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Billet de blog 24 mai 2013

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Eloge de la dérive

La dérive,  inventée par les surréalistes – les promenades d’André  Breton dans Nadja – et systématisée par les situationnistes,  est une façon de traverser les rues d’une ville sans aucun objectif particulier. Sous une forme ludique et irrévérencieuse, elle rompt avec les principes les plus sacro-saints  de la modernité capitaliste, avec les lois d’airain de l’utilitarisme et avec les règles omniprésentes de ce que Max Weber appellait la Zweckrationalität,  la rationalité-en-vue-d’une-fin.  

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La dérive,  inventée par les surréalistes – les promenades d’André  Breton dans Nadja – et systématisée par les situationnistes,  est une façon de traverser les rues d’une ville sans aucun objectif particulier. Sous une forme ludique et irrévérencieuse, elle rompt avec les principes les plus sacro-saints  de la modernité capitaliste, avec les lois d’airain de l’utilitarisme et avec les règles omniprésentes de ce que Max Weber appellait la Zweckrationalität,  la rationalité-en-vue-d’une-fin.  

         Le mouvement habituel des individus dans la rue, sans être aussi férocement réglementé que celui des fourmis rouges, n’est pas moins strictement orienté vers des buts rationnellement déterminés. On va toujours  « quelque part »,  on se dirige vers son travail ou sa maison,  on est pressé de régler une « affaire » :  rien de gratuit dans le mouvement brownien des foules. Or, la dérive est une joyeuse sortie hors des pesantes contraintes de la Raison instrumentale. Elle peut devenir, grâce aux vertus magiques d’un tel acte de rupture, une promenade enchantée dans le règne de la Liberté,  avec le hasard pour seule boussole.

         A certains égards, la dérive peut être considérée comme héritière de la flânerie du XIXe siècle, puisque, comme l’observe Walter Benjamin dans son Livre des Passages parisiens, « l’oisiveté du flâneur est une protestation contre la division du travail ». Toutefois,  contrairement au flâneur,  le dériveur  – ce mot n’existe pas encore dans le dictionnaire – n’est plus prisonnier du fétichisme de la marchandise, de l’impératif consommateur ;  il n’est pas hypnotisé par l’éclat des vitrines et des étalages,  mais porte son regard ailleurs.

         Sans but et sans raison, sans Zweck et sans rationalität, voici en deux mots la signification profonde de la dérive qui a le don mystérieux de nous rendre,  d’un seul coup, le sens de la liberté. L’expérience de la liberté au cours d’une dérive produit une sorte d’ivresse, une exaltation,  un véritable  « état de grâce ». Elle révèle un visage caché de la réalité – et de notre propre réalité.  Les rues,  les objets,  les passants,  soudainement allégés de la chape de plomb du raisonnable, apparaissent sous une autre lumière,  deviennent étranges, inquiétants – Unheimlich, dirait Freud – parfois drôles.  Ils peuvent susciter en nous angoisse, mais aussi jubilation.

                                               Xxxxx

         Deux livres récents,  très différents, nous parlent de la dérive, au passé et au présent. Dans son excellent ouvrage, Le Mouvement Situationniste.  Une histoire intellectuelle (Paris, Editions L’Echappée, 2012) – sans doute le meilleur jusqu’ici sur l’aventure situ – Patrick Marcolini dédie un chapitre aux expériences de dérives de Guy Ernest Debord et ses amis. Pour eux, écrit-il, la dérive était beaucoup plus qu’une flânerie : inspirée par la promenade surréaliste, c’était  « une forme de vie,  et une forme de vie poétique, attachée à vivre immédiatement et intensément les situations que représentent à distance la poésie et l’art ». Selon Jean-Michel Mension, son origine remonte à la grève générale des transports publics d’août 1953. Dans ce contexte, observe Marcolini,  « toutes les activités sociales habituelles étaient suspendues, et les déplacements dans Paris pouvaient donc s’émanciper de tout but utilitaire ».   Théorisant sur la dérive dans un article de la revue surréaliste belge Les Lèvres nues (n°9, novembre 1956) Guy Debord écrira : les pratiquants de la dérive « renoncent,  pour une durée plus ou moins longue,  aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, aux relations,  aux travaux, aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent ». Ces rencontres peuvent être des surprises, des coups de foudre, des terreurs,  bref, tout ce qui rend la vie aventureuse. Elles résultent aussi de ce qu'Ivan Chtcheglov appelait (dans un article de l’IS  n° 1, 1958) la « géologie » des villes, grâce à laquelle « on ne peut pas faire trois pas sans rencontrer des fantômes, armés de tout le prestige de leurs légendes ». Nous sommes ici, bien entendu, sur le terrain de ce qu’on pourrait désigner comme le romantisme situationniste – thème d’un des chapitres les plus intéressants de ce livre. 

