«Gatsby le magnifique»: réification et consommation ostentatoire, une critique radicale

       Robert Sayre et Michaël Löwy

 

    Dans une de ses plus intéressantes déclarations sur des sujets littéraires, Marx affirma qu'on pourrait apprendre davantage sur la situation sociale de l'Angleterre contemporaine en lisant certains romanciers qu'en étudiant l'ensemble des analyses qui avaient cours sur le sujet.   Pour l'auteur du Capital , donc, la littérature peut donner accès à des connaissances sociales.  Elle peut exercer une fonction cognitive dans les domaines qui sont l'objet d'étude de ce que nous appellons maintenant les sciences sociales (et ce, parfois, de manière plus pertinente que certaines productions de ces sciences sociales).  Or, si cette proposition nous semble hors de doute, il faudrait ajouter – et souligner - que le discours littéraire et les discours des sciences sociales représentent des modes de connaissance foncièrement spécifiques.

Comme insistait souvent le sociologue de la littérature Lucien Goldmann, la théorie formule des concepts, des lois, des analyses, l'œuvre littéraire fait vivre des individus, des personnages, et des situations. Si la première suit la logique de la rationalité scientifique, la seconde suit celle de l'imagination et par ce biais produit un "effet de connaissance" irremplaçable, en éclairant, pour ainsi dire "de l'intérieur", les contours et les formes de la réalité sociale.  Ce qui implique une complémentarité possible, et souhaitable, entre les deux formes de discours.

    Nous allons essayer d'illustrer ce propos en examinant ce que le célèbre roman de F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique  (1925), peut apporter à la compréhension des aspects primordiaux de la société moderne que sont la réification et la consommation ostentatoire, aspects qui sont à la fois intimement liés et relativement distincts.  Il s'agira donc de faire ressortir quelques modalités majeures d'une connaissance sui generis de ces phénomènes, exclusivement articulée par des moyens littéraires.  On peut dire d'emblée que l'auteur de Gatsby le magnifique  fut particulièrement bien placé pour cerner ces dimensions de son époque.  Son premier roman, De ce côté du Paradis  (1920) le rendit immédiatement célèbre... et fort riche, ce qui lui permit de mener une vie luxueuse et de fréquenter les milieux les plus aisés et oisifs.  Fitzgerald put donc observer de première main la consommation ostentatoire dans ses formes les plus aiguës, pendant les "années folles" de l'après-guerre.  Son train de vie fastueux finit rapidement par le cribler de dettes, cependant, et il découvrit le revers du "rêve américain".  Bien que séduit en partie par les charmes mirobolants de la grande richesse, Fitzgerald resta lucide et fut un critique sévère de la société américaine dans son ensemble, notamment en ce qui concerne la dégradation des valeurs humaines due au règne de l'argent aux Etats-Unis.

    Il n'est peut-être pas inutile de rappeler d'abord les grandes lignes de la trame narrative de Gatsby le magnifique .  L'action principale se déroule pendant l'été de 1922, et le narrateur, Nick Carraway, participe lui-même aux évenements.  Originaire du Middle West , il s'installe à West Egg, ville de nouveaux riches près de New York, où il est le voisin de Jay Gatsby.  Ce dernier, au passé mystérieux, habite un immense manoir où il donne régulièrement des fêtes extravagantes.  Nick est le cousin de Daisy Buchanan, qui habite avec son mari de l'autre côté d'une baie, à East Egg, dont les habitants ont des fortunes plus anciennes.  Progressivement dans le récit, certains éléments de la vie passée de Gatsby se révèlent:  il avait courtisé Daisy pendant la guerre et s'est installé dans son manoir pour être près d'elle; issu d'une famille de fermiers pauvres, sa fortune est vraisemblablement fondée sur des activités criminelles, notamment la contrebande d'alcool, et en se livrant à ces activités Gatsby semble être prêt à tout, y compris le meurtre.  Gatsby renoue sa liaison avec Daisy, dont le mari, Tom, homme brutal et hypocrite, a une maîtresse:  Myrtle, l'épouse d'un garagiste pauvre, George Wilson.  Le dénouement du roman se jouera entre ces personnages, car à la suite d'un imbroglio Daisy tuera Myrtle par accident au volant de la voiture de Gatsby, et ce dernier sera tué, dans un acte de vengeance, par le mari de Myrtle.

