L'étincelle s'allume dans l'action

La philosophie de la praxis dans la pensée de Rosa Luxemburg. Dans sa présentation des Thèses sur Feuerbach (1845) de Marx, qu'il a publiés, à titre posthume, en 1888, Engels les qualifiait de «premier document dans lequel se trouve déposé le germe génial d'un nouvelle conception du monde».

La philosophie de la praxis dans la pensée de Rosa Luxemburg. Dans sa présentation des Thèses sur Feuerbach (1845) de Marx, qu'il a publiés, à titre posthume, en 1888, Engels les qualifiait de «premier document dans lequel se trouve déposé le germe génial d'un nouvelle conception du monde». En effet, dans ce petit texte, Marx dépasse dialectiquement –la célèbre Aufhebung : négation/conservation/élévation– le matérialisme et l'idéalisme antérieurs, et formule une nouvelle théorie, qu'on pourrait désigner comme philosophie de la praxis.

Tandis que les matérialistes français du 18èmesiècle insistaient sur la necessité de changer les circonstances matériellespour que les êtres humains se transforment, les idéalistes allemands assuraient que, grâce à la formation d'une nouvelle conscience chez les individus, a société serait changée. Contre ces deux perceptionsunilatérales, qui conduisaient à uneimpasse - et à la recherche d'un « GrandEducateur » ou Sauveur Suprême - Marx affirme dans la Thèse III : « La coïncidence du changement des criconstances et de l'activitéhumaine ou autochangement ne peut êtreconsidérée et compreise rationnellement qu'e n tant que pratique (Praxis) revolutionnaire ». [1] En d'autres termes : dans la pratique révolutionnaire, dans l'action collective émancipatrice, le sujet historique - les classes opprimées - transforme en même temps les circonstancesmatérielles et sa propre conscience. Marxrevient à cette problématique dans L'Idéologie Allemande (1846), en écrivant ceci : « Cette révolution n'est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu'elle est le seul moyen derenverser la classe dominante, ellel'est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l'autre de balayer toute la pourriture du vieux systèmequi lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles ».[2] Cela veut dire que l'auto-émancipationrévolutionnaire c'est la seule forme possible de libération : c'est seulement par leur propre praxis, par leur expérience dans l'action, que les classes opprimées peuvent changerleur conscience, en même temps qu'ellesubvertissent le pouvoir du capital. Ilest vrai que dans des textes postérieurs - par exemple, la célèbre Préfacede 1857 à la Critique de l'Economie Pooitique - nous trouvons une version beaucoup plusdéterministe, qui considère larévolution comme le résultat inévitable de la contradiction entre forces etrapports de production ; cependant, comme l'attestent ses principaux écrits politiques, le principe de l'auto-émancipation destravailleurs continue à inspirer sa pensée et son action.

C'est Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de Prison des années 1930, qui va utiliser, pour la prémière fois, l'expression « philosophie de la praxis » pour se référer au marxisme. Certains prétendent qu'il s'agissaitsimplement d'une ruse pour tromper ses geôliers fascistes, qui pouvaient se méfier de toute référence àMarx ; mais cela n'explique paspourquoi Gramsci a choisi cette formule, et pas une autre, comme « dialectique rationnelle » ou « la philosophie critique ». En réalité, avec cette expressionil définit, de façon précise et cohérente,ce que distingue le marxisme comme vision du monde specifique, et se dissocie, de forme radicale, des lectures positivistes et évolutionistesdu matérialisme historique.

Peu demarxistes du 20ème siècle ont été plus proches de l'esprit de cettephilosophie marxiste de la praxis comme Rosa Luxemburg. Certes, elle n'écrivait pas de textes philosophiques, et n'élaborait pas des théoriessystématiques ; comme l'observeavec raison Isabel Loureiro, « sesidées, éparses en articles de journal, brochures, discours, lettres (...) sont beaucoup plus des réponses immédiates à laconjoncture qu'une théorique logique et internement cohérente ». [3] Il n'empêche : la philosophie de la praxis marxienne,qu'elle interprète de forme originale et créatrice, est le fil conducteur - au sens éléctrique du mot - de son oeuvre et de son action commerévolutionnaire. Mais sa pensée est loind'être statique : c'est uneréfléxion en mouvement, qui s'enrichitavec l'expérience historique. Nousessayerons de réconstituer l'évolution de sa pensée à travers quelquesexemples.

