Un Marx inattendu

Peuchet : vom Selbstmord » ( « Peuchet : Du Suicide ») , publié dans le périodique Gesellschaftsspiegel, (« Le miroir de la société ») vol. 2, VII, Janvier 1846, est un document plutôt inhabituel parmi les écrits de Marx. La principale question sociale examinée dans l’article - en rapport avec le suicide – est l’oppression des femmes dans les sociétés modernes.

UN MARX INHABITUEL

Preface à Karl Marx,  Du Suicide, trad. M.Rubel,  Editions Le Retrait, 2018 

 

 « Peuchet : vom Selbstmord » ( « Peuchet : Du Suicide ») , publié dans le périodique Gesellschaftsspiegel, (« Le miroir de la société ») vol. 2, VII, Janvier 1846, est un document plutôt inhabituel parmi les écrits de Marx. Il se distingue à plusieurs égards de ses autres travaux :

  • La plus grande partie du texte n’a pas été écrite par Marx lui même, mais est composée d’extraits – traduits du français en allemand – d’un autre auteur. Marx avait l’habitude de remplir des cahiers de notes avec de tels extraits, mais il ne les a jamais publiés.
  • L’auteur choisi n’est ni un économiste, ni un historien, ni un philosophe, même pas un socialiste, mais un ancien chef des archives de la police française pendant la Restauration !
  • L’oeuvre en question n’est pas un travail scientifique, mais une collection souple d’« incidents de vie », anecdotes, petites histoires, suivies de quelques commentaires.
  • Le thème de l’article n’appartient pas à ce qui est généralement considéré comme rélévent de l’économie ou de la politique, mais plutôt de la vie privée : le suicide.
  • La principale question sociale examinée dans l’article - en rapport avec le suicide – est l’oppression des femmes dans les sociétés modernes.

Chacun de ses tratis est inhabituel dans la bibliographie de Marx, mais leur articulation dans ce texte est unique. [1]

         Considérant la nature de l’article - des extraits traduits en allemand du texte de Peuchet Du suicide et ses causes (un chapitre de ses Mémoires publiées en 1838) – dans quelle mesure peut-il être considéré comme appartenant aux écrits de Karl Marx ? En fait il a laissé sa marque sur le document de plusieures façons : par l’introduction, par les commentaires avec lesquels il a pimenté le texte, et par les modifications introduites par la traduction. Mais la principale raison pour laquelle cet article peut être considéré comme l’expression des idées de Marx lui-même c’est qu’il n’introduit aucune distinction entre ces propres commentaires et les extraits de Peuchet, de forme que l’ensemble du document apparaît comme un écrit homogène, signé par Karl Marx.

         La prémière question qu’on doit poser est, bien entendue, pourquoi Marx a-t-il choisi Peuchet ? Qu’est-ce que l’intéréssait tellement dans ce texte ?

         Je crains ne pas pouvoir partager l’hypothèse sugérée par Philippe Bourrinet, l’éditeur d’une version française de l’article en 1992, hypothèse réprise à son compte par Kevin Anderson dans son introduction - par ailleurs excellente – à l’édition anglaise :   le document serait une critique voilée des éditeurs du périodique allemand Gesellschaftsspiegel, comme Moses Hess, adeptes du « vrai socialisme » allemand.[2] En fait, il n’y a pas un seul mot dans l’article que puisse suggérer une telle conclusion. Il est vrai que Marx proclame la superiorité des penseurs sociaux français, mais il ne les compare pas avec les socialistes allemands sinon avec les anglais. En outre, Engels – l’autre éditeur du Gesellschaftsspiegel – et Marx entretenaient des excellents rélations avec Moses Hess pendant ces années – 1844-46 – à tel point qu’ils l’ont invité à participer à la rédaction de leur polémique commune contre l’idéalisme néo-hégélien, L’Idéologie Allemande.

