La révolution est le frein d’urgence, essais sur Walter Benjamin

Préface de mon livre «La révolution est le frein d’urgence. Essais sur Walter Benjamin», Paris, Editions de l'éclat, 2018.

La révolution est le frein d’urgence

         Essais sur Walter Benjamin

                      PREFACE

 

     J’ai découvert Walter Benjamin vers 1978, quand j’ai commencé à travailler sur le messianisme révolutionnaire dans la culture juive d’Europe Centrale. J’ai été surtout frappé – au sens d’un coup de poing – par la découverte des Thèses Sur le concept d’histoire (1940) : comme je le raconte dans le livre que j’ai dédié à ce document unique, dans mon itinéraire intellectuel il y a un avant et un après cette illumination profane.

     A partir de ce moment j’ai commencé à lire, étudier, discuter et ruminer beaucoup d’autres écrits de Benjamin, en essayant de comprendre son parcours spirituel et politique. Les essais rassemblés dans ce volume sont le produit de ces tentatives, qui s’étendent sur… deux siècles (le 20e et le 21e). Comme on peut se rendre compte en lisant la table des matières de ce recueil, ce sont des thèmes extrêmement divers. Ils témoignent aussi d’une lecture très sélective : certains des écrits les plus importants, ou les plus connus, de Benjamin, ne sont même pas mentionnes… Je ne donne pas des exemples, le lecteur attentif se rendra compte immédiatement de ces lacunes. Il y a-t-il un fil conducteur – au sens électrique du terme - dans cet ensemble arbitraire, hétéroclite et hétérogène ? Peut-être. S’il a un dénominateur commun, une problématique transversale, une boussole aimantée, c’est probablement l’idée de révolution chez Walter Benjamin. S’agit-il donc d’une lecture politique ‘de (certains de) ses écrits ? Oui, à condition de comprendre la politique non pas dans le sens habituel – l’action des Etats, le rôle des institutions, les élections, le Parlement, etc – mais dans les termes singuliers propres à l’auteur des Thèses : la mémoire historique des luttes et des défaites, l’appel à l’action rédemptrice des opprimes, inséparablement sociale, politique, culturelle, morale, spirituelle, théologique. Sous cette forme-la, qui n’est pas celle des politologues, ou des partis politiques, ou des gestionnaires de la gouvernance, la « politique » est présente dans toutes les reflections de Benjamin abordées dans ce recueil – non seulement celles sur Marx, ou l’anarchisme ou le capitalisme, mais aussi celles sur le surréalisme, sur la théologie, sur l’urbanisme d’Haussmann, sur la Nature comme Mère genereuse, ou sur l’histoire de l’Amerique Latine.

       À partir de 1924, avec la decouverte d’ Histoire et conscience de classe (1923) de Georg Lukacs, et la rencontre avec la bolchevique letonne Asia Lacis, le marxisme – où le « matérialisme historique » - deviendra une composante essentielle de sa pensée, ou plutôt, de son positionnement vital, son Sitz-im-Leben. En même temps, comme nous essayerons de le montrer, la dimension anarchiste ne disparaît pas de son horizon intellectuel, mais s’articule, sous différentes formes, avec l’heritage marxien. Le même vaut pour sa vision romantique du monde et son rapport profond au messianisme juif, mis en évidence, a juste titre, par son ami Gershom Scholem.   La plupart de nos essais ont à voir, d’une façon ou d’une autre, avec sa re-interpretation du marxisme, parfaitement hétérodoxe, hautement selective et parfois merveilleusement arbitraire. Il est rare que Benjamin critique Marx : il s’en prend surtout aux epigones, social-démocrates ou (après 1939) staliniens. Une des rares prises de distance explicites envers l’auteur du Manifeste Communiste est tout de même importante : elle concerne la nouvelle définition de révolution que propose Benjamin. Nous l’avons choisie pour le titre de ce recueil.

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que ses écrits politiques pré-marxistes sont sans intérêt : un de ses textes les plus intéressants, les plus actuels, les plus féroces, le plus percutants, c’est le fragment Le capitalisme comme religion (1921), parfaitement étranger, sinon hostile, à Marx. Il se réfère surtout à Max Weber, mais je pense qu’on peut le situer dans l’univers politico-theologique de l’athéisme religieux anarchiste (Gustav Landauer).

     Cet aspect « politique » est loin d’être son seul centre d’intérêt : ses recherches universitaires, ou littéraires, ses curiosités, ses passions, sont infiniment diverses : elles incluent non seulement le romantisme allemand (sa thèse de doctorat) et le drame baroque (thèse d’habilitation, refusée par l’Universite…) mais aussi les théories du langage et de la traduction, les souvenirs d’enfance, les livres et jouets infantiles, le cinéma, les passages parisiens, la mode, et, bien entendu, la littérature , de Goethe et Hölderlin à Dostoievsky et Brecht – liste parfaitement non- exhaustive…

       Cependant, si l’on expurge de sa pensée la dimension subversive, révolutionnaire, insurrectionnelle meme, comme il arrive, hélas, très souvent dans les travaux académiques sur son oeuvre, on rate quelque chose d’essentiel, de precieux, d’inestimable, qui fait de Walter Benjamin un personnage singulier, unique même, une comète en flammes qui traverse le firmament culturel du 20e siècle, avant de s’abîmer au bord de la mer à Port-Bou. L’objectif de ce modeste recueil d’essais c’est de contribuer à mettre en évidence cette composante explosive de son alchimie philosophique.

 

Michael Löwy

 

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