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Billet de blog 17 janvier 2026

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Eleni Varikas (1949-2026)

Eleni Varikas, qui vient de décéder le 9 janvier 2026, a été ma compagne pendant 45 années. Pendant presque un demi-siècle nous avons partagé joies et chagrins, mené des combats ensemble, parfois écrit des essais à 4 mains. Elle nous laisse un riche héritage intellectuel et politique, profondément humaniste, universaliste et subversif.

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                                              ELENI VARIKAS (1949-2026)

Eleni Varikas, qui vient de décéder le 9 janvier 2026, a été ma compagne pendant 45 années. Pendant presque un demi-siècle, nous avons partagé joies et chagrins, mené des combats ensemble, parfois écrit des essais à 4 mains. Nous étions inséparables, surtout les cinq dernières années. Il m'est difficile, terriblement difficile, d'accepter son absence définitive. 

C'était un esprit rebelle, insoumis, critique, mais en même temps subtil et profond. Pleine d'énergie, c'était aussi quelqu'un de très fragile. Généreuse, chaleureuse, joyeuse, son sourire réchauffait nos cœurs. Elle aimait chanter et avait un immense répertoire de chansons du monde entier, qu'elle chantait en grec, français, anglais, espagnol, italien et même allemand. Son dernier jour de vie, à l'hôpital, nous chantions ensemble de vieilles chansons anarchistes italiennes.

Née à Athènes, fille de Joanna Askitopoulou, une exilée grecque de l'Asie Mineure, et du critique littéraire et journaliste Vassos Varikas – un des fondateurs de l'opposition de gauche antistalinienne en Grèce dans les années 1930 –, elle part pour Paris en 1971 pour faire une recherche sur les origines du Parti communiste grec, avec l'historien du socialisme international Georges Haupt. C'est au cours du séminaire de Haupt que nous avons fait connaissance. En 1974, avec la chute de la dictature des colonels, elle rentre en Grèce et fonde, avec un groupe de jeunes, le Front communiste révolutionnaire, dont elle édite le journal, Odophragma (La Barricade) ; elle signait ses articles du pseudonyme "Vera Gracco".  En 1976, elle fera l’objet d’un procès pour la publication d’une version grecque du Petit Livre rouge des écoliers et des lycéens, ce qui lui vaudra une condamnation à plusieurs mois de prison ferme ; ce jugement sera cassé en appel par le juge Sartzetakis (le « petit juge » du film de Costa Gavras).      

Illustration 1
      

À partir de 1978, elle s'éloigne de ces premiers engagements pour se tourner résolument vers le féminisme.  Avec Costoula Sklavenitis et d'autres amies, elle fonde la Maison d'édition des Femmes, qui traduira plusieurs textes classiques du féminisme. 

En 1981, Eleni Varikas arrive à Paris pour commencer une thèse de doctorat sur les origines du féminisme grec avec Michelle Perrot. C'est à ce moment que nous nous sommes retrouvés, et avons décidé de partager notre vie. Ce fut, du début jusqu'à la fin, une relation intense et fusionnelle. Sa thèse, sous le titre La Révolte des Dames. Genèse d'une conscience féministe dans la Grèce du XIXᵉ siècle (1833-1908), fut présentée à l'université de Paris VII en 1986, et reçue par le jury avec la mention très honorable, avec les félicitations du jury, à l’unanimité. Elle sera publiée en Grèce, aux éditions Archives historiques, en 1987. Par manque de compétence, je n'ai pas pu aider beaucoup Eleni dans sa recherche, mais je lui ai suggéré le titre pour la thèse…

         Après avoir enseigné, comme invitée, à l'université libre de Bruxelles et à l'université de Lausanne, et exercé divers emplois précaires dans des universités parisiennes, Eleni sera finalement recrutée comme maître de conférences au département de Sciences politiques de l'université de Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis) en 1991.   Parcours accidenté, typique des "métèques" dans le monde universitaire français… Son enseignement n'était pas facile, et elle était assez exigeante envers ses étudiant·es, mais ielles l'admiraient énormément.

       Au cours des années suivantes, ses essais sur le féminisme, d'un point de vue dissident, critique et anticonformiste, ont fait le tour du monde, lui valant des invitations nombreuses : Center for European Studies de Harvard, Institut universitaire européen de Florence, etc., etc.   Je l'accompagnais dans ses voyages, et elle m'accompagnait dans mes séjours dans les universités brésiliennes.  Ses écrits étaient lus, étudiés, discutés non seulement en France et en Grèce, mais aussi aux États-Unis, au Brésil, en Italie, en Espagne et ailleurs. 

