Deus ex machina. Résistances à la mécanisation.

Il s’agit d’un chapitre de mon nouveau livre « La comète incandescente. Romantisme, surréalisme, subversion », Éditions du Retrait, Orange, 2020. Il est’ question ici de l’opposition romantique et surréaliste au machinisme.

Deus ex machina.

Résistances à la mécanisation des corps

Des Romantiques au Surréalisme

 

 

Dans le théatre antique, les dieux de l’Olympe descendaient des hauteurs 

pour dénouer les conflits ou apporter une issue aux impasses tragiques ; un 

système mécanique de rouages permettait de mettre en scène cette intervention 

salvatrice. D’où l’expression bien connue, deus ex machina. Dans la 

civilisation capitaliste moderne, la mise en scène a changé de nature : 

maintenant c’est la machina elle-même qui joue le rôle d’un deus, elle est 

adorée à génoux comme une vrai divinité, et est censée apportée la solution 

miraculeuse de toutes les difficultés. Nous vivons à l’ère de la religion de la 

machine, dont les rituels sont célébrés avec faste par un clergé techno-

scientifique particulièrement intolérant. Le nouveau deus machina exige, à 

une échelle incomparablement plus vaste que ses ancêtres Baal ou Moloch, des 

sacrifices humains. Et, comme toutes les divinités, il se donne pour objectif de 

façonner les êtres humains à son image, à l’image de la machine.

Le prémier commandement de la réligion mécanique est donc la 

soumission des humains aux Appareils et, en dernière analyse, la mécanisation 

achévée des corps et des esprits. On peut considérer Réné Descartes comme un 

des fondateurs de ce nouveau culte : je considère l’homme, écrivait-il dans ses 

Méditations métaphysiques « à la manière d’une horloge composée de rouages 

et de contrepoids ». On ne saurait mieux résumer l’esprit cartésien de 

rationalité mécanique. Evidemment la Révolution Industrielle du XVIIIème 

siècle a permis de passer de l’étape des spéculations métaphysiques à celle des 

travaux pratiques : l’objectif était, selon les belles et forte paroles de 

l’entrepreneur « liberal et humanitaire » Josiah Wedgwood, « de rendre les 

hommes comme des machines qui ne peuvent pas faire d’erreur ». Objectif 

atteint ? En partie sans doute. En Angleterre, observait le poète Henri Heine, 

« les machines ressemblent à des hommes et les hommes à des machines ». 

Comme l’ont si bien compris nos ancêtres les Luddistes, les nouvelles 

machines n’avaient pas pour objectif d’alléger le travail humain, mais de 

transformer les ouvriers en rouages de l’Appareil Productif. Charles Dickens, 

dans Les Temps dificilles, décrivait déjà la condition des ouvriers enchainés 

aux cycles mécaniques ; cherchant un équivalent au mouvement des pistons de 

la machine à vapeur dans une usine, il parle d’un rythme « qui montait et 

descendait monotonement comme la tête d’un elephant fou de mélancolie ». 

Belle image, mais comparaison parfaitement inexacte : aucun éléphant, 

quelque soit son dégré de folie ou de melancolie, ne pourra réproduire l’infinie, 

l’interminable, l’écrasante monotonie du mouvement mécanique...

Un autre pas, énorme celui-ci, dans l’asservissement, a été accompli par 

Henry Ford - « Our Ford » comme disaient les prières réligieuses des bons 

citoyens de l’admirable monde nouveau décrit par Aldous Huxley - qui a non 

seulement produit en masse une machine infâme, une cage d’acier sur roues où 

les humains allaient être emprisonnés à vie, mais aussi, grâce à son complice 

Taylor, a inventé la méthode de production en chaîne, chef d’oeuvre 

scientifique de soumission intégrale des travailleurs aux mouvement répétitifs 

de la Machine. 

Tandis que les amis du capitaine Ludd s’attaquaient aux machines 

néfastes à l’aide de marteaux et de hâches, les romantiques ont été parmi les 

premiers, dans le domaine de la culture, à s’insurger contre le cauchemar de la 

mecanisation de la vie humaine. L’esprit libertaire et anti-étatique du 

romantisme était inspiré par la conviction - exprimée en 1797 dans un 

document anonyme (probablement rédigé par Schelling) connu comme “Le plus 

ancient système de l’idéalisme allemand” -  que « tout Etat traite nécéssairement 

les êtres humains libres comme un système d’engrenages mécanique ». Les 

écrivains romantiques étaient hantés par le cauchemar de la totale automatisation

des corps. Le Marchand de Sable de E.T.A. Hoffmann raconte l’histoire 

d’un homme tombé follement amoureux de la belle Olympia, qui dansait et 

chantait si bien, sans se rendre compte que ses mouvements et ses paroles 

« avaient cette mesure régulière et désagréable qui rappelle le jeu de la 

machine ». La nouvelle s’achève dramatiquement avec le démantellement de la 

poupée-automate par ses deux diaboliques fabriquants qui se disputent sur le 

prix des yeux. Dans un commentaire sur Hoffmann, en 1930, Walter 

Benjamin observe que ses contes sont fondés sur l’identité de l’automatique et 

du satanique, la vie de l’homme moderne étant « le produit d’un infâme 

mecanisme artificiel, régi de son intérieur par Satan ».

