Lettre ouverte à Madame la Ministre Fleur Pellerin - billet 1

Lettre ouverte d’un esprit encore un peu libre à Madame Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication.

De Jérôme Antoine (publication sur le site "la tête chercheuse"), vendredi 16 octobre 2015.


Madame la Ministre, J'ai été ravi de lire dans le Monde que vous alliez vous saisir d'un éventuel petit souci d'indépendance des médias dans les prochains jours, notamment suite à l'intervention de Monsieur Bolloré dans la ligne éditoriale de Canal +. Je me suis dit que cela tombait bien, et que j'allais en profiter pour vous parler de quelque chose qui concerne tout le monde, même si très peu s’en rendent compte. Bien sûr, je sais qu'il y a en 2015 des questions bien plus graves que la mienne, comme se faire un avis sur les propos de Madame Morano, découvrir si Madame Aubry et Monsieur Macron vont se réconcilier, quelle couleur de moquette dans le bureau de Monsieur Gallet, se demander s'il faut nommer "migrants" ou "réfugiés" des gens dans la merde, ou encore débattre des moyens de relancer la croissance, car tout le monde a enfin compris que consommer toujours plus est le seul moyen de sauver la planète et ceux qui ont faim, j'en conviens. Mais un peu de légèreté ne pouvant nous faire que du bien, j'ai décidé de me lancer, moi, Monsieur Toutlemonde, trentenaire, fils de Monsieur et Madame Toutlemonde. 

Je me suis dit que quand il s’agit de la liberté, on peut faire mieux que se contenter de mettre une photo de profil « Je suis Charlie » sur les réseaux sociaux. On peut réfléchir, écrire et s’exprimer. Même si on ne s’appelle pas, par exemple, Seydoux, Drucker, Gainsbourg, Doillon, Beigbeder, Higelin, Dutronc, Chedid, Villepin, Bohringer, Lagardère, Bouygues ou Dassault. Même si on préfère les livres de Georges Orwell ou Bakounine à ceux de François Fillon ou Jacques Attali. Même si on préfère les citations d’Aldous Huxley à celles du général de Gaulle. Même si on préfère allumer sa télévision pour regarder « Les nouveaux chiens de garde » plutôt que le grand ou le petit journal de Canal +. Et même si on se trompe. N’est-ce donc pas là le principe de la démocratie ? Je vais donc vous parler d’une histoire bien réelle, qui n’a l’air de rien au début, et pourtant, elle pourrait devenir mieux que Game of Thrones ou House of Cards. 


Le 7 octobre, une enquête stupéfiante sur le Crédit Mutuel d'abord déprogrammée par Canal + était enfin diffusée sur France 3. Ces journalistes mettent en lumière des faits qui, s'ils sont confirmés, semblent extrêmement graves. Les accusations vont jusqu’à l’évasion fiscale organisée et au blanchiment de l’argent du crime. Pourtant, les médias nationaux ne relaient que très peu les éléments de cette enquête. En Alsace par exemple, pourtant fief historique du Crédit Mutuel, les deux principaux journaux de la région, L'Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace, n'ont fait aucune mention de ces révélations dans les jours qui suivirent la diffusion de l’enquête. Pour info, ces deux journaux lus par 700 000 Alsaciens chaque jour appartiennent au Crédit Mutuel. 

 J'expose ici des faits, sans juger personne. Et je m'interroge. Parce que j’ai l’étrange sensation d’avoir peut-être sous les yeux quelque chose de si énorme qu’on en ignorerait l’existence. Un peu comme quand l’humanité imaginait encore une Terre plate, car trop grande pour être vue ou parcourue dans toute sa splendide rondeur. Et puis finalement, dans notre affaire, j'en arrive à me dire qu'il y a deux hypothèses.

Voici la première : 

 Les auteurs de l'enquête sur le Crédit Mutuel sont des menteurs (Canal + aurait pu la déprogrammer pour cette raison), et de l'argent public a donc été dépensé pour diffuser ce tissu de mensonges sur une chaine publique. Dans ce cas, qu'attendez-vous pour réagir ? Qui est responsable ? Car il s'agirait d'un épouvantable scandale. Pourquoi le Crédit Mutuel ne se défend-il pas dans les médias ? Et pourquoi la presse alsacienne ne juge-t-elle pas nécessaire d'enquêter et d'informer ses lecteurs ? Elle pourrait ainsi rétablir la vérité concernant une institution faisant partie du patrimoine local et injustement salie par des "journalistes" à la télévision. Ce serait à n’y rien comprendre. 

