Lettre à ceux qui ne veulent ni d'Emmanuel Macron, ni de Marine Lepen.

Le 1er mai, je me suis surpris à déambuler au cimetière du Père Lachaise. J'aime cet endroit qui ne ressemble à aucun autre, l'aimable anarchie régnant parmi les tombes envoyant comme un éternel pied-de-nez à tous les visiteurs présents et à venir.

Les très impressionnantes sculptures érigées à la mémoire des victimes de la Shoah et des résistants déportés me tirèrent brutalement de ma rêverie, et je me trouvai face au mur des Fédérés.

La Commune de Paris sommeille à jamais aux côtés de ceux qui furent broyés par la barbarie nazie. Le symbole est puissant et l'agencement heureusement choisi.

Le soleil brillait et le visage de pierre de Jean-Baptiste Clément semblait presque sourire. J'étais pourtant bien amer.

C'est que je me sens sali depuis le 23 avril. Humilié aussi.

Des institutions désormais bien trop étroites pour notre pays nous ont imposé le choix entre un télévangéliste de la mondialisation heureuse et une pétainiste sentant le moisi. Entre un conflit d'intérêt sur pattes et une corrompue jusqu'à la moëlle. Pas de quoi pavoiser.

J'aimerais dire que moi aussi, ce soir-là, j'avais envie de hurler ma rage en glissant un bulletin blanc dans l'urne du 2e tour, que je me sentais trahi par une république incapable de répondre aux nouvelles aspirations démocratiques de ses concitoyens, que j'ai été tétanisé par le si faible résultat d'ensemble de la gauche.

Moi aussi, je me sens désemparé et je comprends les frustrations, je comprends la lassitude, je comprends la tentation du renoncement mais je pense que nous sommes en passe de nous tromper de combat. Ne devenons pas nous-mêmes un théâtre d'ombres.

La Commune, cette éphémère utopie aussi incroyable qu'inattendue, a traversé le ciel noir de l'Europe comme une étoile filante à l'éclat aveuglant. Et ses semences ont germé à des années de distance. N'ont-ils pas réclamé d'entrée de jeu le suffrage universel, l'égalité entre hommes et femmes, la République sociale, la séparation de l'église et de l'état ?

Ses acteurs n'ont jamais cherché à soupeser les meilleures conditions ou le meilleur moment pour mettre leurs espoirs en chantier : la Commune a surgi spontanément et contre toute attente au beau milieu du chaos. Et c'est bien cet enseignement-là que nous devrions méditer.

Il n'y a pas de conditions à poser pour entamer les combats de l'émancipation.

Il nous faut retrouver cette inspiration capable de réenchanter la politique. Il nous faut retrouver le rêve de la République Universelle et le mettre en chantier sans attendre.

Quel esprit, dès lors, peut-il bien désirer l'avènement d'un état où toutes les libertés auront été réduites à néant avant d'entamer la lutte ?

Je suis en colère contre tous ceux qui, en usant d'arguments fallacieux dignes des révisionnistes, prétendent au nom de la gauche et du combat progressiste que Marine Lepen ne saurait être pire qu' Emmanuel Macron.

Vu depuis l'un des trop nombreux pays crevant de misère et de souffrances, les esprits irresponsables se livrant à ce genre de spéculation hasardeuse doivent surtout passer pour ces héritiers richissimes assidus au casino, dilapidant sans réfléchir leur capital de liberté à la roulette.

Chers amis qui déclarez souhaiter l'émancipation des peuples, qui mine de rien jouez aux pyromanes, et qui, sous couvert de protestation virulente, administrez des leçons de morale aussi exaspérantes que celles de ceux que vous pourfendez, je vous hais.

Je vous hais car le moment venu, vous, qui ne cessez de parler de lutte contre les pouvoirs en place, regarderez les trains passer, hébétés et les bras ballants. Vous saurez adopter un profil bas et vous accommoder de la lente descente dans l'abîme.

Je vous hais car, profondément enfouie dans votre âme bilieuse, vit l'idée que seront avant tout inquiétés les Karim, les Fatoumata, les Ismaël, les Samira, les Youssou, suivis sans doute de près par les Yaël, les Yuval, les Isaac, les Rachel et autres Abraham. Vous pensez vous en tirer à bon compte.

Mais surtout, je vous hais car derrière vos appels incessants aux luttes et à la résistance (pourtant bien nécessaires) se cachent l'incapacité à penser la justice et la fraternité. Vous confondez si volontiers revanche et vengeance.

Ce qui vous anime, en dépit de toutes les justifications que votre raison peut produire, c'est le fantasme inavouable d'une gigantesque fête sacrificielle, au cours de laquelle vous vous adonneriez à la contemplation de la déchéance collective, offrant ainsi à votre âme pusillanime mais repue la vile illusion d'avoir eu raison, tout en refusant d'assumer, bien entendu, la part que vous aurez prise dans cette sale oeuvre.

Tirer sa victoire intellectuelle du malheur des autres est une infâmie et une lâcheté.

Vous êtes le miroir du fascisme. Les usurpateurs de la gauche.

A présent, je suppose que les dés sont jetés.

Michaël Goldberg

 

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