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Billet de blog 16 déc. 2021

Cher·e·s collègues qui ne faites pas de politique

Ça vous a peut-être échappé, puisque vous vous désintéressez de la question depuis le début, alors je vous informe que la loi Rilhac est définitivement adoptée. C’est notre cadeau de Noël, à nous les enseignants, celui que (presque) personne n’avait demandé, mais que tout le monde va recevoir quand même. D’habitude, ça s’appelle une surprise ; mais là, on a eu tout le temps de voir venir.

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Alors, merci ! Merci à toutes celles et tous ceux qui, en refusant héroïquement d'apporter leur concours aux menées syndicales et aux esprits forts de la profession, ont rendu possible l'adoption de cette loi.

Bravo ! Bravo de ne pas avoir cédé aux sirènes de l'opposition idéologique et râleuse. Comme vous avez bien fait de ne pas quitter votre petite zone de confort, de ne pas abandonner l'espoir que, cette fois encore, vous passerez entre les gouttes de la réforme, de garder confiance dans l'idée que quand ça change, finalement ça ne change pas.

Certain·e·s parmi vous s’étaient peut-être tenu informé·e·s. Et peut-être aviez-vous même senti le danger. Vous êtes peut-être allés jusqu’à protester, qui sait, à l’heure du café. — Mais vous n’avez pas levé le petit doigt. Vos protestations, sincères sans doute, n’ont pas traversé les murs de votre école. Vous n’avez répondu à aucun appel à la grève. D’ailleurs, depuis quand n’avez-vous pas fait une grève ? Depuis quand n’adhérez-vous plus à aucun syndicat ? Les mots « grève », « syndicat », « lutte » sont bannis de votre vocabulaire ; si d’aventure vous les prononcez, c’est en tordant les lèvres d’un air désapprobateur, voire méprisant. « La grève ? Mais ça ne sert à rien ! Les syndicats ? Ils ne font rien ! La lutte ? Pffff... » — Depuis quand n’avez-vous plus dit « non » ? Depuis quand avez-vous perdu le sens de l’intérêt général ? Autre chose à faire. De plus urgent. De plus sérieux. Préparer sa classe, ses évaluations, tenir ses progressions, ne pas perdre de temps parce que les programmes, pfiou !, ils sont chargés !

Cette loi ferme le dernier espace démocratique de l’école, dont le fonctionnement est élaboré horizontalement, par toute l’équipe, dans les différents conseils. Dans un conseil, il n’y a pas de chef. Chacun·e participe sur un principe d’égalité, et les prises de décision sont collectives (règle de la majorité ou du consensus). — Qui nous fera croire que cette organisation ne fonctionne pas ?

Quand il y a un chef, ce n’est plus un conseil mais une réunion consultative. Le poids de la responsabilité, qui repose sur toute l’équipe dans l’un, est déplacé sur une seule personne dans l’autre. Il est tellement confortable d'abandonner à un·e autre la charge de prendre les décisions... Quelle aubaine, cette loi ! Plus de discussions interminables aux conseils, on pourra rentrer plus tôt à la maison. Sans s'être mouillé. On pourra coller tous les problèmes sur le dos du chef, lui attribuer tous les dysfonctionnements. On va se sentir des personnes drôlement plus responsables, c'est sûr.

Beaucoup d’entre vous ont sûrement inscrit à l’emploi du temps de leur classe un "conseil d’élèves" ou de coopération, au moins depuis que le ministère nous y encourage, en fournissant des fiches sur Éduscol (rappelons au passage que la réunion hebdomadaire est pratiquée depuis des lustres dans les classes Freinet et de Pédagogie Institutionnelle). Les enfants ont compris que le président de séance n’a pas plus de pouvoir décisionnel que les autres participants. — Que leur répondrez-vous quand ils vous demanderont pourquoi c’est différent dans les conseils des adultes ? A partir de la rentrée prochaine, nous leur offrirons un bel exemple ! Et nous renforcerons notre crédit, c’est sûr.

L'organisation horizontale, démocratique, des équipes pédagogiques avait été instituée par Jules Ferry (anarchiste fameux) : l'école du 21ème siècle méritait bien d'être un peu rajeunie. Un peu de verticalité, ça redonne de l'énergie — surtout à la base. Car un groupe, c'est bien connu, ça a besoin d'un chef, c'est-à-dire, littéralement, d'une tête. Qui pense, qui choisit, qui oriente, qui juge, qui décide. Une tête et une seule, pour commander au corps, aux membres. A ceux qui ne peuvent pas aussi bien penser, ni choisir, ni orienter, ni juger, ni décider.