 Ou, deuxième hypothèse : 

 Les soi-disant faits révélés par les journalistes au sujet du Crédit Mutuel sont réels. Là, il ne s’agirait plus un scandale, ce serait carrément la catastrophe, y compris pour vous. D'abord parce que ce serait infiniment grave en soi. Ensuite, et surtout, parce que les médias n'en auront parlé que très peu, voire pas du tout pour beaucoup. Idem pour nos élus ou membres du gouvernement d'habitude si prompts à s'indigner pour chaque fait divers ou parole de travers. Cela pourrait peut-être révéler, si ma petite tête issue de la France d'en bas fonctionne encore correctement, quelque chose de tout à fait perturbant. Continuons, pour illustrer mes propos, avec ce qu'il se passe en ce moment (ou plutôt ce qu’il ne se passe pas) en Alsace. 

 Cela pourrait éventuellement signifier qu'un pouvoir économique (ici une banque) déjà aux commandes des médias (ici la presse locale) aurait en quelque sorte absorbé le pouvoir politique, à savoir le(s) parti(s) traditionnel(s) de gauche et de droite. Je m'explique, et je rappelle qu’il s’agit d’une simple hypothèse. Des médias contrôlés par un pouvoir politico-économique unique et tout-puissant seraient libres de diffuser massivement, notamment via les monopoles du contenu et de la réglementation des nouvelles technologies, des divertissements, un déluge de faits divers et des débats inutiles et/ou malsains. Avec, en plus d’une incessante incitation à la consommation, deux objectifs inavouables : annihiler l’esprit critique des gens et attiser toutes formes de tensions et de divisions. Vous allez me dire que j’ai trop d’imagination. Pourquoi les médias feraient-ils une chose pareille ? C’est vrai ça, pourquoi ? Peut-être parce qu’ils pourraient ensuite marteler que les partis extrémistes sont aux portes du pouvoir ? Ce qui, quand on y pense, semblerait suffisant pour que les ‘‘vrais démocrates’’ s’indignent, se mobilisent, aillent voter contre les extrêmes et aient l’impression de vivre dans une démocratie où ils ont leur mot à dire. J’en exploserais presque de rire, pas vous ? 

 Ainsi offririons-nous des mandats politiques factices (avec pouvoir, privilèges et immunités) aux personnes présentées dans les médias comme non extrémistes. La machine deviendrait si parfaite que ces dernières n’auraient même plus à faire de fausses promesses pendant les campagnes électorales. Il suffirait d’apparaitre sur les affiches d’un parti présenté dans les médias comme respectable (car complice du pouvoir économique) et de crier « attention aux extrêmes ! » pour gagner une élection qui, forcément, ne servirait absolument à rien d’autre qu’à donner l’illusion d’un régime démocratique. Logique quasi-mathématique, applicable avec quasiment tous les propriétaires de médias en France, qui sont, bizarrement, souvent des banques ou le complexe militaro-industriel. Du coup, imaginez qu'on pose vraiment l'équation d’un système aussi farfelu à l'échelle de l’État. Cela donnerait la chose suivante : 

 Médias aux ordres du pouvoir économique 

+ absorption du pouvoir politique (celui qui est légitime) par le pouvoir économique 

= médias aux ordres d'un pouvoir politico-économique illégitime et tout puissant. 

 Il s'agirait selon moi (toujours au conditionnel), aux yeux de l'Histoire, d'une nouvelle forme de totalitarisme. A moins que mon dictionnaire ne déconne ! Peut-être le totalitarisme ultime. Un colosse totalitaire plus destructeur que jamais, qui aurait enfin compris qu’il pouvait courir comme un dératé sur ses pieds d’argile s’il se délestait de son énorme tête. Car en se privant volontairement d’un chef unique, identifiable et qui concentre les rancœurs, il savait être en mesure de revenir et de grandir à toute vitesse, sans faire un bruit. Comme un cancer qui ronge discrètement. Une pieuvre totalitaire en mesure de maitriser l'environnement, les idées et les envies des gens dès le plus jeune âge et sans violences physiques tapageuses. Un totalitarisme qui martèlerait l'importance d'une démocratie qui ne serait qu'illusion, et qui irait même jusqu'à prévoir des partis pour les révoltés. Un totalitarisme tentaculaire qui serait capable, pour son propre profit, d'empoisonner l'intelligence, la bonté, l'air, l'eau, la nourriture, de raser des forêts, de souiller les océans, de faire proliférer les armes. Il pourrait même décider en toute impunité de détruire des tonnes de fruits pour maitriser son offre et ainsi maintenir des prix élevés. 