              Eleni s'intéressait beaucoup à l'École de Francfort et notamment à T.W. Adorno, un auteur pour lequel elle avait beaucoup de tendresse. Nous avons écrit ensemble un essai sur Adorno, "L'esprit du monde sur les ailes d'une fusée".  La critique du progrès chez Adorno", Revue des sciences humaines,  Lille, nᵒ 229, janvier-mars 1993. Traduit en anglais, cet essai a connu un certain succès aux États-Unis.

        Esprit profondément universaliste, Eleni s'intéressait non seulement aux femmes, mais à tous les opprimés : les esclaves, les juifs, les prolétaires. Son livre magistral, Les rebuts du monde. Figures du paria (Stock, 2007) propose une réflexion sur les différents groupes sociaux, traités comme parias, ou s'identifiant comme tels, en discutant des écrits/témoignages de Flora Tristan ou Bernard Lazare, et des analyses de Max Weber ou Hannah Arendt.  C'est un livre unique, qui n'a pas d'équivalent dans la littérature sociologique. 

       En 2005, Eleni passe son habilitation et devient, de 2006 à 2012, professeure de théorie politique et études de genre à l'université de Paris 8. Sa thèse d'habilitation, publiée sous le titre Penser le sexe et le genre (PUF, 2006), se proposait d'analyser la différence des sexes et des genres dans leur dimension proprement politique. Dans un geste typique de son esprit irrévérencieux, Eleni commence l'habilitation – cet écrit "universitaire" par excellence – avec un éloge immodéré du personnage mythique de Zorro, avec lequel la jeune Eleni s'identifiait, en refusant le rôle genré de la "fiancée de Zorro". 

      Pendant ces années, Eleni va organiser, avec des amies et collègues, deux anthologies qui feront date : Les femmes, de Platon à Derrida. Anthologie critique, Plon, 2000, 829 p. (avec F. Collin, E. Pisier) et Sous les sciences sociales le genre. Relectures critiques de Max Weber à Bruno Latour, Paris, La Découverte, 2010 (avec D. Chabaud, V. Descoutures, A-M. Devreux).

Parallèlement, elle continue son travail de recherche et exerce des fonctions de direction dans divers laboratoires : par exemple, directrice adjointe et puis directrice de l’équipe GTM (Genre, Travail et Mobilités)/CRESPPA–CNRS/Paris 8, entre 2010 et 2012. Le 15 avril 2013, une journée d’études en son honneur aura lieu au site Pouchet du CNRS. Sous le titre Genre, féminisme et politique – autour des travaux d’Eleni Varikas, elle est organisée par l’équipe GTM/CRESPPA du CNRS.

 L'engagement d'Eleni n'était pas uniquement intellectuel.   Ainsi, en 2003, elle va être une des organisatrices de la campagne de solidarité avec un révolutionnaire ("trotskyste") grec, Theologos Psaradellis, injustement accusé par les tribunaux d'avoir participé à des actions terroristes.  Grâce à la campagne, Psaradellis a finalement été acquitté.  Et, quelques années plus tard, elle se mobilise en défense de son étudiant italien Paolo Persichetti, exilé en France mais recherché par la police italienne ; cette fois-ci elle n'a pas réussi à éviter son extradition…

Eleni et moi partagions le même intérêt pour Max Weber, un grand penseur qui n'était ni socialiste ni féministe, mais n'apportait pas moins beaucoup à notre réflexion. Nous avons écrit à quatre mains plusieurs essais sur Weber.  Le dernier, intitulé "Max Weber and Anarchism", est paru dans la revue Max Weber Studies (juillet 2022) et par la suite traduit en grec, portugais, espagnol et français.

En 2017 Elsa Dorlin et Isabelle Clair ont eu l'excellente idée de rassembler quelques-uns des écrits d'Eleni, en faisant précéder chaque texte du commentaire d'un ami ou collègue.  J'ai participé à ce livre, Eleni Varikas : pour une théorie féministe du politique (Ed. iXe, 2017), avec un petit commentaire sur un de ses écrits, que je reprends ici.

 Eleni nous a quittés en janvier 2026, une perte irréparable pour celui qui a partagé sa vie depuis 1981.   Mais elle nous laisse un riche héritage intellectuel et politique, profondément humaniste, universaliste et subversif. 