Il est vraique ses écrits sont traversés par une tension entre le déterminisme historique- l'inévitabilité de l'écroulement ducapitalisme - et le volontarisme de l'action émancipatrice. Cela s'applique en particulier à ses prémierstravaux (avant 1914). Réforme ouRévolution (1899), le livre grâceauquel elle est devenue connue dans le mouvement ouvrier allemand etinternational, est un exemple évident decette ambivalence. Contre Bernstein, elle proclame que l'évolution du capitalismeconduit nécéssairement vers l'écroulement (Zusammenbruch)du système, et que cet effondrément estla voie historique qui conduit à laréalisation du socialisme. Il s'agit, en dernière analyse, d'une variante socialiste de l'idéologie duprogrès inévitable qui a dominé la pensée occidentale depuis la Philosophie desLumières. Ce qui sauve son argument d'unéconomisme fataliste c'est la pédagogie révolutionnaire de l'action : «ce n'eest qu'au cours de delongues luttes opiniâtres, que leproletariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d'obtenir lavictoire definitive de la révolution ». [4]

Cetteconception dialectique de l'éducation par la lutte est aussi un des principauxaxes de sa polémique avec Lénine en1904 : «ce n'est qu'au cours de lalutte que l'armée du prolétariat se récrute et qu'elle prend conscience desbuts de cette lutte. L'organisation, les progrès de laconscience (Aufklärung) et le combatne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, (...) mais au contraire des aspects diversd'un seul et même processus ». [5]

Bienentendu, réconnaît Rosa Luxemburg, la classe peut se tromper au cours de cecombat, mais, en dernière analyse, «les erreurs commises par un mouvementouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondeset plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur ‘Comitécentral' ». L'auto-émancipation des opprimés implique l'auto-transformation de laclasse révolutionnaire par son expérience pratique ; celle-ci, à son tour, produit non seulementla conscience - thème classique dumarxisme - mais aussi la volonté : «Lemouvement historique universel (Weltgeschichtlich) du prolétariat versson émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ceque, pour la prémière fois depuisque la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leurvolonté consciemment et àl'encontre de toutes les classes gouvernantes(...). Or, les masses ne peuvent acquériret fortifier cette volonté que dansla lutte quotidienne avec l'ordre constitué, c'est-à-dire dans les limites de cet ordre ». [6] On pourrait comparer la vision de Lénineavec celle de Rosa Luxemburg avec l'image suivante : pour Vladimir Illitsch, redacteur du journal Iskra, l'étincellerévolutionnaire est apportée par l'avant-garde politique organisée, du dehors vers l'intérieur des luttesspontantées du prolétariat ; pourla révolutionnaire juive/polonaise, l'étincelle de la conscience et de lavolonté révolutionnaire s'allume dans le combat, dans l'action de masses. Il est vrai que sa conception du parti commeexpression organique de la classe correspond plus à la situation en Allemagnequ'en Russie ou Pologne, où se posait déjà la question de la diversité despartis se référant au socialisme.

Les événements révoutionnaires de 1905 dans l'Empire russe tzariste vontlargement confirmer Rosa Luxemburg dans sa conviction que le processus de prisede conscience des masses ouvrières résulte moins de l'activité educatrice - Aufklärung- du parti que de l'expérience d'action directe et autonome destravailleurs : « Le brusque soulèvement général duprolétariat en janiver, déclenché parles événements de Saint-Pétersburg, était, dans son actionextérieure, un acte politiquerévolutionnaire, une déclaration deguerre à l'absolutisme. Mais cettepremière lutte générale et directe des classes eut un impacte encore pluspuissant à l'intérieur, en évéillant, pour la première fois, comme par une secousse éléctrique (einenelektrischen Schlag), le sentiment et la conscience de classe chez desmillions et des millions d'individus (...) C'est par le prolétariat que l'absolutisme doit être renversé en Russie.Mais le prolétariat a besoin pour cela d'un haut degré d'éducationpolitique, de conscience de classe etd'organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans lestracts, mais cette éducation il l'acquerra dans l'école politiquevivante, dans la lutte et par lalutte, au cours de la révolution enmarche. »[7] Il estvrai que la formule polémqiue sur les « brochures et les tracts »semble sous-estimer l'importance de la théorie révolutionnaire dans leprocessus ; d'autre part, l'activité politique de Rosa Luxemburg, qui consistait, dans une large mesure, dans la rédaction d'articles de journaux etde brochures - sans parler de ses œuvresthéoriques dans le champ de l'économie politique - démontre, sans aucun doute, la signification décisive qu'elle accordaitau travail théorique et à la polémique politique dans le processus depréparation de la révolution.