 

La réification, ou la magie du fétichisme de la marchandise

      On peut dire sans exagération que le principe fondamental de l'univers de Gatsby le magnifique  est la réification dans le sens donné à cette notion par Marx et Lukacs.   Car dans ce roman le pouvoir de l'argent a pénétré partout pour transformer le paysage des êtres et des rapports humains en "wasteland " (terre stérile), pour emprunter le titre du poème publié par T. S. Eliot en 1922 et qui fut une inspiration majeure pour Fitzgerald.  Dans la représention de la dévastation humaine engendrée par la réification, le roman fait preuve d'originalité à plusieurs égards.

D'abord, son protagoniste, Gatsby, se révèle être quelqu'un chez qui les sentiments les plus exaltés - l'amour et le rêve des potentialités humaines - sont infiltrés, et intimement corrompus par l'obsession de l'argent.

Rarement a-t-on si bien montré comment la réification peut envahir même les domaines qui sont entièrement aux antipodes de la valeur d'échange, et opposés à elle.  Mais aussi, et encore plus novateur, le roman traduit dans sa forme l'expérience  de la réification, faisant sentir ses attraits et sa mystification tout en la dénonçant.  Les métaphores employées (ironiquement) par Marx dans son analyse du fétichisme de la marchandise sont celles du surnaturel et de la magie, et de plusieurs manières Gatsby le magnifique  incarne cette magie hautement ambivalente et trompeuse.

    La représentation de la réification dans Gatsby le magnifique  est à la fois extensive et intensive:  nous la voyons toucher tous les recoins de l'univers romanesque d'une part, et d'autre part nous voyons les ruses et les profondeurs de sa pénétration, ceci chez les personnages centraux: Nick, le narrateur, et Gatsby lui-même.  Si l'on regarde la géographie du monde romanesque, on s'aperçoit qu'elle est structurée sur deux oppositions qui sont liées et qui renvoient à des distinctions sociales et culturelles conventionnelles:  l'Est et l'Ouest  des États-Unis - souvent vus comme les pôles d'un contraste:   région de vieille culture vs. région d'accumulation sauvage - ainsi que East Egg et West Egg, villes-banlieues habitées par des anciennes fortunes et des nouveaux riches respectivement.  Mais le roman déstabilise ses distinctions, montrant que du point de vue du pouvoir de l'argent les différences disparaissent.  Dans le roman, Tom, Daisy et Nick, de vieilles familles aisées, viennent tous du Middle West , et tout ce que nous voyons de ces familles montre l'importance de la richesse pour elles, alors qu'aucun signe de valeurs culturelles autres que matérielles ne paraisse.   En outre, dès les premières pages du roman Nick démystifie l'aura "aristocratique" de sa propre famille en dévoilant ses origines, trois générations plus tôt, dans la quincaillerie en gros:  la "vieille" famille d'aujourd'hui était naguère nouvellement riche.

    Quant à l'Est, c'est dans les alentours de New York et à New York que l'action du roman a lieu, ce New York où habite le juif mafieux avec qui Gatsby travaille et où, dès qu'on traverse un pont pour entrer à Manhattan, tous les renversements sociaux sont possibles (p. 67).  Entre les Egg et New York se trouve le lieu privilégié du roman:  la Vallée des Cendres.

Dépotoir des détritus de la civilisation de l'argent et de la marchandise, elle symbolise le tout:  l'Amérique toute entière est une vallée de la mort ou les êtres humains, couverts de cendres, ressemblent à des morts-vivants (p. 26).

    Dans ce monde déchu, tous les personnages - à une exception près – sont corrompus par le pouvoir de l'argent à façonner leur vie:  mobiles, émotions, actions.  Tom, par exemple, utilise sa richesse pour contrôler et dominer les autres, et son identité se définit par les choses qu'il possède, choses dont il ne jouit pas mais qui fonctionnent comme signes de son pouvoir.  Daisy, sa femme, par contre, est un être sensible qui a été prise dans le piège de son milieu; mais elle est rendue incapable de vivre son amour pour Gatsby par son attachement à la vie de luxe matérielle dont son enfance était entourée.  Elle épouse Tom après la guerre, en fin de compte, pour cette raison, au lieu d'attendre le retour d'un Gatsby qui n'a pas encore fait fortune.  Et au moment où Gatsby est menacé par la rumeur publique et la vindicte de son mari, elle prend parti pour ce dernier pour rentrer dans la sécurité des gens argentés.  Le signe ultime de sa mauvaise foi sera qu'elle n'enverra même pas un message lors de l'enterrement de Gatsby.