Michael Löwy

                                                          "L'EMPIRE MONSTRUEUX DES FEMMES"

Bref commentaire sur l'essai "Naturalisation de la domination et pouvoir légitime dans la théorie politique classique", dans Delphine Gardey et Ilana Löwy, L'Invention du naturel. Les sciences et la fabrication du masculin et du féminin, Paris, EAC, 2000.

            Eleni Varikas nous invite dans cet essai à un fascinant voyage à travers deux siècles de théorie politique moderne.  Visitant la glorieuse Florence de la Renaissance (Pico della Mirandola, Machiavel), Paris submergé par les guerres de religion (Bodin) ou Londres pendant la guerre civile (Hobbes), avec un indispensable passage par le Parlement de Bordeaux (Montaigne !), elle aborde quelques textes "canoniques" avec une approche nouvelle, originale, et parfaitement non conformiste.

            L'essai se distingue par sa capacité extraordinaire à éviter une série de pièges dans lesquels tombent beaucoup de travaux d'histoire ou de science politique.  Ce sont huit péchés capitaux de la science sociale moderne (liste non exhaustive) :

       1) Le piège (positiviste) de la "neutralité scientifique" ou "objectivité libre de jugements de valeur". L'essai se réclame, sans états d'âme, de la théorie du point de vue, commune à Marx, Mannheim et aux féministes (Christine Delphy, Nancy Hartsock et beaucoup d'autres) :  "Parce que les sujets de la connaissance ont des points de vue et des passions différentes, parce qu'ils sont diversement situés dans les rapports sociaux (…), il ne peut y avoir une connaissance indiscutable de la nature des choses sur laquelle on puisse asseoir des principes politiques" (p. 93  Puisqu'il n'y a pas de connaissance "indiscutable", la discussion est ouverte !  L'essai ne prononce pas des "jugements" catégoriques mais cherche à développer un point de vue critique et démystificateur sur les discours de légitimation des hiérarchies sociales.

        2) Le piège de la disciplinarité, qui enferme tant de travaux dans la camisole de force des disciplines académiques, avec, comme résultat, un appauvrissement considérable de la recherche. L'essai transgresse allègrement ces frontières artificielles, par une démarche "indisciplinée" qui associe histoire sociale, philosophie politique, théorie du genre, anthropologie. Il ne manque que la littérature, mais elle se trouve, abondamment, dans d'autres travaux de la même auteure. 

            3) Le piège de la théorie des "mentalités" (École des Annales) ou de l’épistème" (`Foucault) qui prétend que les conceptions d'une époque déterminée relèvent nécessairement du même horizon culturel, ou d'un paradigme épistémologique indépassable. L'essai montre que des auteurs d'une même époque, d'un même pays, parfois d'une même ville pensent de façon très différente, sinon contradictoire. Les hypothèses optimistes de Pico della Mirandola sur les multiples potentialités de la nature humaine ne sont-elles pas aux antipodes de celles, amères et pessimistes, d'un autre Florentin illustre, Niccolò Machiavelli ? Ou, pour prendre un exemple du 17ᵉ siècle anglais, un personnage comme Mary Astell ne suffit-il pour apporter un démenti catégorique à l'hypothèse que la "mentalité" de cette époque ne pouvait pas admettre une mise en question de l'infériorité "naturelle" des femmes ? À peine quelques décennies séparent Bodin d'Étienne de La Boétie, mais ils ne partagent aucune "épistémè" commune dans leur façon de légitimer (pour le premier) ou rejeter (pour le deuxième) le postulat de la naturelle soumission de la multitude à la volonté de l'Un.

           4) Le piège de la science sociale gender-blind, qui reste sourde et aveugle à la dimension du genre dans la société et dans la théorie politique. On ne peut pas discuter du concept de "peuple" des philosophes politiques anglais du 17ᵉ siècle sans prendre en compte que, comme le dit crûment James Tyrell, – ce grand penseur whig (libéral), ami intime de Locke, et chantre de la "Glorieuse Révolution" de 1688 – dans Patriarcha non monarcha (1681)le peuple exclut "la meute indifférenciée des femmes et des enfants". L'essai nous donne à voir que la question de la soumission des femmes traverse toute la réflexion politique "classique" de la modernité.

            5) Le piège de la naturalisation des hiérarchies sociales, ou des institutions politiques, qui ne se limite pas, loin de là, aux grands auteurs de la théorie politique du 16ᵉ et 17ᵉ siècles.  L'essai rappelle que l'âge d'or de ce naturalisme pseudoscientifique a été le 19ᵉ siècle, mais dans d'autres travaux de l'auteure on voit bien qu'il s'agit d'une forme de pensée qui reste très présente aux 20ᵉ et 21ᵉ siècles.  La critique de ce paradigme est l'objet principal de l'essai.

