Les estampes japonaises ou la lutte des classes. Visite au musée.

Tout a commencé par une rencontre imprévue dans un magasin de gadgets et de décorations de Paris, au fond duquel je me suis retrouvée à discuter d’Hokusaï, d’art et d’estampes japonaises avec une personne dont j’ignore tout, qui les appréciait autant que moi, et qui est sortie aussi vite qu’elle était entrée.

De fil en aiguille cette personne m’a appris entre autres que de très belles pièces d’estampes japonaises étaient visibles en exposition dans un célèbre, mais relativement petit, musée parisien.

Quelques jours plus tard, la fin de l’exposition arrivant à grands pas, je me dirige joyeusement vers le musée.

Petite queue à l’entrée, comme souvent les jours de fin d’une exposition. Je ne m’étais pas franchement occupée à soigner ma mise. Blouson d’hiver, bonnet, jean, basket, les cheveux relevés par un élastique. Je finis tranquillement mon sandwich en attendant mon tour. Comme je ne veux pas perdre ma place, je garde l’emballage papier-plastique bouchonné à la main, dans l’idée de le jeter en entrant.

Contrôle de sacs à l’entrée. « Mademoiselle (ça fait toujours plaisir, ça devient rare, « Mademoiselle », maintenant, les années passant, on me donne généralement du « Madame »), vous ne pouvez pas manger à l’intérieur ».

-Non, non, ça tombe bien, j’ai fini.

-Alors il faut jeter le papier.

-Oui, bien sûr,  je vais le jeter en entrant.

Le vigile m’apprend et insiste alors, devant la queue de gens qui attend, sur le fait qu’il n’y a absolument « aucune » poubelle à l’intérieur du musée, que je dois donc sortir de la queue (il garde ma place bien sûr), remonter la rue, et aller déposer mon papier dans la poubelle municipale qui est située au bout.

Agacée, je m’exécute. De retour, je le prends à l’humour, et indique au vigile que si par hasard il y a une poubelle à la billetterie, je viendrai le lui indiquer, pour qu’il soit mieux informé des richesses de l’infrastructure du lieu. Le vigile le prend aussi à l’humour, mais semble tout de même un peu moins sûr que la minute d’avant qu’il n’y ait « absolument aucune » poubelle à l’intérieur.

Une personne élégante qui me suit immédiatement dans la queue intervient, me disant que j’exagère, que je n’ai pas perdu par place, que je vais bien sûr écrire à la direction, qu’elle voit bien à qui elle a à faire, etc., etc.

S’ensuit une altercation inintéressante entre deux bonnes femmes qui échangent des mots dans la rue.

Tout est bien qui finit bien. J’ai renoncé à retourner voir le vigile. J’ai vu les très belles estampes japonaises que je voulais voir, j’en suis ravie, je n’ai pas perdu mon temps.

Alors deux explications possibles à cette malheureuse histoire de poubelles: la première : je suis une emmerdeuse indisciplinée, qui rechigne à s’incliner devant les indications du vigile, qui me garde pourtant gentiment ma place.

La seconde, plus insidieuse, et pourtant. Mon agacement sourd n’a certainement pas été provoqué par autre chose. Il me semble bien que ma mise, en comparaison des autres visiteurs, mon sandwich juste achevé, m’aient mise totalement hors-jeu. Et que le vigile, habitué à une clientèle plus huppée, se soit servi de sa posture de représentant du musée pour me faire sentir cette différence, et me la faire sentir en public. Se serait-il seulement permis d’envoyer à la poubelle l’élégante quinqua qui me suivait et qui a pris la parole ? Ou bien l’une des -nombreuses- personnes plus âgées et élégamment vêtues qui attendait derrière moi.

De même qu’est-ce qui fonde le fait que cette personne qui me suivait s’est sentie légitime à intervenir dans ma discussion avec le vigile ?

Bien sûr, peut-être que j’extrapole, que j’exagère.

Mais il me semble bien qu’il m’a été fait sentir que je n’avais pas la classe ni l’appartenance sociale requises implicitement pour visiter ce lieu.

Est-ce que je retournerai dans ce petit musée qui se permet de prendre ses visiteurs de haut ? Oui, sans doute. Mais pour en avoir le cœur net, peut-être avec un sweat à capuche, et un sandwich au saucisson, à l’ail, inachevé au fond de mon sac. Pour voir, et pour me marrer.

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