    Quant à Myrtle, la maitresse de Tom, elle aussi est motivée de manière déterminante par l'argent et la marchandise.  Ce qui l'a attiré vers Tom lors de leur première rencontre, c'était son costume et ses chaussures luxueux (p. 38); l'appartement que Tom lui a offert est surchargé de meubles de mauvais goût, payés par lui; pendant qu'ils sont ensemble Myrtle se fait acheter continuellement des choses et ne rêve que d'en acheter davantage.  Ayant épousé un homme pauvre elle se sent en manque dans une société où le statut est déterminé par la richesse, et elle illustre comment les démunis même de cette société peuvent subir l'ensorcellement de la réification.   Celle-ci est donc toute-puissante dans le roman, et on pourrait démontrer que son emprise s'étend aussi à tous les personnages secondaires - à une exception près, cependant, qui est précisément le mari de Myrtle.  Paradoxalement George Wilson se révèle être le seul vrai amant du roman; adorant silencieusement sa femme, il est anéanti par sa mort, et son meurtre de Gatsby - par malentendu - est vraisemblablement le seul acte du roman qui n'est pas tant soit peu entaché de motivation pécuniaire.

    La démonstration de la quasi-universalité de la réification – la dimension extensive du phénomène dans Gatsby le magnifique  - est sans doute puissante, mais on peut la trouver dans d'autres romans modernes également.  L'originalité particulière de Gatsby , pensons-nous, réside dans le portrait du protagoniste, et les modalités de présentation du personnage par le narrateur, qui explorent la réalité et l'expérience de la réification sur le plan intensif.  Car on voit chez Gatsby la pénétration du fétichisme de la marchandise dans les aspirations les plus essentielles - le rêve des possibilités et l'amour - alors que la narration de Nick réifie la personne même de Gatsby et effectue une mystification (partielle) de l'ensemble du phénomène dans le roman.

    Dès la première mention de Gatsby, il est caractérisé (selon Nick) par sa "sensibilité aiguë envers les promesses de la vie" et son "don exceptionnel de l'espoir" (p. 8).  La  projection de cette sensibilité fait partie du charme indicible de Gatsby, et se fait sentir dans ses créations - les fêtes - qui se déroulent dans une ambiance de "possibilités romantiques" (p. 105).  Cette ouverture spontanée au possible et au futur explique en grande partie l'impression de jeunesse perpétuelle donnée par Gatsby.  Mais dans le courant du récit nous découvrons que cette vie rêvée de Gatsby s'est identifiée dès l'enfance avec le "rêve américain" le plus classique:  celui de la "réussite" matérielle, de l'enrichissement.  Si bien qu'en jeune garçon il s'est donné une régle de vie qui vise "l'amélioration" de soi dans ce but, et qui ressemble étonnamment à celle dont fait état l'autobiographie de Benjamin Franklin (p. 164).  L'acte fondateur du programme de réussite de Gatsby, devenu jeune homme, c'est d'aider un yachtsman millionnaire à sortir son bateau de danger, avec l'intention calculée de s'attacher à lui pour en tirer profit.  C'est donc un exemple frappant de l'inversion des valeurs propre à la réification:  un acte d'aide à autrui est instrumentalisé en vue d'avantages matériels, l'altruisme se transforme en acte intéressé.  Par la suite, les années passées comme factotum  du millionnaire - qui a fait fortune dans la ruée vers l'or - seront un apprentissage pour Gatsby, et il gardera une photo du prospecteur, au "visage dur et vide", dans son bureau (p. 97).  Lorsqu'il se verra évincé de l'héritage du millionnaire, Gatsby suivra son rêve de fortune dans l'illégalité et avec une résolution d'une telle férocité qu'en le regardant dans un moment de crise Nick a l'impression qu'il a dû lui arriver de tuer quelqu'un (p. 128).

