Dôme de Fer. Lettre ouverte au premier ministre israélien M. Benyamin Nétanyahou.

Le projet « Dôme de Fer » consistant à installer des lignes de roquettes d'interception sur les bord de la bande de Gaza est en plein développement. Son nom, ainsi que son ambition, reflète l'horizon politique vers lequel les gouvernements israéliens mènent ce pays, un horizon d'enfermement et de séparation cultivé par la peur.

 

A la fois ironique et réaliste, fondée par des faits avérés et poussée par l'imagination, cette lettre est une tentative d'éclairer les politiques et l'opinion publique dominantes en Israël

 

 

 

Lettre ouverte au premier ministre israélien M. Benyamin Nétanyahou

 

Benyamin Nétanyahou

 

3 rue Kaplan

91950, Jérusalem

 

Proposition d'un citoyen responsable

inquiet par la sécurité d'Israël

 

Monsieur le Premier Ministre Benyamin Nétanyahou,

 

Par souci profond pour la sécurité de toutes les personnes appartenant à notre peuple et vivant dans le grand Israël, sécurité qui ne peut être compromise, je vous soumets une proposition, forte pragmatique, qui vise à mettre fin à la menace extérieure (et parfois intérieure) contre l’État d'Israël, juif et démocratique.

 

En réalité, pour tout vous dire, mon idée a déjà été conçue par quelqu'un de très doué dans le système stratégico-militaire, quoique de manière encore peu développée. Mais je vous promets (je sais, je n'ai pas de preuve) que c'est moi qui, le premier, ai eu l'idée révolutionnaire du Dôme de Fer.

J'ai été plus qu'étonné lorsque j'ai vu dans les journaux qu'un projet militaire portant ce nom, que je croyais propre à mon imagination, est lancé, lancé littéralement, puisqu'il s'agit d'un dispositif ultramoderne de missiles. Quelqu'un m'a volé mon idée, c'est vraiment dommage. Mais au fond ce qui importe ce sont nos intérêts nationaux et non pas la fierté personnelle, alors je me permets de me rejoindre à cette initiative et de tenter, avec toutes mes forces intellectuelles, de la perfectionner. Je n'ai pas les connaissances d'un ingénieur militaire mais j'ai en moi une conviction et une vision, et dans le sionisme, c'est ça qui compte non? N'était-ce pas Herzl qui disait « si vous le voulez , ce n'est pas un rêve!»?

 

Depuis quelque mois, comme vous le savez, un système de missiles défensifs (censées intercepter toute menace aérienne sur le territoire israélien) est testé et mis en place dans le sud d'Israël.

En janvier 2010 des tests ont été effectués. Les résultats positifs ont convaincu le ministère de la Défense de rendre le dispositif bientôt opératoire. Il sera donc prêt dans les jours qui viennent, prêt à intercepter des roquettes de courte distance, comme des Qassam ou des Katioucha. Environ 200 millions de dollars ont été investis dans la première étape du projet, mais un problème de financement des prochaines étapes restait insoluble. Après Singapour, Ehud Barak a enfin réussi à convaincre notre cher ami (ou presque) son « homonyme » Barack Obama, à donner encore 205 millions de dollars pour financer la suite du projet1.

Le Dôme du Fer est donc un système prometteur, mais à mon avis trop ponctuel et partiel. Il faut réfléchir plus globalement et agir localement! Ce système ne pourrait aider que contre des attaques précises et ne serait jamais suffisant et indestructible. Et il coute très cher! Il s'agit de groupements de missiles coutant chacun de 40 à 50 millions de dollars, à quoi ajouter le coût de la préparation d'unités de soldats pour les entretenir. Chaque groupement ne pourrait protéger qu'une petite ville comme Sderot* et ne serait jamais en mesure de protéger tous nos concitoyens mon cher Bibi! Car si on en met un à Sderot ils attaqueront ailleurs !

 

Je lis la difficile réalité régionale avec mes yeux de patriote pleins de tristesse et de pessimisme. Mon constat de départ est multiple: notre cher État, conquis avec du sang, des larmes et de la sueur, se trouve constamment sous menace existentielle de la part de tous nos voisins. La Syrie, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza et bien sûr l'Iran, risquent à tout moment de nous plonger dans un océan de missiles, qui pourraient, oh mon Dieu, atteindre Tel-Aviv si l'on n'agit pas rapidement, monsieur le Premier Ministre. Les solutions utilisées jusqu'alors par les gouvernements israéliens n'étaient jamais suffisantes: les attaques militaires à Gaza comme au Liban n'ont fait qu'augmenter la haine internationale contre notre peuple à cause des milliers de morts civiles que l'on a causés pour arrêter les terroristes.