Dans cette célèbre brochure de 1906 sur la grève de masses, la révolutionnaire polonaise utilise encoreles arguments déterministes traditionnels : la révolution aura lieu « selon lanécessité d'une loi de la nature ». Mais sa vision concrète du processus révolutionnaire coïncide avec lathéorie de la révolution de Marx, telqu'il l'a présentée dans L'Idéologie Allemande (œuvre qu'elle ne connaissait pas, puisqu'elle ne fut publiée qu'après samort) : la consciencerévolutinnaire ne peut se généraliser qu'au cours d'un mouvement« pratique », latransformation « massive » desopprimés ne peut se généraliser qu'au cours de la révolution elle-même. La catégorie de la praxis - quiest, pour elle comme pour Marx, l'unité dialectique entre l'objectif et lesubjectif, la médiation parlaquelle la classe en soi devient pour soi - lui permet dedépasser le dilemme paralysant et métaphisique de la social-démocratieallemande, entre le moralisme abstraitde Bernstein et l'économicisme mécanique de Kautsky : tandis que, pour le prémier, le changement« subjectif », moral etspirituel, des « êtres humains »est la condition de l'avénément de la justice sociale, pour le deuxième, c'est l'évolution économique objective quiconduit « fatalement » au socialisme. Cela permet de mieux comprendre pourquoi Rosa Luxemburg s'oppose nonseulement aux révisionistes néo-kantiens, mais aussi, à partir de1905, à la stratégie d'« attentisme » passif défendue par l'ainsi nommé « centreorthodoxe » du parti.

Cette même vision dialectique de la praxis lui permet aussi de dépasserle traditionnel dualisme incarné par le Programme d'Erfurt du SPD, entre les réformes, ou le « programme minimum », et la révolution, ou « le but final ». Par la stratégie de grève de masses enAllemagne qu'elle propose en 1906 - contre a bureaucratie syndicale - et en1910 - contre Karl Kautsky - Rosa Luxemburg esquisse un chémin capable detransformer les luttes économiques ou le combat pour le suffrage universel enun mouvement révolutionnaire général.

Contrairement à Lénine, quidistingue « la consciencetrade-unioniste (syndicale) » de la « consciencesocial-démocrate (socialiste) », elle suggère une distinction entre la conscience théorique latente, caracteristique du mouvement ouvrier dans lespériodes de domination du parlementarisme bourgeois, et la conscience pratique et active, qui surgit au cours du processusrévolutionnaire, quand les masseselles-même - et non seulement les députés et dirigeants du parti - apparaîssent sur la scène politique ;c'est grâce à cette conscience pratique-active que les couches les moinsorganisées et plus arriérées peuvent devenir, en période de lutterévolutionnaire, l'élément le plusradical. De cette prémisse découle sacritique de ceux qui fondent leur stratégie politique sur une estimationexagérée du rôle de l'organisation dans la lutte de classes - qui s'accompagnegénéralement d'une sous-estimation du prolétariat non-organisé - en oubliant lerôle pédagogique de la lutte révolutionnaire : « Six mois de révolution ferontdavantage pour l'éducation de ces masses actuellement inorganisées que dix ansde réunions publiques et de distributions de tracts». [8]

