La non-communication : un oxymoron ? Le Quai d'Orsay abandonne ses ressortissants

Depuis une semaine, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, piloté par Jean-Yves le Drian, ne communique pas avec ses quelque 130.000 ressortissants partout dans le monde. Ces derniers sont esseulés en contexte de danger sanitaire lié au Covid19, laquelle situation se double d’un caractère hautement anxiogène pour eux.

 La situation que je vais décrire ici trouve son point de départ sur le site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères[1] :  

Capture d'écran du site Internet de France Diplomatie Capture d'écran du site Internet de France Diplomatie

Comme on peut le constater aisément : aucune information n’a été publiée sur le site du Quai d’Orsay en 6 jours (l’information datant du 17 mars n’a pas été renouvelée à la date d’écriture de cet article, soit le 22 mars). Cela laisse entendre qu’aucune procédure globale n’a été mise en place pour organiser le rapatriement des 130.000 ressortissants français à l’étranger ayant quitté le territoire national pour affaire ou en vacances[2]. À partir du cas particulier sénégalais qu’il m’a été donné de suivre ces derniers jours, la situation est identique. Le site de l’ambassade ne fournit que des informations factuelles relatives à la mise en place d’une cellule de crise (email et téléphone), ainsi que quelques consignes à caractère général[3].

Capture d'écran du site Internet de l'ambassade de France au Sénégal Capture d'écran du site Internet de l'ambassade de France au Sénégal

Du côté, du fil d’Ariane, la plateforme des pouvoirs publics tournée vers la communication avec les Français en déplacement à l’étranger, pas mieux : mon expérience sénégalaise révèle qu’une seule information a transité sur le fil en 6 jours, le 17 mars, compilant des éléments ayant massivement circulé dans la presse et sur les réseaux la veille à propos de la fermeture de l’espace aérien national[4].

Copie d'un mail expédié aux ressortissants par l'ambassade de France au Sénégal Copie d'un mail expédié aux ressortissants par l'ambassade de France au Sénégal
Tandis que du côté des compagnies d’aviation : c’est également lettre morte. Air France ou encore Brussels Airlines (compagnies sur lesquels j’ai conduit ma veille) ont été contraintes de mettre leurs appareils au sol puisque les aéroports ont partout fermé dans le monde et elles attendent la mobilisation des pouvoirs publics pour répondre à une stratégie de rapatriement des ressortissants français et belges (à la charge des voyageurs comme cela a été étonnement, mais pourtant clairement annoncé). Les vols partent au compte-goutte. Le 21 mars, Air France a annoncé de manière confidentielle sur son compte Twitter @AFnewsroom quatre départs pour l’Afrique, sans doute pour éviter les attroupements à l’aéroport ?[5]

Une communication défaillante

Par souci de clarté et pour aller vite, je dirai qu’il y a deux dimensions dans la communication : faire savoir quelque chose à quelqu’un et, plus simplement, organiser un contact avec quelqu’un. Dans mon deuxième cas de figure, cela veut dire que la communication ne contient pas nécessairement d’élément permettant d’obtenir une information nouvelle ou actualisée. Elle sert à organiser la vie sociale, à la manière dont on dit « bonjour, merci et au revoir » à chacun de nos passages à la boulangerie. Ainsi, quand le Quai d’Orsay décide de ne pas communiquer avec ses ressortissants en contexte de danger sanitaire, laquelle situation se double d’un caractère hautement anxiogène, il acte d’abord ne pas avoir d’information à communiquer ; ensuite de ne pas vouloir établir de relation empathique avec les Français dans le monde.

Le principal élément de communication à l’adresse des ressortissants français sur cette première semaine de pandémie globale aura été un interview d’Éric Chevallier, directeur de centre de crise et de soutien du Quai d’Orsay, sur France 24 le 21 mars[6]. Durant cet entretien, plusieurs éléments dérangent : il redit et répète plusieurs fois des informations déjà accessibles sur les réseaux sans apporter de solution tangible. Le cas marocain (largement médiatisé) est notamment pris pour exemple de rapatriement massif. Mais on sait, sur le cas sénégalais que les soi-disant vols Air France qui auraient été affrétés sur la semaine du 16 au 22 mars n’étaient qu’un ensemble de vols réguliers déjà programmés. Pareil pour Brussels Airlines. Plus fâcheux, Éric Chevallier déculpabilise l’inaction des pouvoirs publics en blâmant, en creux, les ressortissants français de se trouver à l’étranger.