    Voici donc où aboutit le rêve de Gatsby, et par extension, sans doute, le "rêve américain".  Mais à un certain moment de son parcours, Gatsby voit son rêve se confondre aussi avec l'amour, un amour qui sera par conséquent aussi entaché que le rêve.  En effet, nous découvrons progressivement que Daisy est indissociable de la richesse dans l'esprit de Gatsby.  On apprend d'abord simplement qu'elle est très riche:  sa famille a "le plus grand gazon" de Louisville (p. 72); mais plus tard, lorsque Gatsby raconte à Nick sa première rencontre avec elle, nous voyons que c'est la somptuosité de sa maison qui impressionne Gatsby par-dessus tout; le pouvoir de séduction de Daisy est inséparable avec celle qu'exerce la maison sur lui (p. 141).

Mais la révélation la plus frappante sur ce que représente Daisy pour Gatsby, concerne sa voix.  De manière répétée et dès le début, le texte insiste sur le pouvoir de fascination de la voix de Daisy, pour Gatsby particulièrement mais aussi pour autrui en général.  Sa chaleur et sa musicalité sont invoquées, et aussi la "promesse" qu'elle semble incarner.

Mais un jour Gatsby étonne Nick, qui reconnaît la justesse de sa remarque, en définissant ainsi l'essence du charme de cette voix:  "sa voix est pleine d'argent" ["her voice is full of money" ] (p. 115).  Dans le même passage Daisy est appellée "la fille d'or" ["the golden girl"].  Il paraît donc clairement que le rêve du possible de Gatsby, qui était déjà devenu un rêve d'argent, en se transformant en amour pour Daisy a réifié cet amour de fond en comble au même titre que le rêve de départ.

    Il faut ajouter que Gatsby lui-même nous apparaît comme un homme réifié - un homme qui s'est réduit aux marchandises qu'il possède et à sa valeur en argent.  Sa relation à autrui est systématiquement médiatisée par la valeur d'échange, car il cherche toujours à "acheter" par sa largesse l'aide, l'acceptation ou l'affection des autres.  Cette démarche s'étend à Daisy également, et le jour de leurs retrouvailles Gatsby, habillé en vêtements de couleur or et argent, s'empresse de lui montrer son manoir et tout ce qu'il contient, pièce par pièce.  À la fin de cette visite, il étale devant les  yeux de Daisy toute sa collection de chemises.  Cette scène, qui culmine par la réaction de Daisy - elle fond en larmes en disant: "cela me rend triste parce que je n'ai jamais vu de tellement... de tellement belles chemises" (p. 89) - illustre à merveille l'emprise de la chose-marchandise dans le monde du couple et dans l'univers du roman.

    Le dernier raffinement de cette démonstration, c'est la voix narrative, celle de Nick Carraway, qui traduit l'expérience même de la réification en la mystifiant - en s'intoxicant de ses charmes et en la niant - en même temps qu'elle donne des indices permettant une compréhension et une démystification.  Mais avant tout il y a le leurre:  dès le début Nick annonce que Gatsby était différent, et meilleur, que les autres autour de lui (p. 8), et vers la fin du récit il s'identifie pleinement avec Gatsby: face à  l'indifférence générale à sa mort de ceux qui l'ont connu, Nick commence à avoir un "sentiment de défi et de solidarité méprisante entre Gatsby et moi contre tous les autres" (p. 157); le fils de famille prend donc partie pour l'arriviste.  Par ailleurs, pendant tout son récit Nick présente Gatsby comme un être captivant, séduisant, une présence d'allure resplendissante ["gorgeous " en anglais: p. 8] et, somme toute, quasi-magique .  Tout son mode de vie et sa manière d'être paraissent sous une lumière quelque peu féerique.  De cette façon, donc, la réalité de la réification se trouve voilée, mystifiée, par la voix narrative même, et le lecteur subit indéniablement le charme qui émane de Gatsby tel qu'il est raconté par Nick.

    Ce dernier, cependant, donne au lecteur les outils qui permettent de déconstruire sa construction mystificatrice.  Nick est un personnage ambigu, partagé entre une tendance mercantile (il ressemble à son grand-oncle, fondateur de la fortune familiale) et un certain goût pour la littérature.  Lorsqu'il vient à l'Est pendant l'été fatidique de 1922, c'est pour travailler dans une banque mais aussi avec l'idée de revenir à des lectures littéraires qu'il avait délaissées.  Les seules lectures qu'il fera pendant cet été porteront sur des questions techniques de la finance; il choisira donc finalement la banque comme il prendra partie pour Gatsby.

