JCall : l'espoir insubmersible

Pour nous, juifs, évoquer Israël est un peu comme aborder soudainement la question du couple lors d'un repas entre amis.

Pour nous, juifs, évoquer Israël est un peu comme aborder soudainement la question du couple lors d'un repas entre amis.

On peut s'avancer avec méfiance ou prudence ou au contraire embrasser la question avec chaleur et lyrisme, on peut aussi se retrancher dans des considérations vaguement sociologiques voire froidement biologiques... mais sous la surface lisse du discours, les eaux profondes se réveillent instantanément.
Si peu visibles soient-ils chez la plupart d'entre nous, les liens qui nous unissent à ce si petit pays n'en sont pas moins indéfectibles en raison de notre histoire si particulière. C'est ce qui me conduit à paraphraser le dernier titre d'Edwy Plenel : Israël sombre dans l'abîme et nous y entraîne avec lui.
Car pour un juif comme moi, qui se sent avant tout européen, dont la vie et l'éthique sont guidées par les Lumières à l'instar de la majorité des juifs de la planète, c'est une véritable gifle que la politique israélienne nous inflige en permanence par sa violence absurde, exprimant sa propre synthèse dans les événements de lundi dernier.
Cela fait maintenant des années qu'Israël tombe systématiquement dans les pièges tendus par ses plus fidèles ennemis : en s'engageant aussi aveuglément dans la surenchère militaire, il ne donne pas de meilleure justification à ceux qui en appellent à sa destruction.
Dès lors, je commence à avoir peur. Peur de l'image que les dirigeants israéliens et les plus extrémistes d'entre nous donnent au monde entier, peur pour les membres de ma propre famille sur place et plus généralement de l'isolement croissant des juifs progressistes qui, quoique l'on en dise, sont encore nombreux en Israël.
Et pourtant, à quoi d'autre pouvions-nous nous attendre de ce gouvernement aussi improbable qu'incapable, incarnant de surcroît le déshonneur des travaillistes israéliens puisque Ehud Barak a accepté d'y participer et semble s'enferrer dans sa tragique erreur ? Où a donc disparu la grande gauche idéaliste israélienne, naguère si puissante ?
La politique israélienne, au fil des ans, se réduit à la métaphore paroxystique d'un Occident en proie à un puissant retour de balancier vers la droite mû par la peur de l'avenir. Le cœur souffrant du monde, en somme, comme disaient si joliment Josy Eisenberg et Armand Abecassis dans "A Bible ouverte"...
Après tout, il faut peu de choses pour que nombre de citoyens, dans leur désarroi, répondent favorablement à la démagogie sécuritaire qui sévit en France et dans la majorité des autres pays occidentaux. Faut-il dès lors s'étonner qu'il en aille de même en Israël où les tensions politiques sont autrement exacerbées ?
Il n'empêche : je reste un soutien fidèle à Israël en tant qu'Etat, mais je condamne sans ambages la politique suicidaire conduite par l'actuelle coalition au pouvoir, et plus généralement depuis le début de la décennie. Et à ce titre, je ne fais jamais qu'exprimer une vue partagée par de très nombreux juifs de la diaspora. Nombre de journaux israéliens ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, traitant leurs responsables politiques d'incapables et s'inquiétant à juste titre de l'impression donnée par Israël au monde entier.
Je fais partie de cette majorité des juifs, silencieuse et invisible, qui refuse la frénésie guerrière de ce gouvernement. Je suis de ceux que la propagande des quelques excités représentant la frange la plus extrémiste de notre communauté, complaisamment relayée par les médias, met de plus en plus mal à l'aise, de mauvaise humeur. Je me sens pris en otage par ceux qui crient continuellement à l'antisémitisme, qui justifient envers et contre tout jusqu'aux actions les plus inutiles et les plus odieuses, et qui, toute honte bue, instrumentalisent sans vergogne la souffrance indicible dont nous fûmes l'objet dans un passé encore fumant.
Il est grand temps pour nous de grossir autant que possible le chœur des voix de la paix afin que l'on puisse enfin l'entendre au travers du fracas des armes. Il est grand temps de soutenir ceux des israéliens dont le combat courageux en faveur de la paix épuise inexorablement les ressources. En un mot, nous devons leur redonner espoir, cet espoir insubmersible qui nous conduit à affirmer, au plus profond de l'obscurité, que la lumière n'est jamais loin.
Et la matérialisation de cet espoir, je la vois à travers une initiative sans précédent: le lancement du lobby JStreet aux USA, et dans la foulée, celui de JCall, son homologue européen. JCall a brièvement mais largement retenti dans la sphère médiatique suite à son "Appel à la raison" (d'où son nom) lancé depuis le parlement européen, le 5 mai dernier.
L'objectif de JCall et de JStreet est de mobiliser suffisamment de forces citoyennes de part et d'autre de l'Atlantique pour infléchir directement la politique israélienne et voir se concrétiser enfin ce vœu fameux : deux Etats pour deux peuples. Or, et c'est la grande nouveauté, ces deux groupes d'action ont été mis sur pied par des juifs.
C'est pourquoi, de la même manière que je me surprends à rêver à nouveau d'un printemps de la gauche en Europe, et en particulier en France, je poursuis ce rêve en imaginant cette brise printanière se propageant subrepticement jusqu'à ces lointaines contrées dont la marche du monde semble parfois dépendre. Bref, je désire ardemment que les Israéliens progressistes se ressaisissent et fassent disparaître cet exécutif de cauchemar de leur scène politique.

 

Pour finir, j'invite qui le désire à signer l'appel sur le site de Jcall. Je vous suggère aussi de lire le texte de David Grossman daté d'aujourd'hui et celui de Carlo Strenger sur le site de La Paix Maintenant (les amis français de Shalom Archav).

 

Je souhaite aussi attirer l'attention sur l'existence, pour ceux qui l'ignorent, du Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ), une association belge établie à Bruxelles, dont les activités et les débats sont très riches. Une telle dénomination donnera sans doute du grain à moudre à ceux qui s'imaginent que judéité et laïcité sont incompatibles...


Chère lectrice, cher lecteur, merci de m'avoir lu. Si vous le désirez, vous pouvez aussi lire et commenter ce billet sur mon site (tout neuf ;-)).


Michaël Goldberg

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