Capture d'écran de l'interview d'Eric Chevallier sur France 24 Capture d'écran de l'interview d'Eric Chevallier sur France 24

 Outre les effets d’annonce que peut receler une telle allocution, on est légitimement en droit de se demander pourquoi ce choix de communication a été fait ? Si des expatriés ont pu suivre l’entretien et exprimer leur accord ou leur désaccord devant leur écran, je ne suis pas persuadé que les personnes les plus directement concernées par ce que les pouvoirs publics sont en train de mettre (ou non) en place pour eux auront eu la possibilité de regarder la télévision et d’entendre Éric Chevallier. Alexandre et Marco, prisonniers de l’aéroport de Bangkok en Thaïlande[7], Magali et David, coincé à Cuzco au Pérou[8] ou Claire, ma compagne actuellement recluse dans un village du delta du Sine Saloum au Sénégal, sont assujettis à des règles strictes d’accès à l’information dépendantes de la qualité du réseau et du débit Internet. Pour eux, les contraintes sont totales nous renvoyant à la phrase célèbre de Marshall Mc Luhan : le médium c’est le message[9]. Autrement dit : l’accès à l’information dépend à la fois de la forme qu’elle prend et du canal par lequel elle circule. Ainsi, la communication vidéo, si répandue aujourd’hui, est totalement contre-productive dans ce cas de figure. La télévision est encore moins le média qu’il convient de mobiliser pour parler aux ressortissants.

Maintenir le contact : le « proche » comme relais.

Les alternatives consistent, pour beaucoup de français pris au piège de cette situation, à aller glaner des informations sur les réseaux, en autonomie, ce qui n’est pas sans poser des problèmes, car cela nécessite d’abord des crédits de connexion (de nombreux ressortissants sont confinés dans des zones pas ou mal desservies par Internet). Il faut ensuite organiser ses recherches en basculant régulièrement entre différents espaces en ligne : comptes Twitter et sites du Quai d’Orsay, des ambassades ou encore des compagnies d’aviation, car une information peut circuler à un endroit et pas à un autre. La dernière difficulté qu’il convient de contourner est celle des injonctions contradictoires, comme celle de l’ambassade du Sénégal cette semaine qui est passée d’une stratégie d’ouverture (appelez-nous ; rapprochez-vous des aéroports…) à une autre de fermeture (nous n’avons pas d’autres informations à vous communiquer pour le moment ; éviter de vous déplacer à l’ambassade…).

L’autre moyen de rester informer consiste à établir un lien avec un Français ou un groupe de Français sur le territoire national qui va faire le nécessaire pour le ressortissant en le conseillant et en entreprenant les démarches nécessaires. Ce qui veut dire concrètement : faire de la veille (en ligne, en écoutant la radio ou en regardant la télévision), envoyer des messages ou passer des coups de téléphone, parfois à l’étranger, avec des temps d’attente extrêmement longs auprès des standards, ce qui a pour effet d’engager des dépenses lourdes. L’autre dimension de cette relation va consister en de la réassurance, parfois au prix de cachotteries ou de mensonges pour ne pas inquiéter la personne prise au piège de l’endroit où elle se trouve.

Une dernière opération est « SOS un toit »[10], une sorte de réseau social permettant de mettre en relation expatriés et ressortissants, les premiers s’engageant à accueillir les seconds chez eux. On voit alors s’exercer une sorte de solidarité nationale heureuse qui est toutefois entachée par des éléments conjoncturels, transformant cette initiative en dispositif de repli nationaliste. On pensera par exemple, à l’absence d’information émanant de la compagnie Brussels Airlines dont dépend(ait) Claire au Sénégal jusqu’à ce que, soudainement et sans explication, la promesse de prise en charge d’un vol retour se transforme en annonce de prise en charge priorisée des ressortissants belges. De la même manière, Air France devient la seule alternative possible pour espérer rejoindre la métropole. Sur le territoire sénégalais, le virus chinois, comme on l’appelle en France, est un virus européen : celui des toubabs qu’on va maintenir tenir le plus possible à distance.

L’État souverain contre le village global

Pour continuer à filer le cas sénégalais, on s’étonnera des annonces rapides et non coordonnées que le gouvernement de Macky Sall a mis en place, notamment, pour ce qui nous intéresse : la fermeture des frontières aériennes avec plusieurs pays, dont la France et la Belgique identifiées comme pays contaminés et vecteurs de contamination du Covid19. L’annonce a été faite sans sommation le lundi 16 mars et elle prenait effet le mercredi 18 mars à minuit. Aussi improbable que cela puisse paraître, on voit alors, à l’image du cas sénégalais, qu’un État peut exercer sa souveraineté quasi instantanément, sans concertation, alors même qu’un tissu économique complexe et dense le relie à d’autres nations (tout ressortissant a d’ailleurs un statut d’acteur économique, qu’il soit en déplacement pour son travail ou qu’il soit touriste[11]).