Mais on pourrait dire que c'est son côté littéraire qui, même s'il est plus faible, permet à Nick d'avoir - en coexistence trouble avec son regard mystifié - un point de vue distancié et critique à l'égard de Gatsby (point de vue qu'on peut voir à l'oeuvre dans les derniers paragraphes du roman).

L'originalité du récit tient donc à ce double regard, et il semblerait qu'à l'intérieur de ce récit ambivalent c'est la sensibilité propre à la littérature qui aboutit à la démystification de la réification.

 

                                       La consommation ostentatoire

      Un des aspects les plus intéressants de Gatsby le magnifique  est sa mise en scène du phénomène de la consommation ostentatoire,  expression frappante de la réification dans la vie sociale des classes oisives.  Si toutes les manifestations de la première ne sont pas directement le produit de la  deuxième,  l'affinité ou l'articulation entre les deux n'est pas moins indéniable.  On peut considérer la consommation ostentatoire comme étant, jusqu'à un certain point,  une des formes que prend la réification dans une société hiérarchique.  Il s'agit,  là encore, de la domination des "choses" sur l'être social des individus et de la dégradation-chosification des rapports sociaux.

    Pour mieux faire ressortir l'originalité et la puissance cognitive du roman de Fitzgerald, nous allons le confronter avec le célèbre livre du sociologue et économiste Thorstein Veblen, La Théorie de la classe de loisir .   Cette confrontation est possible parce qu'ils observent tous les deux le même phénomène:  les moeurs, le style de vie, la culture - au sens anthropologique - des classes oisives,  notamment aux USA.  Ils partagent tous les deux un regard critique,  non dépourvu d'ironie et même de sarcasme, sur l'éclat superficiel et "magnifique", le luxe tapageur de cette élite parasitaire et rapace.  Nous ne savons pas si Fitzgerald a lu l'ouvrage de Veblen.  En tout cas ce n'est pas d'une théorie quelconque qu'il a tiré son inspiration principale,  mais  de son expérience personnelle.   "Observateur participant", à la fois exterieur et intérieur, outsider  et insider, critique mais fasciné, de la classe de loisir américaine des années 20, l'écrivain apporte quelque chose d'unique, que la sociologie véblérienne ne saurait en aucun cas substituer.

    Regardons de ce point de vue la consommation ostentatoire ,  thème central de la Théorie de la classe de loisir :  la consommation improductive de biens et de services comme preuve de la capacité pécuniaire à s'offrir une vie d'oisiveté.  Il s'agit, par un étalage permanent du superflu et de l'inutile, d'afficher perpétuellement sa richesse et tracer la signature de sa puissance monétaire en grosses lettres (Loisir , pp. 31, 51, 59).

    Dans le roman,  ce besoin d'étalage est particulièrement frappant chez le personnage de Gatsby, le nouveau riche - "sorti de rien,  tout droit du caniveau" par le spéculateur/escroc juif Wolfshiem - qui a besoin de forcer la note,  d'exagérer dans le gaspillage pour pouvoir affronter son rival, Tom Buchanan,  l'homme de la richesse héréditaire.  Sa voiture "monstrueuse",  gonflée de multiples réceptacles "triomphants",  et ornée d'un "labyrinthe de vitres réfléchissant une douzaine de soleils" est un bel exemple de cette surenchère.  Le même vaut pour sa maison,  "une affaire colossale,  de tous les points de vue",  un faux château de Normandie, avec sa tour, son jardin immense et sa piscine de marbre;  ou pour ses somptueuses réceptions mondaines,  dont les participants étaient "anxieusement conscients de l'argent facile dans le voisinage" (pp. 11, 43, 87).

    Le riche héréditaire ne fait pas moins l'ostentation de sa puissance pécuniaire -  "J'ai une belle demeure ici" (p. 13),  se vante-t-il au narrateur en  embrassant d'un vaste geste la maison sophistiquée (elaborate),  le demi-kilomètre de gazon,  le jardin italien et le bateau à moteur - mais il dépense avec plus de naturel:  issu d'une famille  "immensément riche",  il gaspille avec une aisance "à vous couper le souffle" (p. 11).

Tous les deux utilisent le gaspillage ostentatoire comme un instrument dans ce que Veblen appelle "la comparaison provocante":  la rivalité pécuniaire, la dispute pour écraser l'adversaire par la demonstration visible de sa superiorité monétaire.