            6) Le piège de l'explication de phénomènes comme la chasse aux sorcières uniquement par des facteurs "irrationnels", comme le fanatisme religieux ou la superstition.  L'essai montre toute la place du calcul politique "rationnel" dans cette guerre d'extermination contre "l'empire monstrueux des femmes" (John Knox), qui a fait un million de morts en Europe, de la fin du 16ᵉ au début du 17ᵉ siècle.   Bodin, ce grand théoricien rationnel de l'État absolutiste et de la tolérance religieuse, n'était-il pas l'auteur d'un traité de démonologie et un partisan acharné de la chasse aux sorcières ?  Comme le montre Ginevra Odorisio, à propos du même Bodin, il existe une continuité théorique frappante entre les impératifs de la souveraineté et ceux de la persécution des sorcières : la menace que représente la "dangerosité publique des femmes".  À la même époque, dans le même pays, Montaigne refuse l'extorsion des aveux des sorcières par la torture et critique le pouvoir discrétionnaire des magistrats, choisissant "la justice universelle" contre "le besoin de nos polices", c'est-à-dire, l'honnête plutôt que l'utile (au pouvoir royal).

            7) Le piège d'une étude abstraite, formelle et purement "logique" des œuvres d'auteurs comme Bodin ou Hobbes.  Ce sont des écrits d'une grande rigueur et cohérence intellectuelle, mais, comme le souligne l'essai, ils sont incompréhensibles si l'on fait abstraction du contexte historique, des intérêts politiques et sociaux en jeu, et, surtout, de la menace que fait peser sur les élites dominantes la "multitude à plusieurs têtes".  Face à l'insoumission, aux hérésies et aux troubles sociaux, mais aussi à la multiplication des idées de liberté et égalité dont témoignent les débats de Putnam (1647) et de Whitehall (1648) – sans parler de l'évidence solide qui représente la décapitation du roi Charles Stuart –, les philosophes de l'absolutisme se rendent compte que la légitimation du pouvoir par le droit divin n'est plus opérationnelle, et qu'il faut d'urgence trouver d'autres fondements doctrinaux pour assurer la toute-puissance du souverain Léviathan.

          8) Le piège d'une vision linéaire de l'histoire comme progrès, où la rationalité, la science et la sécularisation conduisent à plus d'égalité et de liberté.  Ce piège est peut-être le plus largement diffus : il est partagé par des journalistes et des universitaires, par la droite et par la gauche, par les philosophes conservateurs et par les progressistes. Bref, il est une de ces présuppositions tellement évidentes qu'on n'a même pas besoin de la légitimer. 

          Or, l'essai met en évidence les formes par lesquelles la rationalité et la science sont mises au service de la naturalisation des inégalités et des oppressions.  L'auteure n'hésite pas à bousculer la statue de quelques grands hommes de la culture française en rappelant, par exemple, que, selon René Descartes, "Dieu établit les lois mathématiques comme le roi établit les lois dans son royaume".  Mais c'est sans doute Hobbes qui a le mieux perçu que le seul fondement solide pour le pouvoir absolu du souverain, c'est "la connaissance scientifique" de la nature humaine. Si, "naturellement", l'homme est le loup de l'homme, seul Leviathan peut les sauver de Behemoth, c'est-à-dire du spectre de la guerre civile perpétuelle. Par sa brutalité, observe l'auteure, Hobbes "permet de mettre en lumière les affinités électives qui lient la resacralisation de l'autorité politique au développement de la science moderne". 

            Quant au pouvoir conjugal de l'homme sur la femme, c'est le libéral Locke qui lui donne sa légitimité rationnelle et scientifique : le mâle est naturellement "le plus capable et le plus fort". Fondé en nature, le pouvoir masculin domestique est le garant de la propriété privée et de sa transmission héréditaire. La sécularisation et la rationalisation ont promu le déplacement de la légitimation de la domination du domaine religieux à celui de la nature, sans pour autant mettre en question les hiérarchies sociales et politiques. 

            Cet article, comme toute l'œuvre d'Eleni Varikas, fait partie d'une tradition hérétique et minoritaire qui n'hésite pas à brosser à rebrousse-poil les doctrines hégémoniques, en s'obstinant, comme elle le rappelle dans sa conclusion, "à voir dans la naturalisation de la domination (des sexes, des races, des peuples, des classes") un produit du rapport de force, une modalité du monopole de la violence". 

Michael Löwy

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