           Par conséquent, ajoute Marcolini, la dérive est en elle-même un combat contre la rationalisation des trajets dans l’espace urbain : son principe n’est pas la ligne droite, elle ne veut pas économiser le temps. Le sens politique de la dérive réside donc dans son opposition au conditionnement utilitaire et au cloisonnement bourgeois de la ville, à la canalisation des trajets,  bref à la structure homogène et géométrisée de la ville capitaliste.  Entre parenthèses,  je suis beaucoup plus réservé sur ce que les situationnistes intitulaient « une nouvelle science, la psychogéographie »,  qui se proposerait, selon Debord  (Les Lèvres nues n° 6,  septembre 1955),  « l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique » – étrange parasitage positiviste…

         Le deuxième livre dont je voudrais parler est d’une toute autre nature :  Passage Public de Joël Gayraud (Montréal,  l’Oie de Cravan,  2012) est un fascinant récit de promenades et de dérives dans plusieurs villes de France,  de Navarre  et d’Europe. Ayant autant d'attaches avec le surréalisme qu'avec l'expérience situationniste,  Gayraud  raconte, avec une rare intensité poétique,  ses dérives, du Pirée à Paris.  Pour celui,  observe-t-il,  qui est capable de  « la plus extrême disponibilité du regard, les occasions d’enchantement (…) ne tarissent jamais ». L’essentiel c’est, comme il le fait en parcourant de haut en bas l’étrange rue Argyrokastro (« Château d’argent ») dans le grand port grec,  de marcher  « sans itinéraire fixe » ;  c’est à cette condition qu’on peut faire des rencontres surprenantes, chargées « d’une quantité inhabituelle d’umour sans h  –  pour reprendre  l’orthographe inspirée de Jacques Vaché ».     

         Joël Gayraud ne cache pas son hostilité viscérale au flot incessant de véhicules de toutes sortes,  voitures,  camions,  scooters,  qui traversent les rues de nos villes – ici, citée comme exemple, Naples – un flot qu’il compare à  « la masse visqueuse et inexorable des laves du Vésuve aux dernières heures de l’ éruption »  –  à ceci près,  je m’empresse d’ajouter,  que les grandes éruptions du Vésuve n’ont lieu qu’à quelques siècles de distance,  tandis que la « masse visqueuse » des véhicules n’arrête pas une seconde de s’écouler, depuis que l’infâme Henry Ford eut popularisé cet engin de mort. Gayraud abhorre aussi le silence qui tombe sur certains quartiers de Paris,  endormis  « dès neuf heures dans la paix des téléviseurs, plus fatale que celle des cimetières ». Il ne cesse de chercher,  dans les rues et les squares,  « une brèche ouverte au flanc de la noire certitude des rues et des demeures ». Et il appelle de ces vœux une nouvelle révolution qui rétablisse,  dans les noms des rues,  les noms poétiques des mois inventés par Fabre d’Eglantine lors de la Révolution française : Messidor,  Fructidor,  Floréal,  Prairial,  Germinal,  Brumaire,  Vendémiaire…

Michael Löwy

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