        Parmi les formes de consommation ostentatoire les plus importantes Veblen cite l'habitude de "donner à grands frais festins et divertissements" (Loisir , p. 51).  Mais il n'analyse pas le contenu social de ce rituel et quelle forme spécifique il prend dans les sociétés capitalistes modernes (en contraste notable avec les festins aristocratiques anciens). Dans un des passages les plus impressionants de son roman, Fitzgerald nous montre,  par petites touches successives, "l'esprit" d'une telle fête tapageuse et clinquante:  une foule de gens - pour la plupart non invités - dont  "les règles de comportement étaient celles associées aux parcs d'amusements",   dansent dans des "cercles éternels disgracieux" (p. 47),  tandis que le champagne coule à flots et que des "éclats de rire vides montent vers le ciel d'été" (p. 48).  Ce qui frappe le plus dans ces manifestations éclatantes et "joyeuses" de richesse, c'est la solitude  des individus au milieu de la foule – à commencer par celle de Gatsby lui-même,  l'hôte des réjouissances, que la plupart des fêtards ne connaît pas et ne désire pas connaître.  L'alcool, même en grandes quantités,  n'arrive pas à remplir le vide sidéral  de cet "événément social" et de sa "convivialité" factice.

        On trouve ici une autre caractéristique fondamentale du style de vie  des classes oisives qui est curieusement absente chez Veblen:  l'ennui.  Jordan Baker, l'amie de Daisy, personnage jeune/sportif/arrogant,  ne cesse de bailler tout au long de l'histoire.  Quant à Daisy elle-même, voici son cri du coeur :  "Que ferons-nous de nous-mêmes cet après-midi? Et le jour suivant et les prochaines trente années ?" (p. 113).  Cet aveu résume, mieux que tout discours sociologique,  l'acedia  - au triple sens de paresse,  ennui et mélancolie - qui frappe de son sceau les interminables journées d'oisiveté des happy few .  C'est pour échapper à l'ennui que Daisy a voyagé avec son mari Tom Buchanan en France et partout dans le monde   "où les gens jouent au polo et  sont riches ensemble" (p. 11).  Mais cette fuite en avant aboutit à une impasse:  "J'ai été partout, j'ai tout vu et tout fait.  Je suis blasée!" (p. 22).  C'est l'éternelle répétition du même - polo,  fêtes,  voyages,  voitures de sport,  chevaux de course,  polo à nouveau et ainsi de suite,  ad aeternam - qui rend la vie de l'élite pécuniaire si vide et si ennuyeuse.

        Selon Walter Benjamin,  le pire des enfers est celui des grecs anciens,  où les damnés - Sysiphe,  les Danaïdes - sont voués à l'éternelle répétition des mêmes gestes, à l'infini.  Si l'on accepte cette prémisse, il n'y a pas de doute que le paradis artificiel des richissimes oisifs a quelque chose d'une descente aux enfers.  Nous ne sommes pas loin de l'atmosphère de Gatsby le magnifique...

        Pour tromper l'ennui,  la "classe de loisir" se donne parfois des opinions politiques.  Selon Veblen,  le conservatisme est la tendance dominante, parce que considéré comme digne, respectable et de "bon ton" (Loisir , p. 130-131).  Ce qu'il ne dit pas, c'est que ce "digne conservatisme" est souvent parfaitement hypocrite:  Fitzgerald nous montre un Buchanan affichant un discours moraliste  et ostensible en défense de l'institution familiale, tout en pratiquant joyeusement l'adultère avec l'épouse d'un garagiste. Un autre aspect du conservatisme de l'élite pécuniaire moderne (capitaliste) qui semble avoir échappé au sociologue, c'est sa prétension à la "modernité" et à la "scientificité",  pour étayer les opinions les plus outrageusement réactionnaires.  Voici un discours du même Buchanan,  fidèlement retransmis par le romancier:  "La civilisation est en train de tomber en morceaux (...)  Avez-vous lu  "L'Essor des Empires de Couleur" par cet homme Goddard?  (...)  Tout le monde devrait le lire.  L'idée c'est que si l'on ne fait pas attention la race blanche sera - sera totalement submergée.  C'est un truc tout à fait scientifique;  ça a été prouvé.  (...) Tous ces livres sont scientifiques.  (...)  Ce type a analysé toute l'affaire.  C'est à nous, qui sommes de la race dominante, de faire attention, ou alors ces autres races vont contrôler les choses".

