne connaissaient que confusément le problème et ses ressorts théorico-pratiques.

Je rappelle l'idée séminale des gender studies, soit la fameuse phrase de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième sexe, sa sentence gnomique : « on ne naît pas femme, on le devient ». Autrement dit, l'être humain n'est justement pas un être, une identité stable, une essence comme disent les philosophes, c'est au contraire un devenir sans fin que la mort. Par conséquent, il n'est pas d'Homme ou de Femme, à quoi chaque être humain corresponde naturellement et tendanciellement, comme des vêtements produits en série correspondent à leur patron, mais des rôles historiques, sociaux, variables selon les lieux (au sens le plus large) et les époques : il est évident, par exemple, que l' « homme » d' aujourd'hui, si nous pouvons tenter d'en brosser le patron (ce qui serait, ma foi, assez difficile) n'a pas grand-chose à voir avec l'homme de l'Antiquité, le Grec par exemple, qui met, comme Socrate, la relation homo-érotique au pinacle des relations amoureuses et amicales, et lui décerne le plus grand pouvoir pédagogique voire véritatif.

Ne parlons donc plus de sexe masculin ou féminin, d'identité naturelle, mais d'un rôle, d'une performance, d'une « parodie sans original » comme l'écrit Judith Butler dans Trouble dans le genre. De fait, nous ne savons ce que fera l'individu doté d'un phallus de son organe à l'âge adulte, nous ne savons de même ce qu’en fera l'individu doté d’un utérus – Beatriz Preciado est devenue, et devient encore, Paul, en s'administrant des doses de testostérone comme « ille » le décrit précisément dans Testo Junkie.

Le transsexuel (opéré ou non) ne fait plus alors exception au corps normal, au corps « naturel », à son identité biologiquement affermie et vérifiée, mais s'affirme comme le révélateur du genre entendu comme plasticité constitutive de l' « ipséité »[1] sexuelle.

L'être humain, c'est indéniable, jouera des rôles au long de son existence, il variera ses parodies d'identité sexuelle au fil de ses goûts, de ses expériences, et attestera de fait « son » genre comme invariable transition.

Rien que de bien évident, je n'ose dire : de bien naturel !

Je reconnais moi-même n' « être » plus du tout le même homme à la veille de mes 50 ans qu'à la veille de mes 20 ans, et ce n'est pas qu'une question d'âge, ni de maturité. J'eusse pu jouer d'autres rôles entre-temps, et m'inventer autrement que je ne suis, ou ne deviens, aujourd'hui.

Pour autant, même si je souscris au fond de cette pensée vigoureuse héritée de l'existentialisme sartrien et de ses effluents les plus puissants (à cartographier du côté de Foucault, Deleuze, etc.), je ne puis m'y livrer complètement. J'ai du mal à ne concevoir le corps humain que comme une simple « surface d'inscription ».

Même si les matérialistes étriqués ignorent encore que la matière, la physique contemporaine l'a amplement démontré, tient plus de l'esprit que du caillou, il n'en reste pas moins que la matière a une consistance minimale, et oppose une résistance, fût-elle éthérique, aux coups, aux transformations que nous lui faisons subir. Et nous parlons ici du corps humain... qui n'est pas un mince morceau !

Le corps opéré, le corps hormoné, recomposé par l'industrie pharmaco-biologique, préserve de son inertie originelle : si l'on interrompt le traitement hormonal, la voix de Beatriz percera sous celle de Paul, les poils ne pousseront plus, la masse musculaire fondra. Comme si le corps transformé, transitant, était inexorablement attiré par son ancienne « version », se cabrait, rétroversait, faisait effort pour se replonger dans l'origine, dans la matrice, même idéale.

Et que dire de l'intimation selon laquelle nous devrions assumer le corps de nos choix existentiels, fabriquer, sculpter, ce corps au gré de nos désirs ? J'y vois le même danger que dans la pensée de Thoreau : le quant-à-soi, l'adoration apolitique de sa propre singularité non partageable. Thoreau enseignait à ne faire confiance à personne, pas même à ses amis. Foutez-moi la paix ! est le fond de sa philosophie.

Il y a quelque chose qui me paraît capricieux dans cette pensée du genre, de la plasticité existentielle. Et ce même si je serai le dernier à nier le malheur de ces êtres humains qui ne se sentent pas à leur place, ou qui, affirmant courageusement leur choix, le concrétisant au plan du corps et de l'idée, sont rejetés par ceux qui vivent aveuglément dans l'orthodoxie identitaire.