Rosa Luxemburg était-elle donc spontanéiste ? Pas tout à fait...Dans la brochure Grèvegénérale, parti et syndicats (1906)elle insiste, en se référant àl'Allemagne, que le rôle de « l'avant-gardela plus éclairée » n'est pas d'attendre « avec fatalisme », quele mouvement populaire spontané «tombe du ciel ». Au contraire, la fonction de cette avant-garde c'est précisement de « dévancer (vorauseilen)le cours des choses, de chercher à leprécipiter ». Elle réconnait que le parti socialiste doitprendre la direction politique de la grève de masses, ce qui consiste à «fournir au prolétariat allemandpour la période des luttes a venir, une tactique et des objectifs » ; elleva jusqu'à proclamer que l'organisation socialiste est « l'avant-garde de toute le masse des travailleurs » etque « le mouvement ouvrier tire saforce, son unité, sa conscience politique de cette mêmeorganisation ». [9]

Il faut ajouter que l'organisation polonaise dirigéepar Rosa Luxemburg, le PartiSocial-Démocrate du Royaume de Pologne et de Lithuanie (SDKPiL), clandestine etrévolutionnaire, ressemblait beaucoup plusau parti bolchevik qu'à la social-démocratie allemande... Finalement,un aspect méconnu doit être pris en considération : il s'agit del'attitude de Rosa Luxemburg enversl'Internationale (surtout après 1914), qu'elle concevait comme un parti mondial centralisé etdiscipliné. Ce n'est pas la moindre des ironies que Karl Liebknecht,dans une lettre à Rosa Luxemburg, critique sa conception de l'Internationale comme étant « trop centraliste-mécanique », avec« trop de ‘discipline', trop peu de spontanéité », considérant lesmasses « trop comme instruments de l'action, noncomme porteurs de la volonté ; en tant qu'instruments de l'action voulueet décidée par l'Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes »[10].

Parallèlement à ce volontarisme activiste, l'optimisme déterministe (économique) de lathéorie du Zusammenbruch, l'écroulement du capitalisme victime de sescontradictions, ne disparaît pas de sesécrits, au contraire : il se trouve au centre même de son grandouvrage économique, L'Accumulation duCapital (1911). Ce n'est qu'après1914, dans la brochure La crise de lasocial-démocratie, écrite en prisonen 1915 - et publiée en Suisse en janvier 1916 avec le pseuydonyme« Junius » - que cette vision traditionnelle du mouvementsocialiste du début du siècle sera dépassée. Ce document, grâce au mot d'ordre « socialisme oubasrbarie » est un tournant dans l'histoire de la pensée marxiste. Curieusement, l'argument de Rosa Luxemburg commence par se référer aux « loisinaltérables de l'histoire » ; elle réconnaît que l'action du prolétariat « contribue à déterminerl'histoire », mais semble croirequ'il s'agit seulement d'accélérer ou de rétarder le processus historique. Jusqu'ici, rien de nouveau !

Mais dans les lignessuivantes elle compare la victoire du prolétariat avec « un bond quifait passer l'humanité du règne animal au règne de la liberté », en ajoutant : ce saut ne sera pas possible « si, de l'ensemble des prémissesmatérielles accumulées par l'évolution, ne jailit pas l'étincelle incendiaire (zündende Funke) de la volonté consciente de la grande massepopulaire ». On trouve ici lacélèbre Iskra, l' étincelle de lavolonté révolutionnaire qui est capable de faire exploser la poudre sèche desconditions matérielles. Mais qu'est-ce que produit cette zündendeFunke ? C'est seulement grâce à une «longue série d'affrontements » que « le prolétariat international faitson apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendreen main sa propre histoire (seineGeschichte)... ». [11] En d'autres termes : c'est dans le'expérience pratique ques'allume l'étincelle de la conscience révolutionnaire des opprimés etexploités.

