Center parc : Lettre ouverte d'un ami aux habitants de Roybon et à leur Maire

 

Mesdames Messieurs,

Vous voilà projetés sous les projecteurs de l'actualité nationale, suite au projet de création d'une ville touristique à la campagne de 5000 habitants, appelée « Center Parc », sur votre commune de 1300 habitants.

Ce qui arrive à votre campagne est arrivé aux montagnes il y a 30, 40 parfois 50 ans. En montagne se sont les pentes enneigées qui attirèrent les promoteurs, pour le meilleur et pour le pire dirons certains, mais je vais vous parler du pire, car il arrive. L'or blanc de la neige ne retombe pas toujours dans les poches des habitants des villages de montagne sur lesquels les promoteurs ont jeté leur dévolu gourmand.

Voici deux exemples à méditer, car de nos jours ce sont les forêts des campagnes qui sont dans notre pays l'objet de leur gourmandise. Peut-être trouverez-vous dans ces exemples quelques raisons de réfléchir, avec lucidité, à la situation dans laquelle vous êtes, un peu malgré vous, plongés.

Connaissez-vous le village de Villarembert ? Non ? Et pourtant il a accueilli le Tour de France, Ah oui Villarembert, le nom n'est pas connu, c'est un peu le Roybon de la station du Corbier.

Dans les années 70 une ville à la montagne a été construite sur son territoire, les terrains ont été pris à vil prix (ça devrait vous rappeler quelques chose : votre forêt soldée à 0,30€ du m²). Bien sûr les promoteurs ont promis monts et merveilles aux habitants, de l'emploi etc,etc. Enfin vous connaissez la chanson.

Nous voici 10 / 15 ans plus tard en 1984 : élection municipale. Les promoteurs firent inscrire sur les listes électorales du village des propriétaires d'appartements de la ville touristique, propriétaires qui connaissaient à peine le village, disons plutôt des investisseurs, enfin ceux qui louent leurs appartements à des touristes. Un système qui vous dit sans doute quelque chose.

Et que croyez-vous qu'il arriva ? Hé bien la liste des élus sortants, issue des habitants disons "natifs" de Villarembert, fut mise en minorité par la liste conduite par un syndic d'immeuble de la ville touristique. A l'époque l'affaire fit grand bruit dans les montagnes savoyardes et au-delà car les battus, le maire sortant et ses élus, tous natifs de Villarembert, se murèrent dans la mairie. Oui vous avez bien lu, ils ne voulurent pas laisser la mairie au « touristes » ils s'enfermèrent dans "leur" mairie en faisant murer la porte, tandis que les habitants leur portaient à manger par les fenêtres.

Traumatisés les habitants de Villarembert se mirent hors la loi ! Mais la loi est la loi et Monsieur le préfet l'imposa. C'est ainsi que Villarembert perdit le contrôle de son territoire au profit du Corbier, la ville touristique implantée par des promoteurs sur son territoire. Quand vous allez skier au Corbier, à la Toussuire, ou au Sibelles (regroupement de ces stations) vous traversez, sans le voir, le village de Villarembert. Vous ne vous arrêtez pas, vous n'achetez jamais rien à Villarembert.

Ah mais, me direz-vous, ils ont eu les emplois . Parlons en alors : des emplois saisonniers de moindre qualification. Des emplois qui en rien ne ralentirent l'exode des jeunes. Et même, pour être franc, des emplois non qualifiés temporairement attractifs pour des jeunes, des emplois qui ont eut tendance à favoriser une certaine déscolarisation précoce des jeunes tentés d'entrer rapidement dans la vie active pour s'insérer dans un milieu de vie qui les attiraient, comme la lampe attire les papillons de nuit… Mais une attractivité qui a son revers et qui s'estompe vite, dès que ces jeunes passent leur 25 ème année, car ces emplois ne permettent pas de s'installer dans la vie. C'est alors que l'exode se fait, et dans les pires conditions car ces jeunes adultes partent sans qualification acquise. Et puis, pour ces emplois, les "jeunes du pays" se trouvent en concurrence avec d'autres jeunes venant d'autres horizons, jeunes qui leur font une dure concurrence, pour deux raisons : d'abord ils ne sont pas du coin. Hé oui, c'est un avantage, ils n'ont pas de parents ni de connaissances dans le village, ce qui protège l'employeur de pressions. Oui Mesdames et Messieurs, oui Monsieur le Maire, comme les gens de Villarembert, vous n'admettriez pas que vos jeunes soient un peu trop pressés comme des citrons. Les employeurs préfèrent que vous ne connaissiez pas ceux qu'ils emploient car ils n'aiment pas les pressions. Et deuxième avantage, les jeunes anglais qui viennent faire la saison, eux ils parlent l'anglais. Oui c'est intéressant pour la clientèle ...Il faut comprendre les employeurs non ? 

Bref la population de Villarembert qui était de plus de 600 habitants en 1800, 400 en 1900, 274 en 1975, est de 264 en 2011, en comptant les habitants permanents du Corbier. Voyez comme le pays a profité de son or blanc !

Mon deuxième exemple est plus récent, et vous devriez peut-être le connaître, il est isèrois.

