Iran, l'impossible équation de l'insurrection?

Alors que le quarantenaire de la dernière révolution iranienne approche, que la « question iranienne » n’a jamais été autant traitée, nous nous proposons de prendre du recul et d’avoir une brève réflexion sur l’avenir d’un Etat qui a façonné le Moyen-Orient depuis très longtemps.

La lumière, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Et voici que viennent les bouchers
Veillant à tout passage
Ils apportent la planche et les hachoirs en sang
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Et ils équarrissent le sourire sur les lèvres
Et les chants sur la bouche

Ahmad Chamlou

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Alors que le quarantenaire de la dernière révolution iranienne approche, que la « question iranienne » n’a jamais été autant traitée, nous nous proposons de prendre du recul et d’avoir une brève réflexion sur l’avenir d’un Etat qui a façonné le Moyen-Orient depuis très longtemps. Cette réflexion n’est nullement celle d’un expert, d’un analyste ou d’une personne impliquée d’un côté ou de l’autre, c’est celle d’un outsider qui s’informe et qui souhaite faire valoir un point de vue qu’il voudrait original et constructif, au-delà d’intérêts partisans.

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Le seul moment où l’Iran en tant que pays moderne a pris son indépendance fut en 1980 lors de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran[1] ; les Iraniens paient encore pour cela. Il ne s’agit pas de voir dans ce constat un antiaméricanisme, seulement la mise en évidence d’un rapport de force. La politique américaine vis-à-vis de l’Iran – à part la parenthèse Obama – a toujours été depuis lors d’isoler l’Iran, de diminuer son leadership (de la même manière qu’il l’avait augmenté sous le régime autoritaire précédent), voire de prôner ouvertement le renversement du régime ou « regime change policy ». Et il faut avouer que les Etats-Unis ont plutôt bien réussi - et que le régime iranien actuel leur a plutôt bien prêté le flanc, les deux pays auto-entretenant une animosité qui ne sert que les factions extrêmes de chaque côté.

Ce soir, les Etats-Unis sortiront de l’accord nucléaire qui sera donc un échec pour tous : cet accord présenté comme une réussite de la diplomatie est censé lever la vague de sanctions imposées à l’Iran par les Américains et les Européens depuis 2012 en échange du renoncement par l’Iran à l’arme atomique; dès le début de l’accord, avant même l’élection de Donald Trump, cet accord n’a pas eu les effets escomptés par l’Iran : les sanctions bancaires n’ont jamais réellement été levées[2],  malgré les tentatives de John Kerry, alors secrétaire d’Etat. La négociation et le passage par des réformes, l’économie comme vecteur de la paix, le rejaillissement de prétendus investissements étrangers sur la population[3], rien de tout cela ne semble fonctionner pour améliorer l’existence des Iraniens. A lui seul, cet échec devrait permettre de justifier des décisions plus radicales.

Sur la politique étrangère de l’Iran comme maintien de l’ordre à l’intérieur mais une faiblesse aussi : le succès de l’Iran à l’étranger ne doit pas nous aveugler.

On a lu ce que les experts ont écrit, entendu ce qu’ils ont dit et ils ont raison dans une certaine mesure : l’Iran a été très stratégique depuis 2001 quand les Etats-Unis ont envahi l’Afghanistan, puis en 2003 avec l’invasion de l’Irak. Le pays a su tirer son épingle du jeu et on peut dire qu’il a été un des vainqueurs en Syrie aux côtés de la Russie. Aujourd’hui l’Iran a la possibilité de se projeter jusque sur la côte méditerranéenne avec une influence qui s’étend depuis le Liban jusqu’en Afghanistan. En terme de politique étrangère au Moyen-Orient, aucun Etat n’aurait pu faire mieux[4] - le régime autoritaire en Iran peut se permettre de planifier à cinquante ans. Pourtant, cela ne suffira pas. Le régime iranien se prend pour une puissance, mais c’est une puissance aux pieds d’argile, c’est un régime qui tire seulement parti de la longue histoire d’Etat-nation qu’est le pays. Le régime ne doit son existence qu’à deux phénomènes : la guerre qu’il n’avait pas voulue contre l’Irak (un rôle subi) qui a permis l’appauvrissement des classes moyennes dans un pays autrefois riche ; la cause palestinienne qu’il a décidé de servir. Sur ce dernier point, tout régime, s’il veut asseoir son autorité, doit trouver une cause à défendre. Celle de Napoléon, c’était l’Europe qu’il a mise à feu et à sang. Celle du régime iranien, c’est la défense des Palestiniens. Même si l’on peut louer une telle démarche – ce qui est un autre débat – les intérêts de la politique iranienne dans le conflit entre Israéliens et Palestiniens sont très peu louables : construire un ennemi extérieur pour asseoir son autorité à l’intérieur. Cet « investissement » a un coût humain et financier pour les Iraniens. On comprend dès lors mieux pourquoi la rue iranienne scande « ni Gaza ni Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran ».

La seule opposition possible et légitime : la société civile.