Pour Benjamin lui-même ce n’est pas le diable, mais une autre sorte de 

Maître, sans corne ni queue, mais sans doute pourvu d’une langue fourchue, 

qui tire les ficelles de la Sainte Mécanique : le Capital. Voici ce qu’il note, 

dans son grand ouvrage inachévé, Le Livre des Passages, en s’inspirant, bien 

entendu, des analyses de Marx : par le dressage qu’opère la machine, les 

travailleurs sont obligés à « adapter leur mouvement au mouvement continu et 

uniforme de l’automate ». L’ouvrier subit une profonde perte de dignité et 

« son travail devient imperméable à l’experience ». La perte de l’experience 

est étroitement liée, aux yeux de Benjamin, avec la transformation des 

individus en robots : les gestes répétitifs, vides de sens et mécaniques des 

travailleurs aux prises avec la machine se retrouvent dans les gestes d’automates 

des passants dans la foule décrits par Poe et Hoffmann. Les uns comme les 

autres ont des comportement réactifs, comme des poupées à rouages qui « ont 

complètement liquidé leur mémoire ». L’allégorie de l’automate, la 

perception aigüe et désespérante du caractère mécanique, uniforme, vide et

 repetitif de la vie des individus dans la société industrielle capitaliste est une des 

grandes illuminations qui traversent les derniers écrits de Benjamin.

La mécanisation des corps et des esprits peut prendre aussi une forme 

« scientifique », avec la création de cyborgs, êtres humains dont le corps a été 

« mis en circuit informatique », ou « médicale » avec des expériences 

d’installation d’éléctrodes dans le cerveau pour contrôler des comportements 

« a-sociaux ». Dans un remarquable roman d’inspiration libertaire des années 

1970, Women on the edge of time, l’écrivaine américaine Marge Piercy 

décrit la révolte d’une femme d’origine méxicaine, douée de la capacité de 

voyager mentalement dans l’avenir, qui est internée comme folle dans un 

hôpital psychiatrique et vouée à devenir cobaye pour des expériences 

scientifiques de chirurgie cérébrale et contrôle electronique de la volonté. Elle 

ne réussit à leur échaper qu’en versant du poison dans la machine à café des 

chefs du laboratoire...

Contre la soumission des individus aux machines - dans leur travail, leur 

« loisir », leur vie sociale et culturelle, leurs rapports affectifs même - contre 

cette transformation de l’être humain en poupée mécanique, des surréalistes 

réagissent. J’ai une tendresse particulière pour ceux dont l’arme secrète dans ce 

combat est l’humour noir. Un exemple, parmi beaucoup d’autres, mais il est 

particulièrement frappant : le court texte de Jan Svankmayer intitulé 

« L’avenir est aux machines ipsatrices », paru dans La Civlisation surréaliste 

(1976). Dans sa version artisanale, cette machine se présente, pour les 

hommes, sous la forme d’une poupée grandeur nature, pourvue d’un 

« mécanisme très original » : une ouverture « simule l’orifice vaginal où 

l’ipsant introduira son penis afin d’être ipsé, grâce au mouvement du balancier 

qu’il aura lui-même mis en mouvement ». Dans sa version automatique, qui 

sera mise à disposition du public dans les stades, les gares, les hôtels, etc, la 

machine ipsatrice fonctionne avec une pièce de monnaie introduite dans la fente 

de l’appareil, qu’il faut renouveller tous les trois minutes, comme dans les 

cabines téléphoniques. Merveilleuse invention, la machine ipsatrice 

« décharge l’ipsant des fastidieuses demarches envers le partenaire et de 

l’obligation de lui faire la cour ». 

Il est intéréssant de comparer l’attitude (négative) des surréalistes envers 

la mécanisation du corps, avec leur fascination pour le mannequin - les « muses 

inquiétantes » de Chirico - ou la poupée - érotiquement désarticulée par Bellmer 

- objets d’une transfiguration poétique. Ces deux figures ne relèvent pas du 

machinisme, mais de la statue et de sa métamorphose magique en corps vivant, 

selon le mythe de Pygmalion. L’érotisme poétique, dont les chaleureuses 

peintures d’Ody Saban et les exquises sculptures de Virginia Tentindo sont 

parmi les expressions les plus fascinantes, est la l’alternative surréaliste par 

excellence à la froideur glaciale du machinisme.

L’écriture automatique, expression suprême de la libre subjectivité 

individuelle et collective, n’est-elle pas une riposte surréaliste radicale à la 

 

destruction du sujet par le processus d’ « automation » moderne ? En tout cas 

je le pense. Tant que le corps délicieux boira du vin nouveau et pas de l’huile 

de vidange tout espoir n’est pas perdu...

 

 

 

 

 

 

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