Enintroduisant l'expression socialisme ou barbarie , « Junius » se refère à l'autoritéd'Engels, dans un écrit datant d'il y a« une quarantaine d'années » - sans doute une référence à l' Anti-Dühring (1878) : « Friedrich Engels a dit un jour :‘La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dansla barbarie'». [12] En fait, ce qu'écrit Engels est bien différent : « Les forces productives engendrées parle mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de repartition des biens qu'il a crée, sont entrés en contradiction flagrante avecle mode de production lui-même, et celaà un dégré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de productionet répartition, si l'on ne veut pas voir tout la société moderne périr ». [13]

L'argument d'Engels - essentiellement économique, et non politique, comme celui de « Junius » - est plutôtréthorique, une sorte de démonstrationpar l'absurde de la nécessité du socialisme, si l'on veut éviter le « périssement » de la société moderne - une formule vague dont on ne voit pas trèsbien la portée. En fait, c'est Rosa Luxemburg qui a inventé, au sens fort du mot, l'expression « socialisme ou barbarie », qui aura tellement d'impact au cours du 20ème siècle. Si elle se refère à Engels c'est peut-êtrepour tenter de donner plus de légitimité à une thèse assez hétérodoxe. Evidemment c'est la guerre mondiale, et l'écroulement du mouvement ouvrierinternational en août 1914, qui a finitpar ébranler sa conviction de la victoire inévitable du socialisme.

Dans lesparagraphes suivants « Junius » va dévélopper son point de vueinnovateur : « Nous sommesplacés aujourd'hui devant ce choix : ou bien triomphe de l'impérialisme et décadence de toutecivilisation, avec pourconséquence, comme dans la Romeantique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien, victoire du socialisme, c'est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contrel'impérialisme et contre sa méthode d'action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un oubien - ou bien encore indécis dontles plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient ». [14]

On peut discuter de la signification du concept de « barbarie » : il s'agit sans doute d'une barbariemoderne, « civilisée » - doncla comparaison avec la Rome ancienne n'est pas très pertinente - et dans ce casl'affirmation de la brochure Junius s'est révélé prophétique : le fascisme allemand, manifestation suprême de la barbarie moderne, a pu prendre le pouvoir grâce à la défaite dusocialisme. Mais le plus important dansla formule « socialisme oubarbarie » c'est le terme ou : il s'agit de la réconnaissance de que l'histoire est un processus ouvert, que l'avenir n'est pas encore décidée - parles « lois de l'histoire » ou de l'économie - mais dépend, en dernière analyse, des facteurs« subjectifs » : laconscience, la décision, la volonté, l'initiative, l'action, la praxis révolutionnaire. Il est vrai, comme le souligne Isabel Loureiro dans son beau livre, que même dans labrochure Junius - ainsi que dans destextes postérieurs de Rosa Luxemburg - on trouve encore des références àl'écroulement inévitable du capitalisme, à la « dialectique de l'histoire » et à la « nécessitéhistorique du socialisme ». [15] Mais en dernière analyse, la formule « socialisme ou barbarie »jette les bases d'une autre conception de la « dialectique del'histoire », distincte dudéterminisme économique et de l'idéologie illuministe du progrès inévitable.

Nous retrouvons la philosophie de la praxis aucœur de la polémique de 1918 sur la Révolution russe - un autre texte capital rédigé derrières lesbarreaux. La trame essentielle de cedocument est bien connue : d'une part, le soutien aux bolchéviks, et à leurs dirigeants, Lénine et Trotsky, qui ont sauvé l'honneur du socialisme international, en osant la Révolution d'Octobre ; d'autre part, un ensemble decritiques dont certaines - sur laquestion agraire et la question nationale - sont bien discutables, tandis qued'autres - le chapitre sur la démocratie- apparaîssent comme prophétiques. Ce qui inquiète la révolutionnairejuive/polonaise/allemande c'est avant tout la suppression, par les bolchéviks, des libertés démocratiques - liberté de presse, d'association, de réunion - qui sont précisément la garantiede l'activité politique des masses ouvrières ; sans elles « la domination des vastescouches populaires est parfaitement impensable ». Les tâches gigantesques de la transition ausocialisme « auxquelles lesbolchéviks s'étaient attélés aveccourage et determination » - ne peuvent être réalisées sans que « les masses reçoivent une éducationpolitique très intensive et accumulent des expériences », ce qui n'est pas possible sans libertésdémocratiques. La construction d'unenouvelle societé est un terrain vierge qui pose «mille problèmes »imprévus ; or, «seule l'expérience permet les corrections etl'ouverture de nouvelles voies ». Le socialisme est un produit historique « issu de l'école même del'expérience » : l'ensembledes masses populaires (Volksmassen)doit participer de cette expérience, sinon « le socialisme est decrété, octroyé par une douzaine d'intellectuels réunis autour d'un tapisvert ». Pour les inévitableserreurs du processus de transition leseul rémède est la pratique révolutionnaire elle-même : « la revolution en soi et son principerénovateur, la vie intellectuelle, l'activité et l'autoresponsabilité (Selbstverantwortung) des masses qu'elle suscite, en un mot, la révolution sous la forme de la liberté politique la plus large est leseul soleil qui sauve et purifie ». [16]