Est-ce que ce n'est pas comme ça partout et depuis toujours ? Peut-on concevoir un orchestre, une cuisine de restaurant, une entreprise, un projet, un gouvernement, un établissement, un rayon de grand magasin, une gare — sans chef ? C'est-à-dire sans une personne dont l'autorité s'applique sur des volontés qui exécutent, car réputées moins compétentes ? — Alors pourquoi est-ce que ça devrait être différent à l'école ?

Certain·e·s, à une autre échelle rêvent d'abolir le Parlement, ce lieu de parole où l'on "perd tant de temps", et le remplacer par une équipe d'experts et de polis techniciens (sur le moment, j'oublie comment on nomme un régime sans assemblée ; quelqu’un peut me le rappeler ?).

En n’ayant pas réagi à l'arrivée de cette loi, nous offrons le spectacle piteux d'une profession dans sa grande majorité déboussolée, engourdie, repliée sur des préoccupations ou bien étroitement corporatistes ou bien didactiques ("faut qu'j'innove !"), qui a perdu le sens de ses valeurs fondamentales et son projet d'émancipation sociale. Il y eut un temps, pas si lointain quand même !, où nombre d’enseignant·e·s savaient faire un usage critique de leur raison, où les situations étaient analysées, discutées et les protestations fortes et organisées. Un temps où les messieurs et les mesdames Rilhac auraient remis leur proposition de loi dans leur serviette illico presto. Un temps où nous avions conscience de notre place dans la société, du rôle que nous avions à y jouer, où notre action d’enseignant·e/éducateur·trice était mue par le désir de rendre possible une société meilleure. Il serait intéressant de retracer la généalogie de l'acceptation du petit chef dans les écoles. Parce qu’on part de loin, quand même ! Y aurait-il un·e historien·ne et un·e sociologue dans la salle des profs ?

Nous autres, les enseignants, sommes bien censés faire partie des professions intellectuelles, non ? Est-ce que l'une des finalités de l'activité intellectuelle ne consiste pas à repérer, montrer et démonter les préjugés et lieux communs ? Est-ce que l'idée selon laquelle un groupe ne pourrait pas fonctionner sans une autorité, ni l'ordre se maintenir sans le pouvoir — est-ce qu'il ne serait pas temps de régler son compte à cette représentation puérile et sclérosante ? Est-ce qu'on va grandir, nous autres les pédagogues ? Est-ce qu'on va arriver à se libérer de papa-maman-directeur-inspecteur-président ? Certain·e·s d’entre nous ressentent peut-être le besoin de continuer à être les bons élèves qu’ils ou elles ont sans doute toujours été, et, pour paraphraser une ministre, de voir dans l’œil de la hiérarchie la lueur d’approbation qui les justifie. Mais enfin, comment aider les enfants à grandir si nous ne nous efforçons pas nous-mêmes de nous émanciper de nos fantasmes infantiles ? De nous emparer de ce qui nous concerne ? De montrer l’exemple de l’efficacité de la coopération et de la lutte ? De montrer un exemple — de dignité ?

Soyons plus exigeants avec nous-mêmes : les enfants nous regardent !

Questions :

Qui d’entre vous me montrera ce que nous pouvons attendre de cette loi ?

Que nous apportera l’introduction d’une relation hiérarchique dans nos écoles ?

A quelles difficultés rencontrées jusqu’alors permettra-t-elle de remédier ?

La baisse du recrutement ? La pénurie de remplaçant·e·s ? L’extension de la contractualisation ? Les démissions ? La question salariale ? Les pressions administratives ? Les attaques contre la liberté pédagogique et les mouvements qui la nourrissent ? Les dépressions nerveuses ? Les tentatives de suicide parfois réussies ? (à compléter à votre guise)

J’offre les œuvres complètes d’Élise et Célestin Freinet à qui m’apportera des réponses convaincantes.

Pour l’heure, je souhaite bien du courage aux directeurs et directrices qui, à partir de la rentrée prochaine, seront pris entre le marteau de l'inspecteur et l'enclume de l'équipe. Et je pense à tous les collègues qui vont subir cette loi et ses répercussions, parce que, cher·e·s collègues-qui-ne-faites-pas-de-politique, vous avez choisi de détourner la tête (ou de ne pas se la prendre, justement). On peut s’inquiéter pour notre liberté pédagogique. Pas cool.

allez, pour finir, un vieux texte d'actualité à méditer :

"Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d'une conduite étrangère, restent cependant volontiers sous tutelle ; et qui font qu'il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être sous tutelle. Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc., je n'ai alors pas moi-même à fournir d'efforts. (...) Et si la plus grande partie, et de loin, des hommes tient ce pas qui affranchit de la tutelle pour très dangereux et de surcroît très pénible, c'est que s'y emploient ses tuteurs qui, dans leur extrême bienveillance, se chargent de les surveiller. (...) Or ce danger n'est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher."

Emmanuel KANT, Qu’appelle-t-on les Lumières ?

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