Toute société, encore plus dans une société inégalitaire, peut être observée à travers un prisme segmenté de la manière suivante: par revenu et appartenance à un secteur économique (rentiers, cadres, ouvriers, paysans), par zone rurale et zone urbaine, par âge, et par niveau d’éducation. Le facteur régional et ethnique est volontairement ignoré[5], considérant par exemple qu’un Kurde iranien est discriminé ou oppressé par le gouvernement parce qu’Iranien et non parce que Kurde, toutes choses égales par ailleurs. La distinction majeure qui permet de comprendre à la fois le blocage politique dans le pays mais aussi les clés qui permettraient de le débloquer est une distinction naïve et intuitive en apparence, mais qui s’est construite durant les trente dernières années et qui s’est accélérée durant la dernière décennie, c’est celle d’une différenciation entre classes moyennes et moyennes supérieures d’une part et classes populaires de l’autre. Les autres critères d’urbanité et d’âge sont en fait endogènes à celui du revenu ; quant au niveau d’éducation, il transcende de manière très intéressante les classes de la société, et c’est bien la seule réussite qui peut être reconnue aux autorités en place, celle d’avoir su non seulement alphabétiser la population de son pays, mais aussi de l’avoir amenée à un niveau d’études très poussé. Pour seul exemple, les chiffres rapportés par le ministère de l’intérieur iranien lors du dernier mouvement de contestation en janvier 2018 : presque 5000 arrestations (parmi lesquelles on a estimé en février à 400 personnes encore en prison) ; 68% des personnes arrêtées avaient moins de 25 ans ; et surtout, la majorité était à la fois éduquée et sans emploi. Cet exemple est la clé pour comprendre l’évolution de la société iranienne.

Selon l’adage bien connu « plutôt qu’une canne à pêche, donne du poisson », les autorités iraniennes ont historiquement subventionné – après la guerre contre l’Iraq essentiellement – les classes les plus pauvres pour éviter qu’elles ne se rendent compte qu’elles pourraient avoir plus. Ainsi fin 2017 et début 2018, ces classes pauvres mais éduquées en majorité se sont révoltées[6], dans environ 75 villes moyennes d’Iran, ce qui a clairement mis en lumière que cette méthode ne suffisait plus.

Le gouvernement de Rohani a pourtant initié un mouvement par lequel des investissements étrangers permettraient de distribuer les fruits de cet argent frais. De cette politique deux résultats peuvent être déduits en creux : d’abord, la ligne dure du régime étant contre, c’est qu’elle comprend bien les conséquences de ce changement majeur (passage d’une autarcie ou « économie de résistance » selon la terminologie officielle à une économie ouverte) ; deuxièmement, même si l’idée est bonne et que les technocrates autour de Rohani pensent que les conséquences peuvent être maîtrisées (un enrichissement trop important de la population pouvant mener à une révolution de classes désormais moyennes qui voudraient plus), cela reste une stratégie de réformes qui maintiendrait un statu quo – donner des cannes à pêche mais pas trop longues non plus.

Une fois qu’on a prouvé que le système actuel n’est pas viable et que les luttes de succession annoncées ne resteront que dans un entre soi, sans aucun bénéfice tangible pour la population, il faut regarder les forces potentielles en face.

Il n’y a aujourd’hui aucune opposition viable hors d’Iran (essentiellement des nostalgiques royalistes et des moudjahidines – l’OMPI – dogmatiques idéologues, certes des oppositions structurées et disposant de moyens relatifs, mais sans aucune légitimité en Iran, pire des reliquats vétustes d’une autre époque), et à l’intérieur du pays aucune véritable opposition structurée et organisée. La seule force du pays reste ce qu’on a appelé la société civile iranienne, c’est elle qui détient la clé de sa libération, c’est à elle que revient de rompre le consentement dans lequel elle s’est enfermée pendant au moins deux générations.

Même si aujourd’hui on ne peut plus imaginer comme autrefois une révolte populaire dont la mèche se composerait de ventres creux, et la flamme serait allumée par des mauvaises récoltes, on peut tout de même imaginer les graines nécessaires à un tel soulèvement. Les conditions à réunir sont de trois sortes par ordre décroissant de priorité : un intérêt convergent quelle que soit la classe, pas d’ingérence étrangère (d’encouragement, de soutien surtout des US…), les étudiants comme groupe meneur.

Il faut que toutes les classes de la société iranienne trouvent un intérêt à protester. En 1999, les étudiants (à Téhéran surtout) s’étaient soulevés contre le régime. En 2009, seules les classes bourgeoises des grandes villes (Téhéran et Ispahan) s’étaient révoltées ainsi que les étudiants des grandes universités. Fin 2017, début 2018, seules les classes pauvres s’étaient rebellées - de manière beaucoup plus violente d’ailleurs – et les classes moyennes ou moyennes supérieures étaient restées spectatrices.