La barrière de séparation de 700km n'est pas non plus une solution. Puisque bien qu'il s'élève parfois à huit mètres et réussisse à empêcher beaucoup de Palestiniens à cultiver leurs terres ou à atteindre nos universités, nos hôpitaux et nos lieux de travail si chers, ce « mur » comme l'appellent nos ennemis, ne pourrait jamais nous défendre contre une attaque aérienne.

 

Le siège de Gaza parvient enfin à isoler, affamer et appauvrir sa population d'un million et demi de personnes, et en fait une grande prison que l'on peut surveiller pour contrer le Hamas. Mais les tirs de Qassam ne cessent pourtant de menacer nos villes et le Hamas continue à en profiter! Les centaines de Check-Points installés ici et là dans la Cisjordanie recueillent en effet un bilan positif si l'on regarde la baisse des attentats (même si j'ai lu quelque part que cela peut être dû à une trêve de la part des organisations palestiniennes, est-ce vrai?!). Ces barrages réussissent aussi à empêcher la circulation et l'infiltration d'encore plus d'Arabes dans notre pays, qui ne peuvent plus voler notre travail et créer du chômage chez nous autres Juifs. La menace démographique est bien réelle et il serait bon de séparer les populations juives de la Judée et de la Samarie de celles des villes palestiniennes, par des routes réservées aux unes ou aux autres. Néanmoins, ces dispositifs ne sont toujours pas satisfaisants au cas d'attaques par missiles. Ils ne sont pas non plus entièrement efficaces pour garder une majorité juive en Israël vu que nos frontières ne sont toujours pas définies et que de plus en plus de non-juifs habitent entre le Jourdain et la Méditerranée.

 

Une solution à ces problèmes cruciaux est plus qu'urgente. Il nous faut réfléchir avec tous les moyens techniques que nos cerveaux juifs pourraient bien inventer. Avec tous ces prix Nobel quand même!

Ma proposition est donc la suivante: je vous suggère d'imaginer qu'un énorme dôme couvre le ciel d'Israël. Je sais, ça peut paraitre ridicule au premier abord mais regardons cette initiative de près, considérant toutes ses potentielles implications.

 

Ce qui est ridicule c'est qu'aujourd'hui on dépense des sommes énormes pour construire une barrière autour de la bande de Gaza à 400 millions de dollars et autour de la Cisjordanie, à quoi il faut ajouter le coût du dispositif des missiles-antimissiles que j'avais mentionné plus haut. Je suis convaincu qu'avec ces moyens-là, on n'arrivera jamais à contrer nos pires ennemis. Il serait opportun de songer à une solution plus radicale, défensive et non-violente, conforme à notre moralité. Il faut qu'on se protège réellement et qu'on se sépare, une fois pour toutes, des Palestiniens toujours plus nombreux.

 

Les sommes colossales investies dans l'armée et le système de défense et de renseignements pourraient être remplacées par un seul système, totalisant, qui n'est qu'un investissement à très long terme. Le véritable Dôme de Fer doit être érigé au-dessus de notre Terre Promise.

 

Un dôme certes pas parfaitement ronde mais élastique, ayant une forme adaptée aux frontières que l'on doit se fixer. Imaginez : de Metula* jusqu'à Eilat, de Tel-Aviv jusqu'à Ma'alé Edomim, notre pays sera couvert d'un rideau de fer, impénétrable.

Toute attaque de l'extérieur serait immédiatement bloquée. Aucun missile, nucléaire ou civil, ne pourrait s'infiltrer et tomber sur nos enfants. Ce serait le premier abri à l'échelle nationale.

 

Les infiltrations clandestines de réfugiés du Darfour ne seraient pas possibles non plus, vu que nos frontières seraient protégées par des murs en fer, s'élevant jusqu'au ciel. Nous ne nous sommes pas émancipés pour sauver des réfugiés de guerre soudanais ou des Palestiniens qui essaient de revenir à leurs anciennes maisons, depuis longtemps abandonnées ou récupérées par de dignes Israéliens!

Le monde entier nous regarderait avec admiration, l'Europe nous enviera pour notre politique stricte d'immigration et les États-Unis, avec leur muraille du sud, se sentiraient bien inférieurs face notre chef-d’œuvre architectural.

 

Bien évidemment, il y auraient des conséquences pratiques, souvent complexes, qui découleraient de cette technique sophistiquée. Mais nous pourrions les régler une par une. Il n'est pas question que nous, Israéliens, renoncions à nos vacances à l'étranger et donc à la circulation aérienne sur notre territoire. Il est possible de trouver un moyen d'ouvrir le ciel uniquement aux Israéliens juifs qui veulent partir à l'étranger, pour ensuite rentrer chez eux parce que « Ein Kmo Babaït »! (« il n'y a rien de mieux que le chez soi »2). On pourrait aussi permettre à quelques avions de touristes et de marchandises d'entrer, quoique cela nous expose aux attentats terroristes! Il existerait donc, dans notre couvre-ciel, des portes qui s'ouvriraient à chaque fois qu'un avion reconnu est en voie d'atterrissage ou de décollage. Autrement elles seront fermées hermétiquement.

