On n’enferme pas l'aspiration à la liberté

Jusqu'au 27 mars le Mare Jonio a été sous séquestre dans le port de Lampedusa, après avoir sauvé 50 migrant.es qui fuyaient la Libye, et plus aucun bateau d'ONG ne parcourait la Méditerranée pour prévenir naufrages et morts. Mediterranea Saving Humans est une action politique et citoyenne d'obéissance civile, née à Palerme et qui fait éclore des "Mediterranea in terra" dans toute l'Italie.

mise à jour 27 mars : le procureur d'Agrigente lève le séquestre, le Mare Ionio repart

22 mars 2019

Liberté, liberté ! Ce sont les voix de quarante-neuf réfugié.es et migrant.es débarquant à Lampedusa mardi dernier qui aident le mieux à comprendre ce qui s'est passé ces jours-ci autour du Mare Jonio, le bateau de Mediterranea. Elles nous disent ce qui advient chaque jour, en Méditerranée et dans les pays que traversent ces hommes et ces femmes qui fuient vers la rive nord-africaine : cette aspiration aussi primordiale qu’intense à la liberté, qui porte le mouvement des migrant.es. Pour brider cet élan et, souvent, le casser, avec de mortels résultats, un réseau de dispositifs de contrôle, des plus sophistiqués (radars et autres techniques de surveillance spatiale et d'interception des corps en mouvement) aux plus brutaux et violents : le fouet et les autres instruments de torture dont usent les gardiens des camps de concentration libyens.

Le Mare Jonio, maintenant immobilisé à Lampedusa par un « séquestre probatoire » ordonné par les Douanes et confirmé par le procureur d'Agrigente, s’est immiscé dans ce conflit, et y a ouvert une brèche pour la soif de liberté des migrant.es. Une ouverture certes minime, si l’on pense qu'au moment même du sauvetage un autre naufrage en Méditerranée centrale faisait une trentaine de morts ou de disparus. C’est néanmoins une percée importante, qui a sauvé quarante-neuf vies et grippé le circuit infernal sur lequel prospèrent les « trafiquants » : cet engrenage qui fait que les migrant.es, une fois entrepris le passage en Méditerranée, sont reconduit.es de force par les soi-disant « garde-côtes » libyens dans les camps, et livré.es de nouveau au business du « trafic des êtres humains ». Un circuit intégré, reposant sur la complicité, désormais largement documentée, de l'appareil libyen dans son ensemble, qui alimente et entretient les affaires des trafiquants. Ses véritables complices sont ceux qui le soutiennent, entre autres le gouvernement italien, et non Mediterranea ou les ONG,  comme Sea Watch et Open Arms (voir Forensic Oceanography Blaming the Rescuers, juin 2017), qui tentent de bloquer l’engrenage et de libérer de leurs chaînes, réelles et symboliques, les femmes et les hommes en fuite.

L'un des quarante-neuf migrants sauvés par le Mare Jonio nous a dit avoir tenté cinq fois la traversée. C'est cette obstination qui caractérise le désir de liberté dont la Méditerranée est le théâtre, trop souvent tragique. Ces voix, liberté, liberté ! nous saisissent au plus profond de nous-mêmes. Elles résonnent avec les places, envahies à nouveau en ce mois de mars par les manifestations contre le racisme, contre le changement climatique, pour la liberté des femmes. Aux douaniers qui lui intimaient l’ordre de stopper les moteurs, au risque que les vagues de deux mètres ne déstabilisent le bateau, le pêcheur Pietro Marrone, commandant du Mare Jonio et actuellement visé par une enquête, a répondu « Je n’arrête pas les moteurs ». Ces paroles sont plus qu’un témoignage de dignité et de responsabilité : contre la criminalisation, lançons et multiplions les moteurs de la solidarité, consacrons-nous collectivement à élaborer les fondements de cette nouvelle liberté à laquelle nous convient les voix des migrant.es de Lampedusa.

marejonio

Le Mare Jonio, redisons-le, fait actuellement l'objet d'une « saisie probatoire ». Le navire est immobilisé dans le port de Lampedusa, dans l’impossibilité d'assurer les fonctions de surveillance et de sauvetage. Matteo Salvini, au début apparemment déconcerté par cette initiative d'un navire battant pavillon italien et par la coïncidence, lundi dernier, entre le sauvetage et le débat au Sénat sur l'affaire Diciotti, chante aujourd'hui victoire. Il célèbre une mer vidée de toute présence indépendante, où les naufrages peuvent survenir en toute impunité, et où la soi-disant garde côtière libyenne peut se livrer à de véritables refoulements collectifs, comme l’exige la directive de son ministère. Le Mare Jonio, dans ce contexte, devient un symbole d'humanité et de liberté, de dignité et de responsabilité. Libérer le Mare Jonio, lui permettre de relancer ses moteurs et de retourner là où il doit être, tel est aujourd'hui le mot d'ordre d’appel à la mobilisation, pour ce que le mouvement féministe appelle un « état d'agitation permanente ».

traduit de l'italien par Isabelle Saint-Saëns

texte initialement paru dans Il Manifesto le 22 mars 2019 Non si sequestra l’ostinazione alla libertà

traduction anglaise de Richard Brodie publiée sur le site de Plan C You can’t detain the stubbornness of freedom

 

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