Cet argument est beaucoup plus important que ledébat sur l'Assemblée Constituante, surlequel se sont concentrées les objéctions « léninistes » au texte de1918. Sans libertés démocratiques lapraxis révolutionnaire des masses, l'auto-éducation populaire par l'expérience, l'auto-émancipation des opprimés, et l'exercice du pouvoir lui-même par laclasse des travailleurs sont impossibles.

György Lukacs, dans son important essai « Rosa Luxemburg marxiste » (janvier1921), montrait avec une grande acuitécomment, grâce à l'unité de la théorieet de la praxis - formulée par Marx dansses Thèses sur Feuerbach - la grande révolutionnaire avait réussi à dépasser le dilemme del'impuissance des mouvements social-démocrates, «le dilemme du fatalisme des lois pures etde l'éthique des intentions pures ». Que signifie cette unité dialectique ? « De même que le prolétariat commeclasse ne peut conquérir et garder sa conscience de classe, s'élever au niveau de sa tâche historique-objectivement donnée - que dans le combat et l'action, de même le parti et le militant individuel nepeuvent s'approprier réellement leur théorie que s'ils sont en état de fairepasser cette unité dans leur praxis ». [17]

Il est donc surprennant que, à peine une année plus tard, Lukacs rédige l'essai - qui va lui aussi figurer dans Histoire etConscience de Classe (1923) - intitulé « Commentaires critiques sur la critique de la révolution russe enRosa Luxemburg » (janvier 1922), qui rejette en bloc l'ensemble des commentaires dissidents de lafondatrice de la Ligue Spartacus, enprétendant qu'elle « se représente la révolutionprolétarienne sous les formes structurelles des révolutionsbourgeoises ». [18] - une accusation peu crédible, comme le démontre Isabel Loureiro. [19] Comment expliquer la difference, dans le ton et dans le contenu, entre l'essai de janvier 1921 et celui dejanvier 1922 ? Une rapide conversion au léninisme orthodoxe ? Peut-être, mais plus probablement la position de Lukacs par rapport aux débats ausein du communisme allemand. PaulLevi, le principal dirigeant du KPD(Parti Communiste Allemand), s'étaitopposé à la « Action de Mars1921 », une tentative échouée desoulèvement communiste en Allemagne, soutenue avec enthousiasme par Lukacs (mais critiquée parLénine...) ; exclu du Parti, Paul Levi décide en 1922 de publier le manuscritde Rosa Luxemburg sur la Révolution russe, que l'auteure lui avait confié en 1918. La polémique de Lukacs avec ce document est aussi, indirectement, un règlement de comptes avec Paul Levi.

Enréalité, le chapitre sur la démocratiede ce document de Luxemburg est un destextes les plus importants du marxisme, du communisme, de la théoriecritique et de la pensée révolutionnaire au 20ème siècle. Il est difficile d'imaginer une réfondationdu socialisme au 21ème siècle qui ne prenne pas en considération lesarguments dévéloppés dans ces pages fébriles. Les réprésentants les plus lucides du léninisme et du trotskysme, comme Ernest Mandel ou Daniel Bensaïd, réconnaissaient que cette critique de 1918 aubolchévisme, en ce qui concerne laquestion des libertés démocratiques, était en dernière analyse justifiée. Bien entendu, la démocratie à laquelle se refère RosaLuxemburg est celle exercée par les travailleurs dans un processusrévolutionnaire, et non la« démocratie de basse intensité » du parlamentarisme bourgeois, dans laquelle les décisions importantes sontprises par des banquiers, entrepreneurs, militaires ettechnocrates, hors de tout contrôlepopulaire.