 

Il en va de soi, les « pieds » du dôme ne seraient pas implantés sur une simple frontière terrienne, ce qui nous empêcherait de profiter de nos merveilleuses plages. On mettrait en place un système qui permette à ce que le dôme flotte sur la mer, à environ deux kilomètres des sables, pour pouvoir nager, surfer et pêcher. Une vie normale quoi, c'est tout ce que nous demandons.

Vous vous en doutez certainement, il nous faudrait régler le sujet des frontières, vieille question non résolue qui empêche le peuple d'Israël de rester soudé. Or, regardons bien la réalité: comment peut-on séparer par un dôme Palestiniens et Israéliens alors que nos villages sont tellement proches voire entremêlés? Si l'on regarde le tracé de la barrière, on voit combien ce problème est pénible. Les implantations se trouvent parfois bien en profondeur des régions palestiniennes et il serait impossible de procéder ainsi et créer plein de « doigts » qui pénètrent la Cisjordanie pour inclure tous les Juifs à l'intérieur de notre cher Israël.

 

Vous devriez dès lors prendre une décision courageuse, décision qui graverait votre nom dans l'Histoire de l'Humanité. Vous devriez procéder à un échange de populations. Oui, je sais que c'est douloureux, mais c'est la seule façon pour que, enfin, nous ayons des frontières bien délimitées, avec une majorité juive garantie, que nous pourrions défendre à l'aide de notre Dôme de Fer.

Pas de terroristes, pas d'attentats, pas de missiles. Certes, Dieu est grand, mais il nous faut prendre en main notre propre destin! Les Palestiniens - d'Israël, des territoires et de la diaspora – feraient ensuite ce qu'ils voudraient avec le reste de terres qu'on leur laisserait, ce ne serait plus notre problème!

 

Vous l'imaginez bien, notre Dôme sera transparent. Pas question qu'il nous cache ni le beau ciel de Sion, ni le soleil si cher à nos habitudes de bronzage. Tenez – on pourrait même réfléchir à un moyen d'exploiter ce dôme pour mieux protéger nos corps. Nous ferions en sorte qu'il filtre les mauvais rayons de soleil et mette fin aux infinies crèmes solaires! D'une pierre deux coups!

Trois coups même, car ce dôme sera écologique ou ne sera pas. A la pointe des technologies du développement durable. La pollution produite par nos villes serait, elle aussi, filtrée par cet énorme dôme et n'atteindrait jamais la couche d'Ozone. Et nos déchets? Bon, il nous reste toujours Gaza next door...

Qu'en est-il pour la pluie, le peu de pluie qu'on a, vous demandez-vous? Et bien, le dôme de fer nous permettrait de mieux contrôler l'arrosage des champs, de centraliser les averses et de les redistribuer équitablement sur tout notre territoire national.

Malheureusement, il reste un gros problème auquel je n'ai pas encore trouvé de solution - les tunnels. Vous connaissez mieux que moi ce phénomène primitif qui consiste à transférer illégalement des armes et des produits à travers les tunnels souterrains. Comment pourrions-nous faire en sorte que les haïsseurs d'Israël ne puissent pas nous attaquer d'en bas dès qu'ils ne seraient plus en mesure de le faire d'en haut?

Je vous confie, à vous et à vos experts, cette question encore ouverte, dernier détail à boucler, et j'attends avec impatience votre enthousiasme (et sûrement celui de votre cher ministre monsieur Liberman) pour ce programme de première importance. Les travaux seront certes longs mais créeront du travail pour nos jeunes qui n'arrivent pas à trouver un emploi à cause des travailleurs africains et asiatiques qui les leur volent!

Projet Dôme de fer – ciel fermé se mettra bientôt en route j'espère!

Bien à vous,

Un citoyen modeste


1Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Iron_Dome

Haaretz (en anglais) : http://www.haaretz.com/news/iron-dome-system-found-to-be-helpless-against-qassams-1.239896

http://www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/iron-dome-defense-system-gets-new-backer-barack-obama-1.290226

http://www.haaretz.com/print-edition/news/obama-okays-205m-for-iron-dome-1.290284

2Cette phrase est affichée par une publicité à l'aéroport d'Israël, visible pour tout voyageur qui prend l'avion.

 

 

*Sderot est une ville périphérique au sud d'Israël, proche de la bande de Gaza. Elle est la cible principale des tirs de Qassam.

*Metoula et Eilat sont respectivement les villes israéliennes les plus au nord et au sud qui représentent les limites de l'Etat.

 

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