 Effrayant ? Ce n'est pas tout. On peut imaginer qu’un totalitarisme aussi évolué soit en mesure de maintenir volontairement des millions de personnes au bord de la précarité afin qu'ils continuent chaque jour à travailler pour des bourreaux qui s’ignorent. Sans jamais avoir le temps ou l'énergie de penser à des choses sérieuses. Chaque semaine apporterait son lot de nouveaux produits, de nouvelles tendances, de nouveaux divertissements et de faux intellectuels. Les gens trouveraient ainsi un sens à leurs existences à travers ce qu'ils pourraient posséder, ce qu’ils pourraient montrer aux autres, et ce qu’ils pourraient détester. Mais, pour pouvoir se le permettre, il faudrait travailler encore plus dur pendant les plus belles années de leurs vies et/ou, pire, fermer les yeux et intégrer la pieuvre. Le chômage ? Il serait volontairement maintenu à un niveau élevé pour pouvoir faire pression sur les salaires de travailleurs mis en concurrence dans un marché aux esclaves où la carotte aurait remplacé les chaines.  

La suite ? Imaginons. Un tel totalitarisme moderne pourrait pousser le vice jusqu'à s'enrichir encore plus en vendant les médicaments censés traiter des maux qu'il aurait lui-même propagés ou inventés, grâce à sa mainmise totale sur tous les secteurs économiques. Le conditionnement des esprits pourrait devenir si puissant que les gens ne verraient plus rien de révoltant lorsqu'un être humain, se déplaçant dans un véhicule pesant trente fois son poids et valant le prix d'un logement, passe devant un autre être humain qui dort à même le trottoir. Pire, les gens pourraient en arriver à considérer instinctivement les personnes affichant des signes extérieurs de richesse (voitures, vêtements et accessoires de marque...) comme plus respectables et dignes de confiance que celles qui dorment dans la rue, car mieux adaptées à la société. Sauf que, et cela a déjà été dit, être intégré à une société malade n’est pas un signe de bonne santé mentale. 

Vertigineux, ce qu'une histoire toute simple en Alsace pourrait éventuellement, avec de l’imagination, révéler de notre pays si l'hypothèse numéro 2 devait être la bonne, n'est-ce pas ? Se dire que le totalitarisme pourrait être de retour, plus fort que jamais parce qu'il aurait enfin trouvé le moyen de se cacher dans l’ombre d’une démocratie de façade et intouchable. Ce serait la découverte du siècle, formellement démontrée par l’examen d’un cas concret. Nous pourrions, tous, immédiatement cesser de reconnaitre la légitimité de nos élus et arrêter de voter. Ne serait-ce que pour économiser le papier. Les étudiants pourraient arrêter d’aller suivre des cours dont l’unique but serait de les préparer à servir ou à être victime de la pieuvre sans jamais rien remettre en question. Nous pourrions être des millions à savoir quel effet ça fait d’être Jim Carrey lorsqu’il découvre le pot aux roses dans The Truman Show… ! 

 Bien sûr, tout cela n’est que pure fiction. Néanmoins, et vous me voyez venir, je me demandais s’il était envisageable que vous demandiez aux médias de nous tenir au courant de la suite des événements. Qui est le menteur ? France 3 ou le Crédit Mutuel ? Ce serait très aimable de votre part. Sinon ce n’est pas grave, on cherchera nous-mêmes, entre gentils moutons. Finalement, je vais conclure en vous posant la question toute bête qui me turlupine depuis des jours, celle qui me semble fondamentale et qui a motivé la rédaction de cette lettre : 

 

Madame la Ministre, si nous vivions aujourd’hui, en 2015, en France, sous le joug du plus absolu, du plus destructeur, du plus vicieux et du plus parfait des totalitarismes, et dont vous seriez alors un des rouages, est-ce que quelqu'un nous le dirait ? 

 

Et vous d’ailleurs, vous pensez que vous seriez au courant ? 

 Bien à vous Madame la Ministre, 

 Jérôme.


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