Connaissez vous Saint-Honoré ? Vous connaissez peut-être Saint-Honoré 1500, car c'est sous cette appellation que le village a fait la une des journaux. Saint-Honoré 1500 était destiné à être pour le village de Saint-Honoré l'équivalent du Corbier pour Villarembert. Mais il n'en a pas eu vraiment le temps. Cette ville touristique, construite sur un versant bien ensoleillé, aurait besoin de beaucoup de neige artificielle pour distraire les touristes l'hiver et d'autres équipements pour les distraire en été. Outre que ce n'est pas écologique, évidemment ça coûte cher, trop cher. Du coup une fois que les promoteurs ont eu vendu les appartements aux « investisseurs », après avoir versé leur part du gâteau à ceux qui ont coulé le béton en défigurant au passage ce coin de montagne, ils sont allé jouer ailleurs, pour abuser d'autres villageois crédules et d'autres investisseurs naïfs.

Ainsi la nouvelle station n'a jamais trouvé son équilibre financier, elle a fini par fermer les remontées mécaniques et il reste des immeubles et des propriétaires d'appartements qui cherchent vainement à s'en débarrasser. Vous pouvez acheter, ce n'est vraiment pas cher, Si ça vous plaît de vivre dans un immeuble au trois/quart vide en montagne, c'est une chance saisissez l'occasion. En tout cas vous ferez plaisir aux malheureux qui se trouvent avec un appartement sur les bras qu'ils ne veulent pas habiter et qu'ils ne peuvent pas louer, et des immeubles à entretenir. Je ne vous parle pas des emplois promis, vous connaissez la chanson et elle a fini encore plus rapidement qu'à Villarembert, mais de la même manière : exode des jeunes. J'ajoute, pour faire bonne mesure, qu'il faut tout de même que la commune et le conseil général continuent à financer l'entretien des routes et autres viabilités, ce qui pèse sur le budget des habitants et plus généralement des contribuables isèrois. Lesquels au passage se passeraient bien d'une autre faillite du même type.

Alors désespérant me direz-vous ? Non, j'ai encore un exemple, un bon cette fois.

Connaissez-vous Bonneval sur Arc ? Sans doute, ici le village porte le nom de sa station touristique. Et elle est au main de ses habitants. Oh elle est modeste, ce n'est pas Val d'isère, ni même le Corbier/La Toussuire et les Sibelles. Éloigné, souvent coupé du reste du monde par des avalanches l'hiver et bientôt déserté, le village avait pourtant des handicaps certains, mais handicaps qui finalement le préservèrent de la rapacité des promoteurs du plan neige : ce fut sa chance !

Près de 500 habitants en 1800, 350 en 1900, plus que 140 habitants en 1975 et 240 en 2011. Mais 240 habitants qui sont les propriétaires et exploitants des équipements touristiques et qui les gèrent. Vous voyez la différence je pense ? Et du coup des jeunes qui sont restés au pays, voire qui sont revenus s'y installer, font vivre cette station et en vivent, une station qui de plus, ce n'est pas un moindre détail, respecte l'environnement et qui est même sur ce plan exemplaire.

Vous l'avez compris, vous qui possédez sur votre territoire un espace naturel ayant un avenir certain en tant que tel, préservé comme il est, un avenir certain, contrairement aux usines à tondre le touriste qui sont d'un autre âge, ne vous faites pas voler cette richesse, avec un peu d'imagination vous avez sans doute vous-mêmes les forces pour exploiter votre or vert/bleu intelligemment.

Roybon, 2400 habitants en 1800, 1800 en 1900, 1274 en 1975 et 1296 en 2011. Vous avez perdu des habitants, mais relativement aux village dont je viens de vous parler, plutôt moins. Vous avez des forces. Vous pouvez-vous même avec seulement le 10 ème des sommes d'argent public promises au promoteur/prédateur qui tente de mettre la main sur votre or vert et bleu que constitue votre forêt humide, vous pouvez vous-mêmes imaginer et bâtir un projet respectueux de cette forêt et qui soit dans vos mains, qui vous offrent des emplois de qualité issus d'une activité de qualité.

Réunissez-vous, discutez, invitez des partenaires sérieux, professionnels d'un tourisme doux, et vous trouverez comment exploiter vous-mêmes votre or vert et bleu.

En amorçant cette démarche, vous vous ferez une réputation au-delà de vos frontières qui commencera par attirer plus que de la sympathie, de l'intérêt et le soutien technique de beaucoup de ceux que vous prenez parfois pour vos adversaires, quand ils ne sont que des amis.

Avec un nouveau projet, vos amis vous soutiendront fermement pour que vous puissiez obtenir, je le répète, ne serait-ce que 10 % des sommes qu'au nom des contribuables l'Etat et les collectivités territoriales, par la défiscalisation et les aides directes ou indirectes, s’apprêtent à refiler aux actionnaires du promoteur/prédateur qui veut installer dans votre foret un ersatz des tropiques, stupide et destructeur de la nature.

En vous libérant du projet mortifère qu'on tente de vous imposer, vous feriez honneur à Auguste Bartholdi et à son ami Mathias Saint-Romme,, honneur au symbole de la liberté qui trône au centre du Village. C'est peut-être le moment de vous en montrer digne !

En tout cas, nous sommes nombreux à compter sur vous pour oser dire non, avec nous,

Un ami(*),

(*) Natif de St-Marcellin, proche de Roybon, j'ai travaillé en Maurienne, et j'ai bien connu l'histoire de la ruée vers l'or blanc des promoteurs et de son impact sur les paysages et aussi les populations locales.

NB

A propos de Villarember lire de Gérard Collomb, Du bon usage de la montagne. Touristes et paysans dans un village alpin de Haute-Maurienne.

A propos de Saint-Honoré 1500 lire cet article Saint-Honoré 1500;du rêve aux ruines

Pour avoir plus de détail technique et financier sur ce projet de Center Parc lire cet excellent article : http://www.bastamag.net/Center-Parcs-en-Isere-le-projet

 

 

 

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