À l’heure de la globalisation et des moyens de communication de masse, comment est-il possible qu’un pays décide de fermer unilatéralement ses frontières ?  Si l’interdiction d’entrée peut constituer une stratégie de repli pour éviter la contamination, celle de sortie étonne puisqu’elle favoriserait, au contraire, l’évacuation rapide des non-nationaux ? Comment une décision de politique nationale peut-elle faire fi de toute considération à l’égard des ressortissants étrangers ? Comment est-il possible que les nations comptant des ressortissants sur le territoire ne puissent pas endiguer la situation ? Toutes ces questions, et d’autres, qui ont fondamentalement un caractère juridique, recèlent aussi une dimension communicationnelle sous-jacente : comment se fait-il que les premiers concernés par la situation – les ressortissants – soient aussi les moins bien informés ?

Il est incontestable que nous sommes encore loin de la mise en œuvre « opérationnelle » d’un « mécanisme global » de rapatriement annoncé par le ministre Jean-Yves Le Drian sur Twitter le vendredi 20 mars :

Tweet du ministre Jean-Yves le Drian du 20 mars Tweet du ministre Jean-Yves le Drian du 20 mars

 Il y a, au contraire, une défaillance communicationnelle manifeste au sein de l’État. Le contexte pandémique le montre à de nombreux endroits. La question du rapatriement l’entérine. Comment est-il seulement possible qu’il n’existe pas de scénario posant les bases d’une communication structurée et planifiée permettant de prendre des décisions coordonnées, puis de diffuser une information régulière, ténue et empathique ? Cela étonne d’autant plus que les outils sont là : site du Quai d’Orsay, sites des ambassades, fil d’Ariane, e-mails et technologies de communication instantanées, au premier rang desquelles : le SMS.

C’est ainsi qu’une non-communication a pris forme : un principe consistant, pour Jean-Yves le Drian et ses équipes, à dire dans le non-dit qu’ils n’ont pas d’information et encore moins de vision à court, moyen ou long terme sur la situation (en particulier au niveau des tractations avec les chefs d’État, ainsi qu’avec les compagnies d’aviation). Un principe consistant également à signifier que le ministère des Affaires étrangères ne souhaite pas établir de relation (à caractère empathique ou humaniste) avec ses concitoyens. Une non-communication qui, en plus de générer du vide, se distingue donc par sa violence. Pourtant l’acte de communication, à défaut d’être informatif, peut avoir des vertus d’apaisement dans un contexte de crise inédite et complexe. Cela, tout le monde s’accordera à le reconnaître. Même ma compagne, pourtant seule, loin de tout et de tout le monde.

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[1] Je tire ici parti d’une expérience autoethnographique relative à ma situation de confinement, dans l’attente du retour de ma compagne qui a actuellement le statut de ressortissante française au Sénégal.

[2] Ce chiffre est celui qui est communiqué par les pouvoirs publics à partir du recensement des personnes inscrites sur le fil d’Ariane : https://pastel.diplomatie.gouv.fr/fildariane/dyn/public/login.html

[3] Deux appels espacés de 48h à l’ambassade du Sénégal les 17 et 19 mars ne m’ont pas permis d’obtenir d’autres informations que celles inscrites sur le site Internet.

[4] La capture d’écran ci-jointe provient du mail reçu par ma compagne sur sa messagerie.

[5] Deux tweets ont consécutivement été publiés pour annoncer l’ouverture de vol vers Luanda (Angola), Abidjan (Côte d'Ivoire), Douala et Yaoundé (Cameroun).

[6] https://www.france24.com/fr/20200320-coronavirus-une-%C3%A9mission-sp%C3%A9ciale-pour-les-fran%C3%A7ais-bloqu%C3%A9s-%C3%A0-l-%C3%A9tranger?ref=tw

[7] https://www.midilibre.fr/2020/03/21/montpellier-deux-voyageurs-detenus-a-laeroport-de-bangkok,8812786.php

[8] https://rennes.maville.com/actu/actudet_-mordelles-coronavirus.-coince-au-perou-l-habitant-de-mordelles-attende-son-rapatriement_loc-4047839_actu.Htm?xtor=RSS-4&utm_source=RSS_MVI_rennes&utm_medium=RSS&utm_campaign=RSS

[9] Cf. Pour comprendre les médias (en anglais Understanding Media, 1964).

[10] http://sosuntoit.fr/

[11] Le tourisme représenterait 6% du PIB sénégalais. Un chiffre comparable à celui de la France qui est fixé à 7% (source : sites Internet des ministères de l’économie des deux pays).

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