Nous sommes Nordiques,  continue-t-il,  et c'est nous qui avons produit toutes ces choses qui font la civilisation.  Plus loin il revient à la charge :  "De nos jours les gens commencent par mépriser la vie familiale et les institutions familiales,  et bientôt ils jeteront tout par dessus bord et pratiquent le marriage entre blancs et noirs" (pp. 18, 124).

Ce discours peut sembler quelque peu outrancier,  mais il faut se rappeller que les opinions racistes et antisémites n'étaient pas du tout exceptionnelles  - ou considérées de "mauvais ton" - dans l'élite pécuniaire aux Etats-Unis dans les années 20. Rappellons que c'est à cette époque que Henry Ford a publié  Le Juif International  (1921),  destiné à devenir un des livres de chevet des dirigeants du Troisième Reich, eux aussi partisans "scientifiques" de la "Civilisation Nordique".

        La vie économique moderne et le mode de vie de la "classe de loisir" finisssent par façonner aussi le caractère  des individus,  leur "âme",  leur "esprit" au sens psycho-social du terme. Dans un des passages les plus forts de son livre,  Veblen montre comment la culture pécuniaire et la rivalité dans la consommation ostentatoire engendrent ce qu'il appelle  "un tempérament prédateur"  ou "rapace" :  une exceptionnelle absence de scrupules,  une mentalité strictement égoiste,  un mélange de férocité et d'astuce,  bref,  le mépris impitoyable et endurci des sentiments et aspirations d'autrui. (Loisir , pp. 150-56,  179-80).

        Nous retrouvons ces traits de caractère,  point par point,  chez les personnages du roman.  Si la rapacité et la fraude ne sont pas absents des activités financières de Gatsby - et surtout de son "associé", l'escroc Wolfshiem - c'est Thomas Buchanan qui incarne,  dans toute sa splendeur,  le "tempérament prédateur" de la classe oisive:  ses yeux "brillants d'arrogance", son corps "cruel", toujours incliné "agressivement en avant",  son ton méprisant,  son "égotisme physique grossier (sturdy )" témoignent de ce penchant.  L'ethos  rapace se manifeste notamment dans son comportement envers les femmes,  aussi bien l'épouse Daisy que la maîtresse Myrtle,  dont il casse le nez dans un geste d'une brutalité inouïe.  Mais les autres personnages ne sont pas meilleurs,  depuis la hautaine et méprisante Jordan Baker,  "incurablement malhonnête",  qui a failli,  par indifférence,  renverser un ouvrier avec sa voiture,  jusqu'à Daisy elle-même qui a écrasé Myrtle "comme un chien", sans arrêter son véhicule.

Ils sont tous,  constate le narrateur,  des gens sans scrupules qui détruisent les créatures et les choses pour ensuite battre en rétraite vers leur argent,  laissant à d'autres le soin de nettoyer les dégats.  Quant à Myrtle, la garagiste, elle tente,  avec une vulgarité et une maladresse

pitoyables,  d'imiter le "dédain des ordres inférieurs" et l'arrogance de l'élité pécuniaire  (pp. 12-13,  34,  58-59,  170).

 

     Que peut-on dire en conclusion, à l'issue de cette analyse de la dimension "cognitive" du roman de Fitzgerald?  Avant tout, que l'apport spécifique de l'oeuvre littéraire se situe au niveau de la singularité concrète ,  du microcosme  qui contient,  d'une certaine façon,  le macrocosme social.  Si elle enrichit tellement notre connaissance de la réalité sociale,  c'est non seulement parce qu'elle l'éclaire autrement que les concepts scientifiques, voués, même dans la sociologie dite compréhensive,  à une certaine exteriorité;  c'est aussi,  et surtout, parce qu'elle illumine des moments "obscurs" de cette réalité,  que le scientifique social ne perçoit pas - soit par ses propres limitations, soit parce qu'ils sont,  par leur propre nature,  de difficile accès du point de vue de la science,  nécéssairement abstrait et généralisateur.  La lumière interne ,  l'approche subjective ,  la nature concrète et singulière  des personnages et situations font de la litterature un moyen infiniment précieux et inépuisablement profond de connaissance sociale, qu'aucune oeuvre de science,  si adéquate qu'elle soit,  ne peut remplacer.

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