         Une partie de l’explication est suggérée par Marx lui-même dans son introduction aux extraits : la valeur de la critique sociale française contre les conditions de vie modernes, et en particulier contre les rapports éxistants dans les domaines de la propriété et de la famille - « en un mot, la vie privée (Privatlebens) ». Pour utiliser une expression moderne, une critique sociale fondée sur la compréhension que le privé est politique.   Marx est particulièrement intéressé par une telle critique quand elle s’exprime en forme littéraire ou semi-littéraire : romans et mémoires (Memoirenliteratur). Son enthousiasme pour Balzac est bien connu, ainsi que son affirmation qu’il a plus appris avec ses romans sur la société bourgeoise qu’avec des centaines de traités d’économie. Bien sûr, Peuchet n’est pas Blazac, mais ses mémoires avaient une sorte de qualité littéraire : il suffit de rappeller qu’une de ses histoire a inspiré le cèlèbre Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas.   [3]

         L’interêt de Marx pour le chapitre de Peuchet n’est découle pas d’une fascination « inconsciente » pour le suicide - je ne peut pas partager cette hypothèse de l’autre préfacier de l’édition anglaise, Eric Plaut, qui manque d’une véritable base factuelle – mais plutôt son interêt bien connu pour la critique sociale radicale de la société bourgeoise comme forme de vie « non-naturelle » ( Unnatur : terme de Marx lui-même dans l’introduction).[4]

         Le suicide est, aussi bien pour Marx que pour Peuchet, significatif surtout comme symptôme d’une société malade, qui nécéssite une transformation radicale. La société moderne est, écrit Peuchet citant Rousseau, « un désert peuplé de bêtes féroces ». Chaque individu est isolé des autres, et « trouve la solitude la plus profonde au sein de plusieurs millions d’âmes », dans une sorte de solitude de masse. [5]   Les personnes deviennent étrangères les unes aux autres et mutuellement hostiles : dans cette société de lutte et compétition impitoyables, le seul choix laissé à l’individu c’est de devenir victime ou bourreau. Voici donc le contexte social qui explique le désespoir et le suicide. La classification des causes du suicide est une classification des vices de la société bourgeoise moderne - des vices qui ne peuvent pas être supprimés sans une transformation de fonds en comble des structures économiques et sociales (ici c’est Marx qui parle).

         Cette sorte de critique sociale et éthique est évidemment d’inspiration romantique. La sympathie de Peuchet pour le romantisme est documenté non seulement poar ses références à Rousseau, mais aussi par sa critique féroce du « lourd bourgeois qui met son âme dans le trafic et son Dieu dans le commerce », et qui n’a que du mépris pour les pauvres victimes du suicide et les poèmes romantiques de désespoir qu’ils laissent en héritage.

         Rappellons que le Romantisme n’est pas seulement une école littéraire mais - comme Marx lui-même l’a souvent suggéré – une protestation culurelle contre la civilisation capitaliste moderne, au nom d’un passé idéalisé. Le jeune Marx avait beaucoup d’admiration pour les critiques romantiques de la société bourgeoise - des écrivains comme Balzac ou Dickens, des penseurs politiques comme Carlyle, des économistes comme Sismondi – et n’a pas hésité à incorporer certaines de leurs intuitions dans ses propres écrits. [6]

         La plupart de ces auteurs, comme Peuchet, ne sont pas socialistes. Mais, comme le souligne Marx dans son introduction, on n’a pas besoin d’être socialiste pour critiquer les conditions sociales existantes.   Des tropes romantiques comme ceux présents dans les extraits de Peuchet - le caractère inhumain et bestial de la société bourgeoise, l’égoisme et l’avidité sans âme des bourgeois - sont souvent présents dans les écrits du jeune Marx, mais ici, dans ce texte, ils prennent un caractère inhabituel.

         Tout en mentionant les méfaits économiques du capitalisme pour expliquer beaucoup de suicides – bas salaires, chômage, misère - Peuchet insiste plutôt sur les formes d’injustice sociale qui ne sont pas directement économiques, et qui affectent la vie privée d’individus non-prolétariens.

         S’agirai-t-il du point de vue de Peuchet et non celui de Marx ?   Pas du tout ! Marx lui-même, dans son introduction, ce refère sarcastiquement aux philantropes bourgeois qui pensent - comme le Dr. Pangloss de Voltaire – que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, et qui proposent de donner un peu de pain aux ouvriers « comme si seulement les ouvriers souffraient des conditions sociales présentes ».

         En d’autres mots : pour Marx/Peuchet la critique de la société bourgeoise ne peut pas se limiter à la question de l’exploitation économique - même si celle-ci est très importante. Elle doit prendre un caractère social et éthique ample, incluant tous les multiples et profonds aspects sinistres de l’ordre établi. Le caractère inhumain de la société capitaliste blesse des individus de diverses origines sociales.

         Quelles sont donc ces victimes non-prolétariennes, poussées au désespoir et au suicide par la société bourgeoise ? Nous arrivons ici à l’aspect le plus interessant de l’article.   Il y a une catégorie sociale qui occupe une place centrale aussi bien dans les extraits que dans les commentaires de Marx : les femmes.

