Solidarité antifasciste: Lisa Fittko et Walter Benjamin

Lisa et son mari Hans Fittko furent les organisateurs en 1940-1941 d’un réseau clandestin entre la France et l’Espagne. Ré-édition des mémoires de Lisa Fittko, « Le chemin Walter Benjamin » est un émouvant chapitre du combat antifasciste dans la France occupée de 1940. « Ceux qui disent, “cela ne peut pas arriver chez nous” n’ont rien compris ».

  Lisa FITTKO, Le chemin Walter Benjamin, Souvenirs 1940-41, traduit de l’allemand par Léa Marcou, précédé de Le présent du passé par Edwy Plenel, Paris, Editions du Seuil, 2020, 365 pages. Prix spécial Walter Benjamin 2020.

Ce précieux livre est la ré-édition des mémoires de Lisa Fittko parues en 1987 aux Editions Maren Sell. Comme l’on sait, Lisa et son mari Hans Fittko furent les organisateurs en 1940-1941 – quant il était « minuit dans le siècle » (Victor Serge) - d’un réseau clandestin de passage de la frontière entre la France de Vichy et l’Espagne.

Dans sa magnifique introduction, Edwy Plenel insiste sur la leçon actuelle de cette histoire : les frontières existent pour être traversées et les exilés sont faits pour être accueillis…Un des premiers à emprunter, avec l’aide de Lisa, ce périlleux chemin à travers les Pyrénées fut, en septembre 1940, Walter Benjamin : retenu à Port-Bou par la police espagnole (franquiste), qui veut l’expédier de retour en France, c’est à dire à la Gestapo, il préfère se suicider.

Ce fut, observe Plenel, un acte non de désespoir mais de protestation : un suicide socratique, entre refus et lucidité. La fin de Walter Benjamin est devenu « un mythe actif, qui invite à prendre le relais d’une course à l’espérance qui, depuis Spartacus, n’aura jamais de fin ».

Son dernier écrit, les Thèses Sur le concept d’histoire (1940) sont une bouteille jetée à la mer, une version profane du messianisme juif (Daniel Bensaïd), un appel à la révolution comme interruption de la course à l’abîme. Depuis mai 2007, ce chemin des Pyrénées, conduisant de Banyuls au cimetière maritime de Port-Bou (ou fut enterré le philosophe) est devenu « Le chemin Walter Benjamin ».

Lisa Fittko, née Elisabeth Ekstein en 1909, dans une famille juive de Ruthenie (Empire austro-hongrois) raconte, dans Mon chemin des Pyrénées (édition allemande originale en 1985) cet épisode marquant de la résistance antifasciste en France. Jeune adhérente à l’Union des élèves socialistes à Berlin, Lisa va se battre, dans les écoles et dans les rues, contre les nazis entre 1929 et 1933 ; même après l’incendie du Reichstag, elle tente, avec des amis, d’imprimer et distribuer des tracts antifascistes. Dénoncée, elle sera obligée à s’exiler à Prague, ou elle épousera un autre refugié allemand, Hans Fittko.

Leur activité anti-nazi, en lien avec la résistance intérieure, conduit à leur expulsion de Tchécoslovaquie, ensuite de Suisse, et ensuite d’Hollande. Ils finiront donc par s’exiler en France, où ils seront internés, en 1939, comme « ressortissants d’un pays ennemi »… 

Après un passage par le Vel d’Hiv, Lisa sera expédiée, par la police française, au camp de Gurs, avec de milliers d’autres refugiés juifs ou antifascistes allemands : un des chapitres les plus honteux de l’histoire, peu glorieuse, de la IIIe République. Profitant de la confusion résultant de la capitulation de Pétain, Lisa et quelques amies s’échappent de Gurs : « On revient tout de suite » fut leur dernier message à la sentinelle du camp…

Refugiés à Banyuls, les Fittko apprennent, grâce au maire socialiste de la ville, M.Azéma, l’existence d’un sentier – la « route Lister », du nom d’un célèbre général républicain espagnol - conduisant, à travers les Pyrénées, en Espagne. Avec un peu de chance, les refugiés pouvaient atteindre le Portugal, et à partir de Lisbonne, l’Amérique.

Un des premiers « clients » fut Walter Benjamin, venu, à l’aube du 25 septembre, frapper à leur porte. Lisa conduisit celui qu’elle appelait « le vieux Benjamin » (il n’avait que 48 ans !), un homme corpulent, à la politesse exquise, avec ses amis, Mme Gurland et son fils, jusqu’en haut de la crête, d’où l’on pouvait apercevoir Port-Bou en Espagne.

La descente fut facile, mais elle se termina tragiquement, comme l’on sait, pour le « vieux Benjamin » ; mais après sa mort, on permit à Mme Gurland et son fils de poursuivre leur route.

Ayant pris connaissance de cet épisode, Varian Fry, du Emergency Rescue Committee établi à Marseille, qui tentait, avec l’énergie du désespoir, de sauver des artistes et intellectuels des griffes de la Gestapo - omniprésente en « zone libre » sous le doux titre de « commission de l’armistice » - pris contact avec les Fittko, pour leur demander d’établir, à Banyuls, une base pour le passage en Espagne.

Pour les persuader, il pensa leur proposer de l’argent : how much ? Réponse de Hans Fittko : « De l’argent ? Vous ne savez point ce qu’est un antifasciste ? Comprenez-vous le sens du mot conviction ? ». Varian Fry s’excusa platement et des liens de collaboration furent établis.

Pendant six mois, Lisa et Hans Fittko firent passer par la « route Lister » - rebaptisée par Varian Fry, « route F » (de Fittko) – une centaine de refugiés, en trois passages hebdomadaires.

Il fallait partir avant l’aube, s’habiller comme les habitants locaux, et se mêler aux vignerons qui escaladaient la montagne, pour tromper la vigilance des douaniers et policiers. Varian Fry proposa cette solution à Breitscheider, le président du groupe parlementaire social-democrate Allemand avant 1933, exilé en France ; hélas, celui-ci, et son ami Rudolf Hilferding, célèbre économiste marxiste, refusèrent cette proposition « illégale ». Breitscheider croyait aux promesses du gouvernement français et il déclara même à des amis que « Hitler n’osera pas demander notre extradition » ! Comme l’on sait, les deux furent arrêtés par Vichy, rendus à la Gestapo, et assassinés.

Avec le remplacement du maire socialiste de Banyuls par un collabo, leur activité devient de plus en plus risquée : Hans et Lisa décident de partir à leur tour pour Port-Bou ; à leur arrivée ne Espagne, la joie d’échapper à la Gestapo est mêlée de tristesse : « nous sommes sur le sol où tant de sang a coulé pour la liberté »

Ils réussiront, à partir du Portugal, de prendre un bateau pour Cuba, où ils passeront les années de la guerre. Ils avaient du mal à croire aux nouvelles qui arrivaient sur l’extermination des juifs d’Europe. Hans, qui rêvait de revenir en Allemagne, déclarait : « Un jour, nous ferons payer tout cela aux nazis ».

Les deux finiront par partir aux États-Unis…

Hans décéda en 1960, mais Lisa, qui disparut à Chicago en 2005, pût encore assister en 1994, à l’inauguration du monument en honneur de Walter Benjamin, œuvre de l’artiste israélien Dani Karavan. Elle avait l’habitude de répéter à ceux qui voudraient l’écouter : « Ceux qui disent, “cela ne peut pas arriver chez nous” n’ont rien compris »

 

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