Ecrire au fil de l'épée

Les aphorismes et fragments ici rassemblés relèvent à la fois de l'onirique, de la passion, de l'épée et du rasoir : ils constituent une dérive - au sens situationniste et surréaliste du mot - ironique et critique qui cible les impostures modernes sans renoncer à la quête du merveilleux.

ECRIRE AU FIL DE L'EPEE

Joel GAYRAUD, La paupière auriculaire, Paris, Editions Corti, 2018, 259 pages

 

 

            Ce remarquable livre est l'héritier d'une noble tradition de fragments poético-philosophiques, qui va des moralistes du Grand Siècle jusqu'aux Minima Moralia de Theodor W.Adorno, en passant par Novalis et Leopardi. Joël Gayraud (JG), poète et essayiste, est quelqu'un dont l'idéal est de "rêver au fil des jours, aimer au fil de la nuit, écrire au fil de l'épée et vivre au fil du rasoir". Un mode de vie qui nécessite sans doute cet instrument dont il est l'inventeur : l'onirolabe, un astrolabe capable de capter les rêves. Les aphorismes et fragments ici rassemblés relèvent à la fois de l'onirique, de la passion, de l'épée et du rasoir : ils constituent une dérive - au sens situationniste et surréaliste du mot - ironique et critique qui cible les impostures modernes sans renoncer à la quête du merveilleux.

            Adversaire intraitable de la dictature diffuse de la marchandise et des illusions du spectacle - qui rendent "chaque jour l'air de moins en moins respirable" - JG constate que jamais la société n'a été aussi inégalitaire, mais jamais non plus on a connu un cynisme aussi outrageusement nivellateur : tout se vaut, la trahison comme la loyauté, la sottise comme l'intelligence. JG voudrait en finir avec l'oppression qui "comme l'antique Hécate, revêt trois visages qui s'appellent domination, exploitation, réification". Mais la plus grande menace pour le genre humain est celle qui résulte des ravages de la réification de la nature par le système marchand : le changement climatique, la destruction des derniers espaces vierges, l'extinction massive des espèces. Nous sommes déjà entrés dans les premières spires du labyrinthe où nous attend un Minotaure implacable, produit de la "dénaturalisation achevée de l'homme".

           Partisan du matérialisme - au sens d'Epicure - Gayraud n'hésite pas à proclamer que "la poursuite de la vérité et celle de la volupté sont inséparables", puisque "l'activité spirituelle pratique ardemment est une activité voluptueuse".     Cette volupté spirituelle est aussi, il me semble, au cœur de l'amour, qui constitue, selon notre auteur "un accroissement de l'être", un "excès ontologique" et un "débordement créateur", dont "la seule existence en actes suffi à ajouter de la beauté au monde".  

       L'auteur s'intéresse à Hugo,   Baudelaire,   Villiers de l'Isle Adam, Rimbaud, Kafka, mais aussi à Spinoza, Leopardi et Levinas. Mais il croit surtout à la poésie, comme "sens permettant de décrypter le monde" , comme "puissance émerveillante", et comme force émancipatrice : "les mains du poète libèrent les mots de la cage invisible où les emprisonne l’usage courant du langage".   Une question lancinante l'angoisse toutefois: la poésie "peut-elle survivre longtemps sans promesse de révolution ?".

            Voici un livre précieux, à savourer en silence, séparé par des "paupières auriculaires" de l'infernal vacarme du monde moderne...

 

       Michael Löwy

           

 

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