Si nous ne devenons plus, au plan du genre, de l'identité, de l'ipséité, que « ce » que nous avons choisi, ou cru choisir, il y a fort à parier que cette apparente multitude d' «  êtres » humains perdra tout caractère distinctif et s'agrégera, se dispersera, dans une foule de clones, d'atomes égarés dans un milieu homogénéisé, cristallin, après avoir rêvé d'une infinie, d'une mouvante, diversité.

Le poudroiement, la pulvérisation, énergétique des ipséités, des devenirs, ne pourra que s'écrêter, se liquéfier dans une eau-mère identitaire, sans remous. Un début de désert, un frissonnement de sable partout le même.

C'est à ce point-ci de l'aporie, de ce que je pense être l'aporie de cette pensée du genre, qu'une pensée de type écologique (gardons le mot pour l'instant) pourrait intervenir et trancher le nœud gordien.

Paul B. Preciado consacre une petite phrase à cette puissance de la vie dans son libelle, à cette puissance créatrice, avant de nous rappeler que nos choix de genre sont autant de « cages » dans lesquelles nous nous enfermons et nous blottissons, et que nous transitons de cage en cage ; encore faut-il le savoir, dit-ille en substance… Et si, loin même de prendre conscience de ce que nos voyages censément formateurs, périlleux, ne sont que des voyages de prisonnier somnolent, recroquevillé dans son fourgon blindé, et si, loin même de tenter de crocheter la porte de la cellule, nous possédions le pouvoir (magique) de désintégrer la cellule et toute prison avec elle ?

Si, enfin, nous détenions le pouvoir de dissiper tout régime disciplinaire sans pour autant verser dans l'anarchie des genres auto-déconstructeurs, et de l'ultralibéralisme qui, je le crois de plus en plus fortement, s'y tapit ?

Dans l'extraordinaire Watchmen d'Alan Moore, un savant génial, et superhéros de surcroît, Ozymandias, voyant le conflit entre les USA et l'URSS dégénérer jusqu'à mettre en péril le Monde, importe d’outre-dimension une créature extraterrestre géante en plein Manhattan. Le monstre met tout le monde d'accord contre lui et, pour la première fois, l'Humanité s'éprouve dans son unité, par-delà la contingente diversité des individus qui la composent.

Avec le Corona, avec le risque réel d'une sixième extinction des espèces vivantes avant lui, dont l'homme, le monstre a atterri et commencé ses ravages. Ils sont éblouissants, peut-être sans remède. Pour l'heure, j'ai l'impression que les Terrestres, gênés par le boucan que produit l’énorme créature, commencent à lâcher le télescope, à ne plus observer la Terre depuis Sirius. À se retourner. Mais les mauvaises habitudes sont tenaces, et les « puissants » n'ont pas intérêt à l'atterrissage même s'ils sont au fait de la situation.

Il nous reste à comprendre que ce retour sur Terre ne demande pas d'ascèse particulière, de renoncement au confort, de « décroissance » privative, mais simplement d'apprendre à réhabiter notre habitation, et en premier lieu notre corps animal – lequel est tissé avec les autres corps animaux, végétaux, terrestres.

De là, qu'importeront les genres, les peaux ?

Réapprendre à vivre.

L’évidence.

La même que celle du regard de la chienne de Cédric Demangeot, à quoi notre pensée n’est pas encore capable de s’élever.

PS : Aujourd’hui, à Lille, il a fait près de 40 degrés. Le jardin étouffe.

(Ozymandias) Où diable ai-je pu fourrer ce satané briquet ? Huh ? (Ozymandias) Où diable ai-je pu fourrer ce satané briquet ? Huh ?

 [1] Depuis au moins Paul Ricœur et son livre, Soi-même comme un autre, on distingue l’idem de l’ipse : l’idem renvoie à une identité stabilisée, répétitive, celle d’un Je immuable par exemple, gagé sur une nature humaine fondamentale ; l’ipse renvoie de son côté à une identité évolutive, ouverte, inachevable, celle, par exemple, du Soi qui n’a de cesse d’évoluer sous la façade apparemment impassible du Je. Une bonne carte d’identité devrait consister en une carte d’ipséité… L’État et sa Police répugneraient à une telle carte, le pouvoir a toujours voulu pétrifier l’ipséité en identité, par définition.

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