La zündendeFunke, l'étincelle incendiaire de Rosa Luxemburg a brillé une dernière fois en décembre 1918, lors de sa conférence au Congrès de fondationdu KPD (Ligue Spartacus). Certes, on trouveencore dans ce texte des références à la « loi du dévéloppement objectifet nécessaire de la révolution socialiste », mais il s'agit en réalité de

« l'expérience amère » que doivent faire les diverses forces dumouvement ouvrier avant de trouver le chemin révolutionnaire. Les dernières paroles de cette mémorableconférence sont directement inspirées par la perspective de la praxisauto-émancipatrice des opprimés : « C'esten exerçant le pouvoir que la masse apprend à exercer le pouvoir. Il n'y a pas d'autre moyen de lui apprendre.Nous avons fort heureusement dépassé le temps où il était question d'enseignerle socialisme au prolétariat. Ce temps n'est apparemment pas encore révolu pourles marxistes de l'école Kautsky. Eduquer les masses prolétariennes, celavoulait dire : leur faire desdiscours, diffuser des tracts et desbrochures. Non, l'école socialiste des prolétaires n'a pasbesoin de tout cela. Leur éducation se fait quand ils passent à l'action (zurTat greifen) ». Ici RosaLuxemburg va se référer à une célèbre formule de Goethe AmAnfang war die Tat ! Au début detout ne se trouve pas le Verbe mais l'Action ! Dans les mots de larévolutionnaire marxiste : "Au commencement était l'Action, telle est ici notre devise ; et l'action, c'est que les conseils d'ouvriers et de soldats se sentent appellés àdevenir la seule puissance publique dans le pays et apprennent à l'être ».[20] Quelques jours plustard, Rosa Luxemburg serait assassinéepar les Freikorps - « corps francs » paramilitaires - mobilisés par le gouvernementsocial-démocrate, sous la houlette duMinistre Gustav Noske, contre lesoulèvement des ouvriers de Berlin.

-----------------------------------------------------------

 

 

 

 

Rosa Luxembureg n'était pas infaillible, elle a fait des erreurs, comme tout être humain et n'importe quelmilitant, et ses idées ne constituentpas un système théorique fermé, une doctrine dogmatique qui pourrait êtreappliquée à tout lieu et à toute époque. Mais sans doute sa pensée est une boîte à outils précieuse pour tenterde démonter la machine capitaliste et pour réfléchir à des alternativesradicales. Ce n'est pas un hasard sielle est devenue, au cours des dernièresannées, une des références les plusimportantes dans le débat, notamment enAmérique Latine, sur un socialisme du21éme siècle, capable de dépasser les impasses des expériences se réclamantdu socialisme dans le siècle dernier - aussi bien la social-démocratieque le stalinisme. Sa conception d'unsocialisme en même temps révolutionnaire et démocratique - en opposition irréconciliable au capitalismeet à l'impérialisme - fondé sur la praxis auto-émancipatrice destravailleurs, sur l'auto-éducation par l'expérience et par l'action des grandesmasses populaires gagne ainsi une étonnante actualité. Le socialisme de l'avenir ne pourra pas sepasser de la lumière de cette étincelle ardente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] K.Marx, « Thèses surFeuerbach », 1845 in L'Idéoologie Allemande, Paris, Ed. Sociales, 1968, p.32

[2] Marx, Engels, L'idéologie allemande, p.68.

[3] Isabel Loureiro, RosaLuxemburg. Os dilemas da açâorevolucionaria, S.Paulo, Unesp, 1995, p. 23.

[4] Rosa Luxemburg, Reformeou Révolution ? 1899 in Œuvres, I, Paris, Maspero, 1969, p. 79.