         Cet article est, en fait, une des plus puissantes condamnations de l’oppression des femmes jamais publiées sous la signature de Marx. Trois des quatre cas de suicide concernent des femmes, victimes du patriarcat, ou dans les mots de Peuchet/Marx,   la tyrannie familiale, une forme de pouvoir arbitraire que n’a pas été renversée par la Révolution française. [7] Deux d’entre elles sont des femmes « bourgeoises » et la troisième plutôt d’origine populaire (fille d’un tailleur). Mais leur destin a été détérminé par leur genre, plutôt que par leur classe.

       Le prémier cas, une jeune fille poussé au suicide par ses parents, illustre la brutale autorité patriarcale du pater (et de la mater) familias - violemment dénoncée par Marx, dans son commentaire, comme la lâche vengeance d’individus forcés à la soumission dans la société bourgeoise, contre ceux plus faibles qu’eux-mêmes.

         Le deuxième exemple - une jeune femme de Martinique enfermée derrière les portes par son mari jusqu’à ce qu’elle se suicide – est de loin le plus important, aussi bien par son extension, que par les commentaires passionnés de Marx. Ce cas lui apparaît comme paradigmatique du pouvoir patriarcal absolu des hommes sur leurs épouses et de leur attitude de possesseurs jaloux d’une propriété privée. Dans les remarques indignées de Marx, le mari tyrannique est comparée à un maître d’esclaves. Grâce aux conditions sociales qui ignorent l’amour vrai et libre, et grâce à la nature patriarcale aussi bien du Code Civil que des lois de la propriété, l’oppresseur mâle a pu traiter sa femme comme un avare traite son coffre-fort   fermé à sept clés : comme une chose, un objet, « une part de son inventaire ».   La réification capitaliste et la domination patriarcale sont associés par Marx dans cette radicale mise en accusation des relations familiales   de la société bourgeoise moderne.

         Le troisième cas concerne une question qui déviendra un des principaaux drapeaux du mouvement féministe après 1968 : le droit à l’avortement. Il s’agit d’une jeune femme célibataire devenue enceinte contre les règles sacrées de la famille patriarcale, et poussée au suicide par l’hypocrisie sociale, par l’ordre moral réactionnaire et par les lois bourgeoises qu’interdisent l’interruption volontaire de grossesse.

         Dans son traitement de ces trois études de cas, l’essai de Marx/Peuchet - c’est à dire, aussi bien les extraits séléctionnés que les commentaires du traducteur, inséparablement (parce que non séparés par Marx) – constitue une protestation passionnée contre le patriarcat, l’asservissement des femmes - y compris « bourgeoises » - et la nature oppressive de la famille bourgeoise. Il y a peu d’équivalents dans les écrits postérieurs de Marx.[8]

         Malgré ses limites évidentes, ce petit article presque oublié de Marx est une précieuse contribution à une plus riche compréhension des infâmies de la société bourgeoise moderne, des souffrances que sa structure familiale patriarcale inflige aux femmes, et du but émancipateur ample et universel du socialisme.

 

                                        Michael Löwy

 

[1]   Certaines – mais pas toutes - de ces particularitées ont été constatées dans les introductions par Kevin Anderson et Eric Plaut à la traduction angalise de l’article,   cf. Marx on Suicide, Evanston, Northwestern University, 1999.

[2] P.Bourrinet, « Présentation », in Marx/Peuchet, A propos du suicide, Castelnau-le-Lez, Editions Climats, 1992, pp. 9-27.

[3] Cf. K.Marx,   « Peuchet vom Selbstmord », in Marx on Suicide, pp. 77-78.

[4] Ibid. p. 77

[5] Peuchet, « Du suicide et de ses causes », in Marx on Suicide, p.106.   Sur la solitude de masse   cf. Robert Sayre, Solitude in Society. A sociological study of French literature, Harvard, Harvard University Press, 1978.

[6] Sur Marx et le romantisme, je renvoie à mon livre avec R.Sayre, Révolte et Mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité,   Paris, Payot, 1996.

[7] Un seul des case de suicide choisi par Marx concerne un homme - un chômeur ancien membre de la Garde Royale.

[8] Mentionons tout de même son article de 1858 sur Lady Bulwer-Lytton,   enfermée dans un aysle par son mari Tory et patriarcal.

 

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