Iran, l'impossible équation de l'insurrection (bis) ?

Comme anticipé, les Etats-Unis se sont retirés du JCPOA, le vidant de sa substance. Même si l’Europe avait avancé sur le fond avec l’Iran dès 2003, c'est la volonté de Barack Obama qui en avait permis la signature en 2015. Trois ans plus tard, de manière symétrique, D. Trump, en retirant son pays de cet accord, rend ce dernier caduc. Face à cet échec, que peut faire la société civile iranienne?

« Ta robe bouge dans le vent, voilà le seul drapeau que j’aime »

Garous Abdolmalekian

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Le JCPOA va se résumer à un accord d’achat de pétrole iranien par l’Europe en échange du maintien du gel du programme nucléaire iranien.

L’Iran a fait savoir qu’il est disposé à rester dans le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) et a principalement posé deux conditions majeures pour continuer à honorer cet accord : achat de pétrole par les signataires ; maintien et développement des investissements étrangers en Iran. Obtenir des Européens le maintien des achats de pétrole à l’Iran (des achats surtout faits par Italie, Grèce, Espagne comme avant 2011) devrait suffire temporairement à l’Iran pour maintenir vivant le JCPOA d’ici la prochaine élection présidentielle américaine qui précèdera d’un an l’élection présidentielle iranienne[1].

Les Etats-Unis dans leur format politique actuel ne renégocieront plus avec l’Iran, en accord avec ses alliés saoudiens et israéliens. Dans l’esprit des Etats-Unis, il est toujours impensable de nouer des liens avec les autorités iraniennes : rester dans l’accord sur le nucléaire iranien, aussi solide soit-il, aurait été reconnaître la légitimité de la République islamique, ce qui est inenvisageable pour les conservateurs américains depuis la naissance de ce régime politique, en fait depuis la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran en novembre 1979.

Russie et Chine, accord ou non, ne seront pas inquiétés par les sanctions US, soit parce qu’ils subissent déjà des sanctions (Russie), soit parce que le rapport de force est suffisant pour qu’ils ne soient pas inquiétés (la Chine détenant de la dette américaine).

Reste l’Union Européenne. Derrière les discours de bonne parole de personnalités politiques qui découvrent l’unilatéralisme américain alors que cela fait plusieurs décennies que les US ne cherchent l’assentiment de personne quand il s’agit de défendre ses intérêts au détriment de l’ordre mondial, que peut réellement faire l’Europe ? Le minimum que fera sans doute l’UE se résume en deux sujets :

  • acheter le pétrole iranien, ce que certains pays de l’UE faisaient déjà avant 2012 (Italie, Grèce). En effet, les transactions pourraient se faire en euros et surtout auraient lieu entre les banques centrales respectives, de manière à pouvoir contourner les sanctions américaines.
  • tâcher de garantir les ‘petits’ investissements de leurs PME, soit à un niveau européen, soit au niveau national.

C’est en fait le maximum. On ne pourra pas empêcher les grandes entreprises européennes qui ont des filiales aux Etats-Unis, ou qui sont présentes sur le marché américain de se retirer d’Iran. Pourtant, ce sont de ces niveaux d’investissements dont l’Iran a besoin pour sortir sa population de la pauvreté ; c’est exactement là-dessus que M. Rohani avait parié et c’est uniquement de cette manière qu’il a pu avoir l’assentiment de M. Khamenei pour négocier un accord avec les Etats-Unis.

On se dirige ainsi vers un statu quo ressemblant fortement aux années 90 et 2000 pendant lesquelles Europe et Iran commerçaient un minimum, et que quelques touristes affluaient. En résumé, en contrepartie du gel du programme nucléaire iranien, l’Europe achète du pétrole à l’Iran. C’est un « accord » qui devrait tenir jusqu’aux prochaines élections présidentielles américaines en 2020.

D’ici là, avec un JCPOA vidé de sa substance, les questions qui se posent s’adressent à la société civile iranienne. Que perd-elle et que peut-elle faire ?

A la première interrogation, c’est son niveau de vie qu’elle va perdre, niveau de vie déjà assez faible que ce soit sur le plan matériel ou sur le plan spirituel et des libertés. Des investissements étrangers très faibles et une corruption très forte, voilà l’équation de la misère à venir et de l’augmentation des inégalités. Malgré sa compétence, le gouvernement de M. Rohani aura des difficultés à contrer cette tendance.

A la deuxième interrogation, il s’agit de trouver les moyens de protester. Protester contre l’intérieur. Protester contre l’extérieur. Contre l’extérieur, faisons le constat suivant : par ce retrait, les US signifient qu’ils veulent maintenir un Iran faible, faible pour les vingt prochaines années. Les Etats-Unis continuent à faire un raisonnement erroné selon lequel s’ils affament les Iraniens, le régime tombera de lui-même alors que c’est le contraire – donc le pire – qui arrivera : cela ne fera que renforcer les extrêmes et on peut anticiper que dans ce cas, si un changement s’opère, ce sera pour un Etat plus radical et c’est toute la société qui en pâtira. On comprend donc que la société doit lutter aussi contre cette ingérence extérieure et doit signaler dans sa révolte son opposition à toute main mise venant de l’étranger et son opposition à un alignement futur avec les Etats-Unis tels qu’ils se comportent depuis les lendemains de la deuxième guerre mondiale. Contre l’intérieur, la société civile certes hétérogène doit continuer à fonder sa lutte sur ses demandes pour plus de libertés – économiques et spirituelles. Les Iraniens sont démocrates et des étudiants aux professeurs, des ouvriers aux classes moyennes et aisées, en passant par les agriculteurs, tous peuvent se retrouver autour de ce désir de rompre le consentement auquel le pouvoir iranien, et dans une moindre mesure les puissances étrangères, les a soumis depuis près d’un siècle d’histoire moderne de l’Iran.

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Reprenons à nouveau les mots d’Alberto Manguel. « All literature is civic action ». C’est dans nos lectures que nous pouvons mettre des mots sur ce que nous imaginons et ce contre quoi nous résistons. Ce sont les mots qui fabriquent nos pensées. Jamais l’inverse.

Cet appel à la résistance s’adresse : aux étudiants, aux étudiantes, aux ouvriers, aux ouvrières, aux paysans, aux paysannes, aux intellectuels, aux intellectuelles, aux professeurs, aux professeurs, aux privilégiés, aux privilégiées, aux avocats, aux avocates.

 

[1] Si Trump n’est pas réélu en 2020, la possibilité que l’actuel ministre des affaires étrangères iranien se présente à l’élection présidentielle iranienne de 2021 – et soit élu – devient très élevée.

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