[5] Rosa Luxemburg, „Questions d'organisation de lasocial-démocratie russe", 1904, in Marxismecontre dictature, Paris, Spartacus, 1946, p. 21

[6] Ibid, pp. 32-33. Cf. Rosa Luxemburg, « Organisationsfragen der russischenSozialdemokratie » (1904), in DieRussische Revolution, Frankfurt, Europäische Verlaganstalt, 1963, pp. 27-28, 42, 44.

[7] R. Luxemburg, „Grève de masse, parti et syndicats" 1906, in Oeuvres, I, pp.113-114, traduction révue d'aprèsl'original : « Massenstreik, Parteiund Gewerkschaften » in Gewerkschaftskampf und Massenstreik, Eingeleitet und Bearbeitet von PaulFrölich, Berlin, Vereinigung Internationaler Verlagsanstalten, Berlin, 1928, pp. 426-427.. Il s'agit d'un recueil d'essais de Rosa Luxemburg sur la gréve de masses, organisé par son disciple et biographe PaulFrölich, exclu dans les années 1920 du Parti Communiste Allemand. J'ai trouvé ce livre dans un bouquiniste à...Tel-Aviv ; l'exemplaire portait untampon : « Kibutz EinHarod, Seminaire d'Idées, Bibliothèque Centrale ». Le propriétaire du livre était sans doute unjuif de gauche allemand qui a emigré en Palestine vers 1933 et l'a donné à labibliothèque du kibbutz où il s'est établi. Avec la mort des vieux militants du kibbutz, comme la nouvelle génération ne lit pasl'allemand, le bibliothécaire a vendu aubouquiniste son stock de livres dans la langue de Marx...

[8] I bid, p. 150.

[9] Ibid. pp.147, 150.

[10] Voir K. Liebknecht, « A Rosa Luxemburg :Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe ‘Internationale' »,in Partisans, no 45, janvier 1969, p. 113.

[11] Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, Bruxelles, Editions La Taupe, G1970, p. 67, corrigé d'après le texteallemand Die Krise der Sozialdemokratie von Junius, Bern, Unionsdruckerei, 1916, p.11. Cette copie de l'édition originale du livre a appartenu à mon regretté professeur et directeur dethèse Lucien Goldmann, dont la veuve, Annie Goldmann, me l'a généruesement cédé.

[12] Rosa Luxemburg, Lacrise de la social-démocratie, p.68.

[13] Engels, Anti-Dühring,Paris, Ed. Sociales, 1950, p. 189, souligné par nous ML..

[14] Ibid. p. 68.

[15] Isabel Loureiro, RosaLuxemburg. Os dilemas da açâorevolucionaria, S.Paulo, Unesp, 1995, p. 123.

[16] Rosa Luxmeburgo, LaRévolution russe (1918), ŒuvresI, pp. 82-86. Cf. DieRussische Revolution, Frankfurt, EuropäischeVerlagsanstalt, 1963, pp. 73-76.

[17] G.Lukacs, Histoireet Conscience de Classe (1923), Paris, Minuit, 1960, p. 65.

[18] Ibid. p. 321

[19] I.Loureiro, RosaLuxemburg, pp. 85-88.

[20] Rosa Luxemburg, "Notre programme et lasituation politique. Discours au Congrès de fondation du PCA (Ligue Spartacus), 31.12.1918, Oeuvres, II, p127. Corrigéd'après l'original allemand, "Rede zumProgramm der KPD (Spartakusbund)", Ausgewählten Reden und Schriften, Berlin, Dietz Verlag, 1953, Band II, p. 687. L'exemplaire de l'édition allemande que j'utilise ici a une histoire curieuse. Il s'agit d'un recueil de textes de RosaLuxemburg, éditée par le « Marx-Engels-Lenin-Stalin Institut beimZK der SED », avec une préfacede Wilhelm Pieck, dirigeant staliniste de la RDA, suivie d'introductions de Lénine et Staline, critiquant les « erreurs » del'auteure. J'ai achté ce livre dans unbouquiniste et j'ai découvert qu'il portait une dédicace à la main, en anglais, datée de 1957, démandant desexcuses pour ne pas avoir trouvé une autre éditions dans toutes ses« introductions » superflues. La dédicace est signée de « Tamara et Isaac », sans doute Tamara et Isaac Deutscher ...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.