K.S. Karol 1924-2014

K.S. Karol nous a quittées jeudi 10 avril. Journaliste et écrivain, il  a été, avec sa compagne Rossana Rossanda, un des obstinés représentants d’un communisme démocratique qui a refusé de s’aligner aux camps de la guerre froide. De son vrai nom Karol Kewes, Karol  échappe aux classifications.

K.S. Karol nous a quittées jeudi 10 avril. Journaliste et écrivain, il  a été, avec sa compagne Rossana Rossanda, un des obstinés représentants d’un communisme démocratique qui a refusé de s’aligner aux camps de la guerre froide. De son vrai nom Karol Kewes, Karol  échappe aux classifications. Juif non juif (selon la définition célèbre d’Isaac Deutscher), né en Pologne en 1924, il  passe ses années de jeunesse en URSS,  dans les rangs de l’Armée rouge combattant le nazisme.  Il nous laisse de cette  expérience  un émouvant témoignage dans le livre Solik. tribulations d'un jeune Polonais dans la Russie en guerre, Paris, Fayard, (coll. “Grands documents contemporains), 1983).   Il existe  également un documentaire de la Chaine Histoire qui retrace l’histoire de sa vie :  K.S.Karol,  portrait d’un grand temoin du siècle.  Entretiens. (4x60’)  (2002).  Realisation Pierre Beuchot.  Production INA/histoire.   

         Revenu en Pologne après la guerre,  et après une courte carrière diplomatique,   il choisit de s’exiler en France :  nous sommes en 1950,  la guerre froide est à son apogéee,  et les « camarades soviétiques » on emprisonné Gomulka,  suspect de velleités d’autonomie.  Réfugié en Occident,  Karol  réfuse de dévenir ,  comme  certains autres exilés,  un anticommuniste professionnel.  Sa sympathie va à des gens comme Pierre Mendès-France,  ou Aneurin Bevan,  qui réfusent la guerre froide et tentent de frayer une troisième voie entre le capitalisme et le modèle soviétique.

         Ses articles  dans le  Nouvel Observateur et dans le Manifesto italien,  et ses ouvrages sur la Révolution Cubaine   - Les Guérilleros au pouvoir : l'itinéraire politique de la révolution cubaine   Paris,  Robert Laffont,   1970   - et la Révolution chinoise  -   La Chine de Mao : l'autre communisme (R. Laffont, 1966)   - ont nourri la réfléxion et le débat de la gauche dans le monde entier.

            S’il  est surtout connu comme analyste pénétrant des grands événéments du siècle  -  analyse qu’on peut partager ou pas ( je suis loin d’être toujours d’accord !) ,  mais qui était toujours vivante et éclairante – le documentaire de 2002  le revèle aussi comme conteur de charme,  qui décrit avec talent les épisodes,  les rencontres,  les surprises.   Un épisode me semble particulièrement significatif :  Karol couvre la visite de Krouchtchev aux USA en 1959.  Le dirigeant soviétique s’entretient souvent avec lui,  content de trouver un journaliste occidental qui parle le russe ;  après quelques échanges,  le secretaire général  manifeste sa perplexité :  « enfin,  Monsieur  Karol,  êtes vous avec nous ou avec eux ? »  Réponse de l’interéssé :  « Je suis avec moi-même ».   Tout est dit,  à la fois sur l’homme de gauche et sur le journaliste  :  esprit d’indepéndence,   refus d’alignement,  humour insolent...

                   Par ailleurs,  il ne cache pas son admiration pour le combat de l’Union Soviétique contre le nazisme,  ou pour les aspirations égalitaires des révolutions chinoise et cubaine.  Son journalisme est inséparable d’un combat contre l’injustice sociale.  Mais il ne sera jamais un  « homme de parti »,  le porte parole d’une doctrine,   ou l’apologète d’un Etat  « réellement existant ». 

         Sa critique lucide du stalinisme et du modèle soviétique ne l’a  pas du tout rendu complaisant envers la restauration du capitalisme qui a suivi la chute du mur de Berlin.  Sa sympathie allait  à ceux qui,  à Seattle ou Porto Alegre,  rêvent d’un  autre monde possible -  même s’il s’agit,  de toute évidence,  d’un combat à long terme...

       Pour ceux qui,  comme nous, ont eu  la chance de le connaître,  il impressionnait non seulement par ses connaissances planétaires,  mais aussi par son caractère chaleureux,  curieux de tout,  et plein d’ironie et d’auto-ironie.  Il nous manquera…

                            Michael  Löwy

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