Dès lors, il s’agit de se demander comment réunir les différents intérêts et de trouver le plus petit dénominateur commun : les classes moyennes et moyennes supérieures (celles qui ne sont pas directement liées au régime) ont peur du chaos qui s’ensuivrait, leur intérêt réside donc dans une stabilité, il faut assurer une transition et s’assurer qu’ils ne seront pas perdants tout en prônant moins d’inégalités ; les classes pauvres ont peur que rien ne change pour eux, il faut s’assurer qu’ils bénéficieront d’un véritable Etat social. Le point de convergence de toutes ces classes reste la reconquête de liberté, ce n’est pas un constat naïf mais bien le résultat de tentatives infructueuses de réformes économiques qui se sont succédées : on aurait pu penser qu’avec l’économie viendrait la liberté et la paix, or il n’en est rien ; seule la reconquête de la liberté amènera un changement à tous les niveaux, liberté culturelle pour les uns, liberté matérielle pour les autres, disparition de l'arbitraire et de la corruption pour tous.

Eviter la reprise en main de la révolte par un groupe en particulier.

Notamment les pseudo-oppositions iraniennes à l’étranger. Même si une République accepte toutes les sensibilités, il faudrait veiller à ce qu’elle, en tant que jeune République naissante, ne soit pas menacée par des organisations en apparence plus structurées qu’elles, comme on l’a trop souvent vu dans l’histoire.

Eviter un futur régime militaire. On peut être certain que si aujourd’hui l’emprise de la frange des religieux investie dans la politique disparaissait, c’est un régime militaire institué par les Gardiens de la Révolution ou Pasdarans qui apparaîtrait ensuite.

Enfin éviter l’ingérence étrangère, on ne le répètera jamais assez. Beaucoup de pays dans la région et au-delà souhaitent un Iran faible – la guerre de 8 ans initiée par l’Irak suffit pour illustrer ce constat – il faut pouvoir y résister.

Etre conscient de ces risques est un début ; les neutraliser l’objectif. L’insurrection devra être vigilante et cette question complexe appelle une réflexion poussée, nous pouvons seulement donner des directions. Aux deux premiers écueils, il faut pouvoir opposer un pouvoir, ce pouvoir pourrait résider dans l’attribution d’un rôle fort à l’armée régulière, notamment pour éviter un coup d’Etat des Pasdarans, et en même temps assurer une certaine stabilité. Avoir l’armée qui se range aux côtés du peuple qui se soulève ne renvoie pas uniquement à une image romantique, il s’agit bien d’un soutien fondamental.

Quant au dernier écueil, celui de l’ingérence étrangère, c’est le visage humaniste de la résistance qu’il faut opposer : l’Iran détient de nombreuses clés dans la région, et à défaut de tout résoudre, il est au moins possible d’essayer sans que les cyniques s’écrient à la naïveté. Il est tout à fait envisageable d’avoir un nouvel Etat iranien fort, humaniste et indépendant.

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 « All literature is civic action », dit en substance l’essayiste argentin Alberto Manguel. Rébellion n’est pas résistance ou révolte, cette rébellion ne suffit pas, il faut en faire quelque chose. Au début, c’est « une réaction de cœur contre quelque chose qui nous écoeure »[7]. Mais il faut aller plus loin. Mettre des mots sur ce qui nous indigne nous permet de résister de manière effective. C’est dans nos lectures que nous pouvons mettre des mots sur ce que nous imaginons et ce contre quoi nous résistons. Ce sont les mots qui fabriquent nos pensées. Jamais l’inverse.

Cet appel à la résistance s’adresse : aux étudiants, aux étudiantes, aux ouvriers, aux ouvrières, aux paysans, aux paysannes, aux intellectuels, aux intellectuelles, aux professeurs, aux professeurs, aux privilégiés, aux privilégiées.

 

[1] Yann Richard, en réponse à une question qui portait sur la compréhension du ressentiment des Iraniens vis-à-vis de l’influence étrangère. Conférence à la librairie le Tiers Mythe.

[2] Voir par exemple « Qu’en est-il des sanctions contre l’Iran ? » par François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran.

[3] Un mécanisme qui fonctionnerait encore moins dans un pays où la corruption est importante.

[4] On peut renvoyer le lecteur à la section « The Tradition of Iranian Statecraft » dans « World order », Henry Kissinger.

[5] Les « ethnies » en Iran ont toujours vécu en bonne intelligence, les prétendues rivalités ne sont que construction de l’Etat iranien, ou aveuglement étranger.

[6] Il est intéressant de noter que ce mouvement, orchestré à l’origine à Mashad, ville conservatrice du pays, à l’instigation des conservateurs qui voulaient à la fois masquer les scandales bancaires dont ils avaient été la cause et diriger la pression populaire sur le gouvernement de Rohani, a ensuite largement débordé et s’est retourné contre toute la classe politique et théocratique iranienne.

[7] Les mots sont de Alberto Manguel, et ont été prononcés lors d’une conférence autour du thème « Ecrire. Résister. Imaginer ». Nous nous contentons de nous approprier sa réflexion.

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